Weber, Rickert et la connexion causale historique

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Weber, Rickert et la connexion causale historique*

 

Edoardo Massimilla, Université de Naples Federico II, Département d’Etudes Humanistes.

 

Je crois être resté […] plutôt fidèle, en ce qui concerne

le sens, aux points de vue essentiels de l’œuvre

de Rickert […] dans la mesure où ils nous

regardent. L’un des buts de cette étude consiste à

vérifier la possibilité d’utiliser les pensées de cet

auteur pour la méthodologie de notre discipline.

C’est pourquoi je ne le citerai pas de nouveau à chaque

fois, même quand je devrais le faire.

Max Weber, « Roscher und Knies »

 

I. Rickert et Weber

Nos recherches sur les fondements, le caractère et la portée de la conception wébérienne de la science comme profession et sur la façon dont ils se vérifient historiquement dans les interprétations discordantes de ses adversaires, disciples et interlocuteurs[1], avaient une dimension et des intentions précises. Il s’agissait de vérifier si la consistance historiographique d’une lecture de l’œuvre de Weber était bien l’apogée du « nouvel historicisme » entendu comme « un genre théorique spécifique au XXe siècle » ou mieux, l’un des modèles philosophiques du siècle dernier, utile et indispensable à une compréhension réelle du présent[2]. Ce sont là encore la perspective et le propos des recherches qui nous occupent à présent et qui portent sur l’usage que Weber fait de certaines sources en sa possession. Les textes de Weber sont aujourd’hui accessibles dans une authentique dimension historique et philologique grâce à l’important travail de la Max Weber Gesamtausgabe,aujourd’huiencore en cours. Dans de nombreux cas (par exemple dans Économie et société), cela a demandé un effort radical de déstructuration, comparable, par certains aspects, à celui de Colli et Montinari avec le Der Wille zur Macht.

Nous restons persuadé que l’une des étapes obligatoires dans ce genre de recherche consiste encore à réfléchir sur le thème désormais « classique » des rapports entre Rickert et Weber, à condition toutefois d’analyser très scrupuleusement l’influence réelle et l’utilisation générale des arguments logiques du premier dans les écrits (« méthodologiques » ou pas) du deuxième. Cette étude peut compter sur les excellentes recherches sur Rickert[3] déjà en notre possession ainsi que sur les nombreuses études consacrées au rapport entre Rickert et Weber[4]. En ce qui concerne ces derniers, nous ne comptons pas réviser de façon analytique ce débat aussi riche que complexe[5], mais seulement préciser une exigence à laquelle, selon nous, il ne répond pas de façon exhaustive. Avant même de s’interroger sur l’influence positive ou négative de Rickert sur Weber, il nous semble qu’il faille aller au-delà de ce problème tel qu’il a été configuré. Il existe un certain nombre de questions, plus ou moins vastes selon les différents interprètes, sur lesquelles Rickert et Weber concordent : la conception de la réalité empirique vue comme une immense multiplicité extensive et intensive ; la distinction essentiellement logico-méthodologique entre sciences de la nature et sciences historico-culturelles et la centralité de la Wertbeziehung dans la construction de l’objet historique. Mais d’autres experts voient des divergences très nettes entre les deux auteurs, comme la façon de résoudre le problème de l’objectivité des sciences historico-culturelles ou la possibilité d’élaborer un système ouvert de valeurs inconditionnées. Ce point de vue serait alors, par certains aspects, excessivement schématique et risquerait ainsi d’occulter la réalité d’un rapport intellectuel très intense où souvent coïncide le plus haut degré de convergence dans des argumentations particulières avec la plus haute divergence dans les options théoriques de fond. Pour utiliser une image, on peut dire que nous nous sentons comme quand nous regardons le dôme de Syracuse : dans sa structure, il comprend à la fois des parties reconnaissables et des blocs entiers d’un autre bâtiment (l’ancien temple d’Athéna) qu’il réunit dans une unité architecturale différente.

Il nous faut à présent passer des images aux concepts en étant le plus fidèle possible aux textes de Rickert et de Weber. À ce propos, à des fins de clarté, nous devons rappeler très brièvement un point très important, quoique déjà souligné, entre autres, par Sven Wöhler[6] : la relation de Weber et Rickert ne tourne pas seulement autour de la première édition des Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung (1896-1902) comme le pensent certains de leurs spécialistes. La biographie de Marianne Weber, qui avait suivi les cours et les séminaires de philosophie de Rickert à Fribourg dès 1894, nous confirme que « Weber avait étudié depuis bien des années déjà les premiers écrits gnoséologiques de Rickert, Zur Lehre der Definition [1888] et Der Gegenstand der Erkenntnis [1892]. Il avait fort apprécié leur clarté et leur finesse intellectuelle »[7]. D’ailleurs, dans une note à Roscher und Knies, Weber lui-même renvoie à l’essai de Rickert « Les quatre modes de “l’Universel” dans l’histoire »publié dans la Revue de Synthèse historique en 1901[8] et, bien des années plus tard, dans une note au début des Soziologischen Grundbegriffe, le célèbre premier chapitre de la présumée première édition de Economie et société, il renvoie à certaines observations sur la notion de Verstehen présentes dans la seconde édition des Grenzen (1913)[9]. Les lettres de Max Weber publiées dans la Gesamtausgabe nous offrent d’ultérieures références, parfois même critiques, à d’autres écrits de Rickert : certaines sont ouvertement mentionnées comme l’essai sur la Geschichtsphilosophie publié dans la Festschrift en l’honneur de Kuno Fischer en 1905[10], l’essai capital « Zwei Wege der Erkenntnisstheorie »publié dans les Kant-Studien puis séparément en 1909[11] et l’essai « Vom System der Werte »publié dans Logos en 1913[12] ; d’autres sont plus facilement identifiables comme la deuxième édition, totalement réélaborée, de « Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft »(1910) et l’essai « Vom Begriff der Philosophie », qui entame le premier volume du Logos de 1910-1911[13].

Nous laissons consciemment de côté tout cela, préférant nous concentrer ici uniquement sur la première édition des Grenzen. Weber fait déjà référence à cette « œuvre fondamentale de Heinrich Rickert[14] » dans la deuxième note de la première partie (1903) de l’essai sur Roscher et Knies (lequel, malgré sa tortuosité ou peut-être à cause de celle-ci, représente le régeste de tous les futurs problèmes de son auteur). Plus loin d’ailleurs, dans une autre note, Weber affirme : « Je crois être resté […] plutôt fidèle, en ce qui concerne le sens, aux points de vue essentiels de l’œuvre de Rickert […] dans la mesure où ils nous regardent. L’un des buts de cette étude consiste à vérifier la possibilité d’utiliser les pensées de cet auteur pour la méthodologie de notre discipline. C’est pourquoi je ne le citerai pas de nouveau à chaque fois, même quand je devrais le faire »[15].

Si on lit correctement cette citation, il semble que Weber y exprime déjà, de manière très claire, à la fois la grande convergence et divergence que nous évoquions plus haut par rapport à Rickert. Mais bien la lire implique aussi et surtout que l’on accepte de prendre en considération à la fois l’ensemble de la structure et les « longues chaines de raisonnement » des Grenzen. Et en parcourant cette voie, pas très pratique, on se rend compte de deux choses. a) La première est que Weber ne cite pas Rickert à chaque fois qu’il devrait le faire, et pas seulement quand sont en jeu des questions comme celle de « l’infinité intensive et extensive du réel » ou de la « relation théorétique aux valeurs », où l’on perçoit généralement la dette de Weber envers Rickert, mais aussi d’autres problématiques, comme celle (sur laquelle nous reviendrons plus loin) de la causalité de l’histoire à propos de laquelle on tend parfois à croire que les seules références importantes pour Weber sont des auteurs comme Johannes von Kries ou Gustav Radbruch, mais jamais Rickert. b) La seconde est que la déclaration apparemment inoffensive de Weber, sur laquelle l’essai de Rickert s’appuie pour évaluer la possibilité d’appliquer les argumentations logiques de Rickert aux problèmes de sa discipline spécialisée (qui ne sont pas, en réalité, des problèmes méthodologiques, mais, comme c’est toujours le cas chez Weber, des problèmes venant de l’interaction entre méthodes et contenus), dissimule depuis le début une nette distance par rapport à Rickert. Cette dernière ne consiste pas tellement et seulement en une divergence d’opinions sur certaines questions, mais principalement et plutôt en une totale métamorphose du sens ultime de toutes les argumentations logiques des Grenzen et de chacune d’entre elles (comme nous tâcherons par la suite de le montrer, toujours en rapport au problème spécifique de la causalité de l’histoire). En effet, tandis que chez Rickert les minutieuses réflexions logico-méthodologiques sur les limites de l’élaboration conceptuelle dans le domaine scientifico-naturel et sur les processus de conceptualisation des sciences historiques de la culture sont à chaque instant finalisées au principe gnoséologique des sciences historiques de la culture (mais aussi des sciences de la nature[16]), apte à constituer une solide base critique pour une relance efficace de l’idéalisme philosophique, chez Weber ces mêmes réflexions sont aussitôt décrochées de leur cadre de référence. Elles sont alors mises, chez lui, au service d’un projet et d’une perspective de fond totalement différents, l’un et l’autre étant directement expérimentés à travers un travail scientifique spécialisé (de l’historien du droit, de l’historien de l’économie, du sociologue, etc.). Ce travail, quoique représentatif du caractère mobile et perméable des frontières qui séparent entre eux les Einzelwissenschaften, est toutefois en soi très éloigné des « jardins à l’italienne » ébauchés par les classements philosophiques des sciences.

Le projet en question consiste à rechercher, à l’aide des outils de la science empirique moderne et sur la base de ses fondements et de ses implications, la genèse et le développement du « rationalisme occidental »[17], en tentant ainsi de dévider un processus très compliqué, multidirectionnel, qui n’a rien de synchronique dans les sphères uniques de la vie, étant lié au croisement d’une série de causes relativement indépendantes. Parmi elles on peut compter l’action de certains groupes d’hommes (ou de leur façon de faire, de subir ou d’omettre dans un sens subjectif)[18], d’un processus, donc, individuel et déterminé auquel, cependant, le « fils du monde culturel européen » moderne attribuera « inévitablement et légitimement » un sens historique et universel[19] (c’est là qu’il faudrait se demander, en rappelant dès le début que le fait d’attribuer une signification historique et culturelle à un processus historique ne veut pas dire ipso facto qu’on lui donne une valeur positive, s’il n’existe pas aujourd’hui, peut-être plus encore qu’à l’époque de Weber, une part d’humanité qui pourrait être, en quelque sorte, fille naturelle ou adoptive ou héritière du monde culturel européen moderne ?).

La perspective de fond à travers laquelle Weber développe son projet est celle d’une « histoire universelle de la culture »[20] radicalement anti-métaphysique et anti-émanatiste(et donc « positiviste », dans le sens le plus profond du terme)[21], mais aussi radicalement anti-ontologique (ce qui est capital si l’on veut différencier le « positivisme » de Weber de celui, d’une nature différente, de Marx et en quelque sorte aussi de Nietzsche). Par rapport à cette perspective Weber utilise des outils rickertiens pour élaborer une critique impitoyable des Lebensphilosophien déclinées métaphysiquement : une critique qui implique non seulement « l’émanatisme de la raison » qui culmine dans la philosophie hégélienne, mais aussi « l’émanatisme de la non-raison » comme celui de Roscher, qualifié d’organistique, romantique et totalistique ou encore celui de Knies, plutôt anthropologique et individualiste. Cependant, cela n’apparaît pas au nom d’une philosophie des Lebens à la Rickert – qui peut être une « philosophie de la vie » dans le sens objectif de son génitif, dans la mesure où elle fait référence à quelque chose de totalement autre et de transcendant par rapport à la vie, cette dimension « irréelle » des valeurs et de leur validité à partir de laquelle la vie peut acquérir un sens[22]. Cela apparaît plutôt au nom d’une idée de la vie qui « repose sur elle-même » et qui « doit être comprise sur la base d’elle-même », exigeant, justement pour ces deux raisons, de « décider » entre « les derniers points de vue possibles, en règle générale, face à la vie »[23], face à une idée de la vie qui semble être, avec tous les distinguos nécessaires ou mieux indispensables, une manière de méditer en grande pompe et sur la base de nouvelles exigences, la vieille leçon de Dilthey. D’ailleurs, est-ce un hasard si dans son Für die Wissenschaft gegen die Gebildeten unter ihren Verächtern (1921) Arthur Salz, qui n’est pas seulement, comme le dit Troeltsch, un « georgean » prudent en tant qu’expert d’économie politique et de sociologie[24], mais l’un des plus grands défenseurs de Weber dans la polémique qui suivit la publication du Vortrag où la science est vue comme profession[25], se réfère sans cesse à Dilthey ?[26]

Pour comprendre comment ces problèmes et ces ascendances furent, depuis le début, éloignés des problèmes et des ascendances de Rickert et de son kantisme divergent, il suffit de rappeler quelques passages de l’introduction à la première édition des Grenzen. Dans l’ensemble, celle-ci est dominée par la volonté de clarifier le « vrai sens » de la recherche qu’elle introduit, puisque, comme l’auteur l’écrit, « la voie que nous voudrions parcourir », la voie aride et laborieuse des analyses logico-méthodologiques puis gnoséologiques[27] sur les limites des Begriffsbildungen des sciences de la nature et des caractères spécifiques des élaborations conceptuelles des sciences historico-culturelles «risquerait peut-être de laisser dans l’ombre pendant trop de temps « le “but” ultime vers lequel nous tendons »[28], consistant à élaborer « une conception générale du monde et de la vie », une « Weltanschauung totale et exhaustive »[29] libérée des dangers unilatéraux du naturalisme. Mais alors, à quoi bon entreprendre cette épuisante « marche dans le désert », pourquoi ne pas élaborer directement une vision du monde différente de celle du naturalisme, en acceptant donc l’invitation hégélienne à aller vers le Muth zur Wahreit, le « courage de la vérité » auquel même l’essence mystérieuse de « l’univers » ne peut résister ?[30]

Nous croyons que la manière dont Rickert répond à cette question permet non seulement de mesurer la distance qui sépare son néokantisme de l’idéalisme allemand, mais aussi, et peut-être principalement, de mesurer la distance qui sépare son néokantisme de cette lecture anthropologique (mais pas pour autant psychologiste) de Kant que Fulvio Tessitore a justement nommée « kantisme hétérodoxe » en proposant une généalogie allant de Humboldt à Weber[31].

Certes, pour le néokantien Rickert, on ne peut négliger aucune théorie de la connaissance ni critiquer à ciel ouvert l’essence mystérieuse de l’univers. « Peut-être y aura-t-il un jour une nouvelle ère pour la philosophie, mais aujourd’hui le processus critico-gnoséologique semble lui être totalement indispensable. Les systèmes imposants de la pensée idéaliste allemande se sont rapidement écroulés et, même s’ils ne sont pas encore tout à fait “dépassés” [historisch] comme on le croit souvent aujourd’hui, leur courage philosophique a, quoi qu’il en soit, trop sous-estimé la force de l’univers, et les conséquences en ont été déplorables. La philosophie connaît une période de vileté, dont nous ressentons encore les séquelles »[32]. Dans ce passage, le fait qu’il évoque déjà la possibilité qu’un vent nouveau puisse souffler sur la philosophie et que l’interprétation des systèmes de l’Idéalisme allemand ne soit pas si datée que cela, représente un indice évident de tout ce qui suit. b) En effet, selon Rickert, cette époque vile, cette « période de régression » qui a duré une grande partie du XIXe siècle, est en train de prendre fin : « La participation aux problèmes généraux croît. Il semble que le temps du spécialisme pur et dur – c’est-à-dire de cette manière de faire la science en excluant toute réflexion plus étendue, accusée d’être fondamentalement non scientifique, a atteint son apogée »[33]. D’ailleurs, à bien y regarder, c’est vraiment en partant de cette conviction anti-wébérienne essentielle selon laquelle l’époque du spécialisme a atteint son apogée que Rickert formule son invitation à « la prudence en philosophie »[34]. En effet « c’est bien parce que l’on assiste à une nouvelle disposition envers la philosophie que toute étourderie acritique serait encore plus préoccupante. Nous devons avancer avec la plus grande prudence et pondération, en réfléchissant et en justifiant chacun de nos pas »[35]. Si elle est « faiblesse »[36], celui qui s’en sent exempté doit alors montrer qu’il est possible d’explorer une autre voie. Mais en réalité « les détracteurs des recherches gnoséologiques ne peuvent pas aujourd’hui ne pas apparaître comme exaltés car, pour forger une conception plus étendue du monde et de la vie, ils en deviennent plus dangereux que ces types trop sobres et modestes [mais de toute évidence tout aussi dangereux] qui ne veulent pas généralement qu’il y ait plus d’une spécialisation dans la science »[37]. d) « Ainsi la philosophie de notre époque a aussi son Charybde et Scylla. Elle doit se frayer un chemin en se gardant tantôt de l’exaltation tantôt du spécialisme, ou sinon elle ne se fraiera aucun chemin. [Contre l’exaltation, il faut affirmer :] on n’a nul besoin de ce courage d’autrefois, qui n’était qu’arrogance, mais il faut trouver le courage de nous mettre de nouveau sur la voie laborieuse et inaccessible de la logique et de la gnoséologie. [Mais, contre le spécialisme, il faut souligner aussi opiniâtrement que ce sentier laborieux et inaccessible doit être emprunté parce que et seulement parce que] y demeurent les tâches les plus importantes d’une philosophie qui, en se ralliant consciemment aux grands penseurs du passé et en étant indifférente aux modes, continue de s’occuper de ses problèmes classiques […]. Notre chemin à nous doit aussi se terminer sur une conception plus large du monde et de la vie. C’est là un devoir qu’aucune époque ne peut négliger. Une philosophie digne de ce nom peut avoir une opinion différente uniquement sur le parcours à suivre, jamais sur le but à atteindre »[38].

Il est difficile, ou il nous est difficile peut-être, ne pas raccorder par contraste ces réflexions de Rickert (qui remontent à 1896) [39] avec une affirmation plus tardive de Weber, mais présente dans un texte comme le Wissenschaft als Beruf (1917/1919), où, avec une extraordinaire efficacité, sont formulés les thèmes, les problèmes et les fondements d’une vie de recherche qui arrivait prématurément à son terme. Nous nous référons en particulier à cette affirmation : « une donnée de fait inséparable de notre situation historique » dit que la science n’est plus ni « un cadeau gracieux de la part des visionnaires et des prophètes qui dispensaient des biens salvateurs et de révélations », ni même non plus « un élément de méditation pour les sages et les philosophes sur le sens du monde » mais « un “métier” exercé de manière spécialisée, au service de l’auto-conscience [Selbstbesinnung] et de la connaissance des connexions de fait [tatsächliche Zusammenhänge] »[40]. Est-ce que Weber aurait omis ici simplement et explicitement de faire une exception pour les projets philosophiques de ses interlocuteurs néokantiens ? Cela ne semble pas le cas, surtout si l’on prend en compte que quelques pages plus loin, en développant les différences qui existent entre la science telle qu’elle se présente à nous historiquement et la théologie, il affirme très ouvertement que la première différence consiste dans le fait que la théologie partage avec toute forme de philosophie « le fondement que notre monde doit avoir un sens ». Cela pose alors toujours le problème de savoir «comment on doit interpréter ce sens [ihn] pour que ce fondement soit pensable [damit dies denkmöglich sei] – et c’est ce point inattendu qui est décisif et qui inclut indubitablement toute philosophie de culture néokantienne – « exactement comme pour la théorie de la connaissance de Kant qui partait de l’idée qu’il y a “une vérité scientifique et qu’elle est valable”, se demandant ensuite en vertu de quels fondements de pensée cela pouvait être logiquement possible »[41].

II. La connexion causale historique

Dans le but de dévoiler de manière concrète et de confronter les potentialités interprétatives du rapport entre Weber et Rickert où la plus grande proximité dans les argumentations spécifiques coïncide souvent avec la plus grande distance dans la perspective théorique de fond, nous voudrions à présent nous arrêter, comme nous l’avions mentionné plus haut, sur un aspect particulier qui reste souvent dans l’ombre dans le traitement de ce sujet, à savoir la causalité de l’histoire. À ce propos il n’est pas question de nier que Weber fasse référence à des auteurs comme Kries ou Radbruch (et non pas à un philosophe comme Rickert) quand se pose le problème de la crédibilité de toute imputation historico-causale. Nous sommes convaincu cependant que Weber est en presque total accord, à très peu de choses près, avec le Rickert de la première édition des Grenzen sur le problème de la crédibilité de toute imputation historico-causale, c’est-à-dire sur l’idée de connexion historico-causale, même si Weber met depuis toujours cette idée au service de ses différents intérêts.

Pour démontrer ces deux idées, nous ferons référence dans un premier temps non pas aux Kritische Studien auf dem Gebiet der kulturwissenschaftlichen Logik (1906), où l’on renvoie sur certains points très importants et pas toujours soulignés de manière adéquate[42], au développement rickertien de la connexion causale historique, mais plutôt aux pages initiales de la seconde partie de l’essai sur Roscher et Knies, édité en 1905 et intitulé (comme du reste aussi la troisième et dernière datant de 1906) Knies et le problème de l’irrationalité[43]. D’ailleurs ce problème, pour Weber, n’est pas du tout, déjà à cette époque, un simple problème « méthodologique », comme on pourrait le croire si l’on pense à la polémique contre les notions sombartiennes de « rationalisme » et « rationalisation » apparaissant trop univoques à la fin du second paragraphe (« L’“esprit” du capitalisme ») du premier chapitre (1904) de l’essai sur l’éthique protestante[44].

Du reste on sait bien que dans le texte en question Weber lui-même déclare explicitement que la comparaison avec Knies, mais aussi celle avec Roscher n’est qu’un simple « prétexte »[45] pour affronter une série de problèmes logiques (mais caractérisés par une retombée immédiate sur le contenu) qui se manifestent non seulement dans le domaine de l’économie politique (et spécifiquement de l’économie politique de nature historique) mais, plus généralement, dans le domaine des sciences historiques de la culture. C’est la raison pour laquelle la comparaison avec Knies est aussi et principalement une comparaison avec un groupe beaucoup plus vaste d’auteurs modernes, allant de Wundt à Münsterberg, de Simmel à Gottl, de Croix à Lipps.

Et cependant Weber part toujours du prétexte qu’il s’est choisi, c’est-à-dire du classement des sciences de Knies proposé dans le Die politische Oekonomie vom Standpuncte der geschichtlichen Methode (déjà dans la première édition de 1853, mais, avec une plus grande clarté, dans la seconde édition, plus lue, de 1881-1883 apparue en marge du débat sur la méthode entre Menger et Schmoller et de l’Introduction aux sciences de l’esprit diltheyenne. a) Ce classement est fondé sur un double principe que Knies considère comme “évident” et que Weber décide dans un premier temps de ne pas discuter tout en ne le considérant pas (en s’appuyant sur Rickert) comme tel : ce double principe dit « que la “division du travail” scientifique correspondrait à une répartition donnée objectivement du matériel factuel, et en outre que ce matériel […] objectivement attribué serait ce qui prescrit à chaque science sa méthode »[46]. b) à partir de ce constat, Knies croit nécessaire d’accoler aux deux groupes de disciplines déjà distingués par Hermann von Helmholtz sur la base de leur objet (« “sciences de la nature” et “sciences” de l’esprit” ») un troisième groupe, celui des « sciences historiques » qui « s’occupent de processus extérieurs, quoique conditionnés aussi par des thèmes spirituels »[47]. c) Parmi ces thèmes on compte l’économie politique qui « discute […] de ces processus provenant du fait que l’homme s’en remet au “monde extérieur” pour couvrir les besoins de sa “vie personnelle humaine”, une définition que Weber juge d’un côté trop vaste et de l’autre trop étroite »[48].

Cela semble tout à fait compréhensible si l’on rappelle que dans son essai sur l’objectivité cognitive de la science sociale et de la politique sociale, datant de 1904, il avait repéré « le point fondamental, auquel se réfèrent tous ces phénomènes que nous désignons, dans un sens très large, comme économico-sociaux », dans le fait « que notre existence physique, au même titre que la satisfaction de nos besoins idéaux les plus élevés [la définition de Knies est trop réductrice, parce qu’elle ne fait référence qu’aux besoins idéaux les plus élevés, qu’à la “vie personnelle humaine”], se heurte toujours à une limitation quantitative et à une insuffisance qualitative des moyens extérieurs nécessaires pour atteindre ce but. Et pour avoir cette satisfaction, il faut soigneusement s’organiser, travailler, lutter contre la nature et faire en sorte que les hommes s’unissent entre eux [la définition de Knies est trop large parce qu’elle fait référence aux ressources du monde extérieur en général, et non à la pénurie des ressources du monde extérieur] » [49]. d) Quoiqu’il en soit, c’est un autre point que Weber souligne, à savoir que Knies explicite la nature « amphibie » des processus dont l’économie politique s’occupe, à sa manière : « Puisque cette science traite de l’agir humain dans des conditions données naturellement d’un côté et déterminées historiquement de l’autre, il en résulte, selon lui, que dans le matériel faisant objet d’observation “interviennent” comme facteurs déterminants d’un côté – c’est-à-dire du côté de l’agir humain – la “liberté du vouloir” et de l’autre, en revanche, les “éléments de la nécessité” c’est-à-dire en premier lieu, en ce qui concerne les conditions naturelles, la nécessité aveugle des évènements naturels, et en deuxième lieu, en ce qui concerne les conditions données historiquement, la force des connexions collectives » [50]. C’est alors que réapparait donc « un problème “traité” des centaines de fois, mais qui émerge sous une forme toujours nouvelle »[51], à savoir le problème de la “liberté du vouloir” et de son rapport avec le principe de causalité. e) Ajoutons à cela une considération importante : pour Knies, comme pour Roscher, « la causalité équivaut à la légalité », ce qui implique que « l’influence des connexions naturelles » soit « une influence conforme à la loi » [52]. f) De ces derniers deux cas Knies en déduit que les lois de la nature agissent dans l’économie aussi, mais ne coïncident pas totalement avec les lois de l’économie, parce que dans l’économie agit aussi cette non-conformité à aucune autre loi (l’identification entre détermination causale et conformité à la loi est totalement justifiée) qui caractérise essentiellement la liberté du vouloir. Donc, « à la place de l’antithèse entre l’agir humain dans un but précis [ou, plus généralement, entre le fait humain de faire, subir et omettre auquel le sujet agissant donne un sens] et les conditions qui lui sont imposées par la nature et la constellation historique »[53] – antithèse que Weber croit dans une certaine mesure justifiée et qu’il développera lui-même tout au long de son essai sur Roscher et Knies, en réfléchissant sur le fait que le comportement humain peut apparaître de manière « moins irrationnelle » que face aux évènements naturels, tout du moins tant qu’il permet non seulement d’être expliqué sur la base de sa compatibilité avec notre savoir nomologique, mais aussi d’être « compris », c’est-à-dire expliqué sur la base d’une raison ou d’un ensemble de raisons donné par ceux qui le mettent en œuvre[54] – Knies « fait une distinction totalement différente entre l’agir “librement” et donc individuellementirrationnellement des personnes et la détermination légale des conditions de l’agir naturellement données »[55]. On remarque alors une double identification « d’un côté entre détermination [Determiniertheit] et légalité et de l’autre entre l’agir “librement” et l’agir “individuellement”, c’est-à-dire non conformément au genre »[56].

On sait bien que Weber s’oppose fermement à cette double identification. Il l’interprète comme les deux facettes d’une même erreur logique qui, loin d’être commise uniquement par Knies, sert continuellement de tête de pontaux interférences venant du problème de la liberté du vouloir. Dans les discussions méthodologiques autour des sciences empiriques de l’histoire et de la culture, elles y apparaissent dans l’ensemble comme une version « dégénérée » mais très répandue du « caractère grandiose » et « absolument transparent », quoique porteuse de « contradictions », de la doctrine kantienne de la « causalité à travers la liberté » et de ses développements philosophiques successifs[57]. Weber cite par exemple quelques arguments utilisés par Meinecke dans la polémique contre Lamprecht (auteur que même Weber critique, mais comme dégénération d’un émanatisme moins individualiste que totalistique comme celui de Roscher)[58], où Meinecke se réfère « au fait de la liberté du vouloir humain »[59] pour exclure en histoire la possibilité d’une légalité semblable à celle des sciences naturelles. En effet Meinecke écrit à Lamprecht dans une Erwiderung datant de 1896 : « quand on se rendra compte que dans les mouvements historiques se cachent les résultats de milliers de X libres [la référence à Droysen est évidente], on les regardera différemment par rapport à l’époque où ils étaient considérés seulement comme un jeu de forces agissant en conformité avec les lois », et tout de suite après il parle de ce X – « le résidu » irrationnel de la personnalité – comme de son « sanctuaire intérieur »[60]. Et Weber de gloser : si tout cela ne finit pas dans une salutaire « invitation exhortant à l’ars ignorandi » (contre les généralisations faciles de l’émanatisme organiciste et totalistique dans toutes ses versions romantiques ou positivistes), cela se transformera en cette « curieuse idée » selon laquelle « la dignité d’une science ou de son objet repose vraiment sur ce que nous ne pouvons pas savoir sur elle concrètement et généralement. L’agir humain trouverait ainsi son sens spécifique dans le fait d’être inexplicable et donc inintelligible »[61].

Il reste toutefois un aspect du problème qui n’est pas suffisamment mis en évidence. Cela s’explique par le fait que c’est Rickert qui fournit à Weber tout, mais vraiment tout l’attirail logico-méthodologique pour remettre en question la double identification entre causalité et légalité (typique de la « rationalité », de ce qui arrive naturellement), et la liberté et l’individualité (typique de « l’irrationalité » de l’agir humain). Pour s’en convaincre, il suffit de revisiter la seconde partie du 4ème paragraphe du très important chapitre 4 des Grenzen, là où Rickert affronte le problème du Kausalzusammenhang en histoire.

a) Dans ces pages Rickert se donne pour but de montrer l’inconsistance d’une dangereuse antinomie. D’un côté elle divise ceux qui, en étant à juste titre contre l’impérialisme de la méthode scientifico-naturelle, soutiennent que l’histoire est « indifférente aux connexions causales ou totalement privées de celles-ci »[62], oubliant au préalable que « l’on connaît une seule réalité empirique »[63]. Celle-ci est conditionnée par des causes, soit quand elle est considérée en tant qu’individualité spécifique, soit quand elle est reconduite à des idées générales, puisqu’il n’est pas permis de recourir au problème gnoséologique général de l’applicabilité de l’idée de cause à la réalité empirique dans les discussions sur les différences logico-méthodologiques entre sciences de la nature et sciences historiques (comme par exemple quand on s’en réfère à Kant pour soutenir que la conception causale de la réalité est valable uniquement si l’on considère la réalité comme nature, sans prendre en compte que Kant, ayant vécu avant le grand essor des sciences historiques au XIXe siècle, « n’a explicitement pas fait de distinction entre les formes qui sont nécessaires à toute conception scientifique du monde et les formes que nous utilisons uniquement quand nous considérons la réalité comme nature »[64]). De l’autre côté il y a les opposants qui sont à juste titre convaincus que « tous les faits historiques sont déterminés par des causes » [65]. À force de déduire que l’histoire doit être traitée selon la méthode scientifico-naturelle, ils confondent eux aussi un fondement gnoséologique général (« le conditionnement causal intégral de l’être ») [66] avec une forme méthodologique particulière dans laquelle il se reflète (la loi naturelle), accordant, au fond, causalité et légalité.

b) Pour débloquer la situation, Rickert propose de faire une distinction entre trois concepts différents. « Le fondement selon lequel tout ce qui arrive détient une cause qui lui est propre, pour le distinguer des lois naturelles des sciences empiriques, nous ne l’appellerons pas « loi de causalité » mais « principe fondamental de causalité » ou « principe causal ». En outre, comme toute cause et tout effet sont différents des autres causes et effets, toute connexion réelle de cause et effet, selon notre terminologie, sera appelée connexion causale historique, dans le sens le plus ample du terme. Enfin nous parlerons de « loi causale » pour désigner ce que les connexions causales individuelles ont en commun avec les autres connexions causales, c’est-à-dire la formation d’une idée absolument générale qui contiendrait seulement ce qui se répète dans de nombreuses connexions causales »[67]. Cette triple distinction conceptuelle reconnaît une fois pour toutes que « l’idée de liaison causale, en tant que telle, n’inclut nullement l’idée de conformité aux lois naturelles. Au contraire, l’idée d’une série causale unique et individuelle exclut que sa propre Darstellung puisse se réaliser à travers les idées des lois naturelles. Ainsi, par exemple, la destruction de Lisbonne par le tremblement de terre du 1er novembre 1755 ou le refus de la part de Frédéric Guillaume IV d’accepter la couronne impériale allemande sont certainement des processus entièrement déterminés par des causes, même si aucune loi causale générale ne contient ces événements uniques et individuels. Une loi semblable constituerait une contradiction logique, puisque toute loi est générale et ne peut donc contenir aucune cause particulière d’un processus digne d’intéresser un historien »[68].

c) Ce qui vaut, certes, pour toute forme d’élaboration conceptuelle historique (comme par exemple. L’idée de Napoléon ou celle de Guerre des Trente ans) vaut aussi pour la connexion causale historique. Pensons au fait que cette dernière, si elle veut être compréhensible et communicable, tout en se constituant comme « idée individuelle » venant renforcer une relation théorétique aux valeurs, doit toujours aussi être composée « d’éléments conceptuels » généraux semblables à ceux qui composent les élaborations conceptuelles généralisantes (comme par exemple l’idée de mammifère ou la loi de gravitation universelle). C’est le premier des « quatre modes » du « général » en histoire, tandis que le terme est utilisé déjà dans le sens des sciences de la nature[69]. Cela signifie que, pour représenter une connexion causale totalement individuelle, les disciplines historiques doivent faire usage d’éléments généraux conceptuels qui, dans ce cas, sont des « idées générales de rapports causaux »[70], et donc des lois causales plus ou moins simples.[71] Cette argumentation de Rickert représente, à notre avis, une composante logique pour Weber qui a la conviction que le « savoir nomologique » a un rôle certes instrumental mais indispensable dans les sciences historiques de la culture (cette dernière constitue également la condition d’un thème que Weber aurait pu développer indépendamment de Rickert et en référence à d’autres interlocuteurs, à savoir celui de la fonction du savoir nomologique dans les procédures de vérification de la validité empirique de toute imputation historico-causale). Si nous nous interrogeons par exemple sur la constellation de causes qui poussent au meurtre de César, nous isolons les éléments conceptuels généraux de l’élaboration conceptuelle historique qui représente ce processus (comme le meurtre d’un homme, le meurtre d’un dictateur, etc.) et nous nous interrogeons sur leurs causes, qui sont évidemment elles aussi des causes générales. Nous en venons à formuler des lois causales plus ou moins simples, du genre : « un ou plusieurs coups de poignards peuvent tuer un homme » ; « un dictateur est, à une certaine fréquence, victime d’hommes qui lui sont proches, préoccupés ou irrités par la centralisation de pouvoir qu’il détient », etc. Toutefois seules la combinaison et la fusion de ces causes générales en vue de formuler une élaboration conceptuelle individuelle par rapport à laquelle elles servent d’éléments généraux conceptuels, donne l’idée individuelle de la cause historique de la mort de César, de cet événement là en particulier et pas d’un autre[72]. Souvent la science historique a ainsi recours à des « règles générales instrumentales révélées, bien avant toute forme de science de la nature, à travers “l’expérience” de la vie »[73]. Cela n’empêche pas, néanmoins, qu’elle puisse recourir aussi à des règles générales utiles venant d’une véritable élaboration scientifico-naturelle : les lois évolutives, assez complexes, de certaines formes de pathologie psychique peuvent par exemple être utilisées pour expliquer l’ordre donné par Néron d’incendier Rome[74]. Mais tout « recours aux lois causales scientifico-naturelles » ne pourra « jamais modifier l’essence même de l’élaboration historique conceptuelle »[75]. « Ces lois causales, puisqu’elles sont seulement des moyens de souligner la connexion causale entre des événements historiques individuels, ne se distinguent pas par principe des autres idées scientifico-naturelles que nous avons jusqu’à présent considérées en histoire. Elles ne se présentent jamais comme des idées historiques achevées vers lesquelles l’homme doit tendre naturellement, mais plutôt comme des éléments d’idées historiques, des voies transversales que la représentation parcourt [et qu’elle doit nécessairement parcourir] pour revenir à l’individuel »[76].

d) Tout cela nous encourage à garder la distinction entre principe fondamental de causalité, connexion causale historique et loi causale, distinction qui, partant en définitive d’un point de vue logico-méthodologique (Rickert lui-même déclare ne pas vouloir insérer dans les Grenzen le problème gnoséologique de la nature du principe fondamental de causalité, il admet seulement qu’il constitue le fondement et des lois causales et des connexions de causalité historique), finit par sanctionner la double association attribuée par Weber à Knies, et pas seulement à Knies, entre « causalité et légalité » (propre aux évènements naturels) d’un côté et « liberté et individualité », propres à l’agir humain, de l’autre. D’une part, en effet, en se référant de façon polémique à Lamprecht, Rickert observe que « la conception causale moderne » de l’histoire, « triomphalement portée sur le terrain contre la “vieille tendance”, perd tout son mordant puisque l’adjectif “causal”, sans d’autres déterminations, ne dit rien de plus sur la méthode d’une science empirique »[77], alors que ce qui rend insoutenable « la nouvelle tendance » est justement son association au principe de causalité et à la loi de causalité. D’autre part, toutefois, Rickert s’oppose « à la diffusion du slogan insignifiant de la “méthode de causalité” » en histoire, en faisant remarquer que c’est une erreur de mettre l’accent sur la « liberté de la personnalité historique », liberté qui, dans ce contexte, ne peut vouloir dire rien d’autre que « l’absence de causes »[78]. Aussi, tout en ne voulant certainement pas se prononcer contre « la foi dans une liberté du vouloir transcendant ou transcendantale », Rickert reconnaît-il qu’il « serait très dangereux de lui consentir une ingérence dans la recherche empirique de l’histoire ». En revanche il semble « important de rappeler que l’opposition entre nature et histoire n’a rien à voir avec l’opposition entre nécessité et liberté. De plus la conception individualiste de l’histoire [prise dans le sens logico-méthodologique de Rickert] affirme qu’aucune liberté individuelle ne pourrait équivaloir à une absence de causes. D’après ces points de vue logiques, ce qui est historique se soustrait donc à la compréhension scientifico-naturelle, moins parce qu’il est produit par des personnes libres, mais plutôt parce qu’il doit être représenté dans son individualité »[79].

e) Mais Weber ne tarit pas d’arguments intéressants ici. Toujours sur la base de la tripartition conceptuelle évoquée plus haut, Rickert rappelle que « dans chaque processus de causalité individuelle que nous pouvons observer, la cause est différente de l’effet »[80], tandis que la science de la nature, en particulier quand elle en vient à penser toute réalité physique qualitative, (et peut-être même la vie psychique) par l’intermédiaire d’idées déterminées de façon quantitative, peut raisonner selon le principe d’équivalence entre cause et effet. « Le principe causa aequat effectum – écrit-il – signifie seulement que cause et effet peuvent être ramenés à deux idées générales d’une même théorie scientifico-naturelle générale, de manière à ce que leurs éléments, essentiels pour une perspective scientifico-naturelle, puissent être considérés équivalents par rapport à une unité de mesure déterminée. L’histoire qui ne forme pas des idées générales mais individuelles n’a donc aucune possibilité de faire usage du principe d’égalité entre cause et effet, et pas même non plus de penser ses propres connexions de causalité en analogie avec ce principe »[81]. Cette dernière conclusion – il est important de le souligner encore par rapport à ce que nous dirons plus loin sur Weber – à laquelle arrive Rickert par une voie exclusivement logico-méthodologique, ne comporte aucune référence à la liberté ou à la créativité de l’agir humain qui introduit un novum dans l’histoire.

f) Partant encore de la distinction entre loi de causalité et connexion de causalité historique, Rickert signale aussi l’imprécision conceptuelle que renferme une forme linguistique plutôt récurrente dans les sciences naturelles, et si elle est totalement inoffensive pour ces sciences, elle apparaît, en revanche, dangereuse pour les sciences historiques. Dans le domaine scientifico-naturel, il est fréquent d’affirmer qu’une loi est la cause d’un phénomène, comme lorsque l’on dit que la loi de la gravité est la cause de l’accélération d’un corps qui tombe. Il ne faut pas oublier cependant que « dans la réalité empirique, seuls les choses et les processus particuliers et individuels peuvent être des causes, mais jamais les idées générales ou les lois »[82]. Cette mise au point est capitale non seulement pour comprendre la nature de la causalité scientifico-naturelle, mais aussi pour cerner la nature de la causalité historique. En effet, « si la science de la nature peut considérer la loi de la gravité comme “cause” de l’accélération d’un corps qui tombe […] parce que son seul objectif est de relier entre eux des idées générales, en revanche, dans la science de l’histoire, toute tentative de considérer des idées générales ou des lois de causalité efficientes, dans la Darstellung d’une connexion de causalité individuelle et unique, nous enlèverait la possibilité de comprendre le processus historique. En effet, dans ce cas, au lieu de tendre vers la connaissance, vers ce qui a réellement été une cause et réellement produit un effet, nous obtiendrions des idées générales abstraites qui ne pourraient jamais nous indiquer comment se sont produits les événements historiques »[83]. Sur cette base, Rickert formule une critique aiguë de l’historiographie du milieu selon laquelle « chaque individu serait conditionné, d’après un rapport de causalité, par le milieu “général” dans lequel il vit »[84] et ne devrait donc même pas être considéré comme un individu puisqu’une cause générale produit un effet général. Cela induit en premier lieu à faire l’erreur de remplacer le genre concret (un contexte historique déterminé dont chaque individu est une partie, mais qui, en tant que tel, reste quelque chose d’individuel : il s’agit du « troisième mode » du « général » en histoire, quand le terme n’est plus entendu dans le sens des sciences de la nature)[85] par une idée générale. Et en deuxième lieu cela induit à faire l’erreur de ne pas voir « que les connexions de causalité entre l’individu historique et son propre milieu individuel, doivent être considérés, au cas par cas, puisqu’aucun homme unique n’est égal à aucun autre. Différentes les unes des autres, elles doivent donc être analysées dans une causalité historique et non pas selon les lois de la nature »[86]. C’est la même chose – et ici nous avons vraiment l’impression d’entendre la voix de Weber – pour qui a recourt aux notions de « l’esprit du temps » ou de « l’âme du peuple » comme étant quelque chose de « général » auquel on attribuerait la vraie cause des évènements : on confond dans ce cas le genre concret avec l’idée générale puis, comme l’avaient fait les « réalistes médiévaux »[87], on hypostasie cette idée générale dans une réalité métaphysique qui produit des effets. Pourtant « un vrai historien » sait bien que le fait de présenter ces hypostases comme fondement de l’explication n’est qu’un « asylum ignorantiae » : il « déterminera alors les causes du devenir historique et les objets de la représentation historique uniquement selon des événements individuels, et saura que des expressions générales comme “situation du temps” indiquent seulement des carences et des lacunes dans le matériel historique et est dépourvue de toute fonction explicative »[88].

g) Rickert affronte un dernier problème, très intéressant pour Weber, non pas dans le 4ème paragraphe du chapitre 4 des Grenzen, mais à la fin du cinquième dans lequel il veut circonscrire l’idée fondamentale d’historische Entwicklung (présentée comme projection diachronique de cette sélection de l’immense multiplicité empirique sur la base d’une relation de valeur représentant l’idée centrale d’individu historique au sens propre[89]) et différencier cette idée de six autres idées d’évolution : trois dotées d’un contenu trop pauvre pour l’idéal logique d’une science empirique de l’histoire et trois dotées en revanche d’un contenu trop riche pour le même idéal. À la fin de son raisonnement bien argumenté, Rickert reconnaît cependant que même la véritable idée d’évolution historique ne répond pas encore à toutes les interrogations posées par le problème de la causalité historique. En effet même si, à travers la relation théorétique de valeur, de nombreux maillons de la chaîne causale peuvent être envisagées comme des projections diachroniques de l’individu historique, l’idée de liaison causale va toujours au-delà de l’unité téléologique assurée par la Wertbeziehung. Cela arrive soit parce que toute évolution réelle se présente en son intérieur comme un continuum, alors que son articulation par étapes, obtenue par un jugement de valeur, élimine les passages graduels d’une étape à l’autre, laissant encore la possibilité à l’histoire, telle une science de la réalité, de combler ces lacunes par un devenir causal quipeut aussi ne pas être téléologiquement nécessaire selon le jugement de valeur choisi ; soit parce que « la causalité n’est pas un fiacre que l’on peut arrêter quand on veut »[90] et que toute évolution réelle est donc liée à son extérieur par des causes diachroniques et synchroniques non téléogiquement nécessaires selon le jugement de valeur choisi. Il en résulte que « la relation de valeur qui transforme un processus en une évolution historique en fonction du jugement de valeur choisi tendra vers la configuration individuelle de ces processus qui, tout en n’étant pas téléologiquement essentiels dans leur contenu, sont liés à cette valeur de façon causale »[91]. En d’autres termes, « pour comprendre la structure logique de la représentation des séries évolutives historiques, nous devrions introduire encore une nouvelle idée, et différencier deux genres d’individus historiques [au sens propre] : ceux qui ont une relation directe avec le jugement de valeur orientant la représentation, et ceux qui ont une relation indirecte [en raison de leur importance causale pour les individus historiques du premier genre]. Nous pouvons ainsi parler d’individus historiques primaires et d’individus historiques secondaires »[92], quand il y a naturellement des objets et des processus qui sont des individus historiques secondaires selon un jugement de valeur et des individus historiques primaires selon un autre jugement de valeur : « si par exemple Frédéric Guillaume Ier présente pour l’histoire de la philosophie seulement un intérêt historique secondaire, ayant influencé le sort de Christian Wolff, pour l’histoire prussienne, en revanche, il sera éminemment un individu historique primaire »[93]. Rickert est toutefois contraint de reconnaître l’impossibilité de formuler, selon la logique, un critère de sélection pour les individus historiques secondaires : il écrit que dans ce domaine tout dépend « de l’inclination et du libre arbitre de l’historien »[94]. Et cela s’explique non seulement en rapport à la connexion de causalité interne avec le processus historico-téléologique, mais aussi et principalement en rapport « avec ces composantes historiques secondaires qui se trouvent en dehors de la série évolutive téléologiquement essentielle, et que nous pouvons appeler “le contexte” [s’il précède les séries évolutives téléologiquement essentielles] ou “histoire parallèle” [si elle est contemporaine aux séries évolutives] »[95]. Mais une telle légitimation – qui, comme nous le verrons d’ici peu, ne représente guère un problème mais plutôt un fondement pour « l’histoire universelle de la culture » telle que Weber l’entend – produit chez Rickert un certain malaise que l’on perçoit en filament derrière son argumentation logico-méthodologique. Ce malaise se ressent encore plus fortement lorsqu’il affirme la nécessité de mettre « une limite à l’intérêt historique de reparcourir la série causale et de repousser l’idée que la causalité historique puisse nous reconduire à l’immense multiplicité du monde »[96]. Quand Rickert s’efforce ensuite de déterminer cette limite, soutenant que ces causes qui produisent des effets aussi significatifs sur toutes les étapes de l’évolution historique primaire « doivent absolument être considérées comme anhistoriques, c’est-à-dire telles qu’elles ne peuvent rentrer ni dans le contexte ni dans des histoires parallèles »[97], comme par exemple dans le cas où, « pour l’histoire il n’y aurait aucun objet si l’individu “terre” reparcourir n’était pas réchauffé ou éclairé d’une manière totalement déterminée et individuelle par l’individu “soleil” »[98], on en vient presque à penser à une tentative de réponse in munere alieno à ce que le jeune Nietzsche exprime dans l’apologue inquiétant qui ouvre le Über Wahrheit und Lüge in aussermoralischen Sinne : « Dans un coin caché de l’univers scintillant et étendu à travers des systèmes solaires infinis, il était une fois un astre, sur lesquels des animaux intelligents découvrirent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de “l’histoire du monde” : mais tout cela ne dura qu’une minute. Après quelques souffles de la nature, l’étoile se raidit et les animaux intelligents durent mourir »[99].

Dans tous les cas, les argumentations logico-méthodologiques de Rickert sur les problèmes de la causalité historique sont, dans leur ensemble, très importantes pour Weber, qui les utilise totalement, non seulement dans les Kitsch Studien, maïs aussi dans l’essai sur Roscher et Knies, quand il s’agit de remettre en question la double identification entre détermination causale et légalité (propres aux évènements naturels) d’un côté et liberté et individualité (propres à l’agir humain) de l’autre, qui constitue, selon lui, une dangereuse erreur de Knies et de bien d’autres auteurs. Certes Weber s’oppose directement à Knies en avançant une objection qui repose en ultime instance sur les argumentations de Rickert, d’après lequel l’agir humain concret non seulement n’est pas toujours “plus imprévisible” que les évènements naturels et concrets (« la “prévisibilité” des “processus naturels” dans la sphère des “prévisions météorologiques” n’est pas plus “certaine” que “calculer” les actions d’une personne que l’on connait bien »)[100], mais “plusimprévisible” non plus que pour toute autre sorte d’évènements naturels concrets, comme par exemple la direction que prendront les fragments tombés d’un mur rocheux. En effet, si nous n’avons pas à gérer des relations abstraites comme c’est le cas pour la physique, mais un simple rapport à une totale individualité dans un processus réel futur, l’explication se limite à s’interroger sur sa compatibilité avec notre savoir nomologique, c’est-à-dire avec les lois causales que nous connaissons, supposant pour le coup « la validité universelle du “déterminisme” » comme « un simple a priori »[101]. Encore avant, cependant, Weber développe son raisonnement contre la double identification à travers une comparaison soutenue avec la catégorie wundtienne de « synthèse créatrice », à laquelle « le spécialiste illustre »[102] attribuait une importance fondamentale : elle désignait le caractère spécifique de l’objet de la psychologie et de toutes les sciences de l’esprit – ce qui peut surprendre uniquement tous ceux ne croyant pas que la « psychologie physiologique » de Wundt soit synonyme de « psychologie expérimentale », cette dernière ne devant pas, toutefois, être totalement identifiée avec le « matérialisme psychophysique » de certains de ses élèves comme Münsterberg ou Titchener pour lesquels il existe bien deux séries distinctes de phénomènes (physiques et psychiques), mais une seule connexion causale (physique) qui, incluant l’écorce cérébrale, génère comme propre épiphénomène la connexion des phénomènes psychiques. Cela était parfaitement clair pour Dilthey qui, dans son essai sur la psychologie analytique et descriptive de 1894, accorde beaucoup d’intérêt à l’effort wundtien de circonscrire les caractéristiques propres à une causalité psychique autonome[103], quoiqu’il perçoive chez lui, en revanche, une position nettement opposée à la sienne par rapport au matérialisme psychophysique de Münsterberg[104], dont la question intellectuelle se joue entièrement à partir de ce contraste avec son propre maître[105]. Pourtant, dans les décennies suivantes, ces formes de la pensée de Wundt ont été soigneusement cachées et mises au second plan, au moins jusqu’aux années 70 du siècle dernier par la très importante History of Experimental Psychology de Edwin G. Boring (1929) qui – et ce n’est pas un hasard- était un élève de Titchener, c’est-à-dire du psychologue anglais devenu, en se dressant contre le fonctionnalisme d’un côté et le comportementalisme de l’autre, l’apôtre américain d’une psychologie expérimentale inspirée par Wundt, mais scrupuleusement dépurée des notions wundtiennes de « synthèse créative », « causalité psychique », « accroissement de l’énergie psychique », etc.[106].

Dans le riche paragraphe dédié à la comparaison avec Wundt (le troisième de la second partie) visible dans l’essai sur Roscher et Knies, nous voudrions insister presque exclusivement sur son long alinéa initial où Weber, avant de se mesurer directement avec Wundt, s’efforce de délimiter avec logique les possibles usages de « l’idée de “créatif” »[107] en rapport avec la science empirique d’une façon générale et aux sciences empiriques de l’agir humain en particulier. Il semble en effet que cet alinéa montre bien clairement ce qui importe le plus ici, c’est-à-dire l’adhérence absolue aux argumentations développées par Rickert sur la connexion de causalité historique et en même temps l’effet spécial de courbe que Weber a donné à ces argumentations dans un projet théorique d’ensemble toto coelo différent de celui de Rickert.

Weber soutient aussitôt qu’il est totalement erroné « de croire que ce qui peut être compris comme le caractère “créatif” de l’agir humain est lié aux différences “objectives” du genre de relations causales, c’est-à-dire à des différences données dans la réalité empirique ou dérivant d’elle, indépendamment de nos évaluations [Wertungen] »[108]. En effet « le concept de “créatif” » – s’il ne doit pas s’identifier purement et simplement au concept de “nouveauté” qui caractérise tout le devenir réel (entendu comme processus qualitatif dans lequel la cause n’est jamais identique à l’effet) et qui le rendrait absolument incolore – « n’est pas une idée empirique pure, mais est liée à des idées de valeur, sur la base de ce que nous considérons comme des mutations qualitatives de la réalité »[109]. C’est absolument la même chose pour les processus « physiques » et pour les processus « psychiques » ou « spirituels ». « Les processus physiques et chimiques, par exemple, qui portent à la formation d’une veine de charbon ou de diamants, sont des “synthèses créatives” formellement identiques à celles – différentes uniquement dans leur contenu par la diversité des jugements de valeur leur servant de guide – issues de la série de motivations ou d’intuitions qui mènent le prophète [à former une personnalité affectée, comme beaucoup d’autres, par une pathologie psychique ou] à former une nouvelle religion.Considérée d’un point de vue logique, la série de changements qualitatifs a pris, dans les deux cas, la même intonation tout simplement parce qu’à la suite des relations de valeur [Wertbeziehungen] d’un des membres de la série, l’inégalité causale [Kausalungleichung] selon laquelle elle se forme – comme c’est aussi le cas pour tout changement, observé simplement sous un aspect qualitatif, dans la réalité telle qu’il apparaît individuellement – se présente à la conscience comme une inégalité de valeur [Wertungleichung] »[110]. Dans ce passage il est impossible de ne pas être frappé par l’interchangeabilité absolue des termes Wertung et Wertbeziehung, qui signifient « évaluation » et « relation de valeur ». Les prises de position d’ordre pratique et vital des hommes en tant qu’êtres culturels et leurs retombées heuristiques d’ordre historique et scientifique (certainement indispensables à la construction de l’objet de l’histoire et de l’individu historique au sens propre) restent du même côté et ont devant elles la connexion causale individuelle de toute la réalité. Génériquement toujours « créative », cette dernière produit toujours une nouveauté, une inégalité entre la cause et l’effet, mais devient « créative » dans le sens fort uniquement quand certaines de ces inégalités qualitatives sont interprétées par l’homme comme des inégalités de valeur. Comme on le voit, même si ces argumentations logico-méthodologiques viennent de Rickert, Weber les utilise pour rappeler deux faits : si la valeur n’est pas inhérente aux choses mêmes, l’homme en tant qu’être culturel leur en attribue toujours une à elles ; tout ce à quoi l’homme attribue une valeur ne bénéficie nullement d’un statut spécial (positif ou négatif) dans la connexion de causalité individuelle du devenir universel.

Tout cela semble confirmé dans un discours que Weber poursuit plus précisément et enrichit, au moment où il soutient, sur les traces de Rickert, que le thématisation scientifique de la réalité empirique dans son individualité (l’élaboration conceptuelle individualisante) est incompatible en soi avec le principe causa aequat effectum ou avec l’idée d’une « équation causale » [Kausalgleichung][111]. Cette idée est en effet applicable seulement dans le cadre d’une élaboration conceptuelle généralisante, ou mieux encore même au-dessus d’elle, quand les différences qualitatives de la réalité s’effacent au profit d’atomes quantitativement identiques, de manière à ce que le devenir réel soit lié aux spécifications d’une fonction d’état. Il est évident cependant que le fait que l’on ne puisse pas appliquer ce principe du causa aequat effectum aux sciences individualisantes vaut aussi logiquement pour les processus psychiques « inférieurs » et « pour cet “agir” – soit de simples individus soit d’une pluralité d’hommes que nous réunissons sur le plan conceptuel pour former un groupe[112] – que nous mettons en évidence, en tant qu’agir “historique”, en l’extrayant de la multiplicité des comportements qui ne sont pas motivés par un intérêt historique »[113]. Donc, encore une fois, il n’y a rien d’empirique, rien d’« objectif » qui puisse rendre l’agir historique plus « créatif » qu’une réaction chimique ou une décomposition chimique, que le fusionnement d’une multiplicité de sensations dans une représentation ou la désagrégation d’une représentation dans ses éléments sensoriels. Selon Weber (mais aussi selon la logique de l’argumentation rickertienne), nous pouvons en effet parler de la plus grande créativité dans « l’agir historique » d’individus ou de groupes uniquement quand l’effet causal de cet agir est un « individu historique » au sens propre, ou une section de la multiplicité immense du réel délimitée par un jugement de valeur.

Weber met ici l’accent, avec une force inouïe, sur le fait que l’on remarque continuellement dans le devenir historico-culturel concret un lacis inextricable entre deux dynamiques, celle de l’attribution de sens et de valeur et celle du conditionnement causal, pour lesquelles il n’existe aucune forme « d’harmonie préétablie” ». L’auteur le fait dans un passage qui restitue « dans l’abstrait » les vertiges que l’on éprouve dans les meilleures pages de ses recherches historico-sociologiques, celles qui nous font comprendre à quel point le caractère protéiforme du développement réside non pas dans le déploiement de l’origine, mais dans une trahison incessante de l’origine, et ce dans toutes les directions (vers ce que l’on appelle « le haut » et ce que l’on appelle « le bas »), a) « L’intervention de ces évaluations, écrit Weber, auxquelles se raccroche notre intérêt historique fait ressortir [läßt entstehen] de l’infinité des composantes causales en soi, historiquement privées de sens et indifférentes, tantôt des résultats sans importance tantôt une riche constellation de sens, revêtue, dans certains de ses éléments, de cet intérêt historique »[114]. Donc, après avoir adopté un certain jugement de valeur, force est de constater que des conditions causales dépourvues de sens, des constellations historiques significatives ou encore des individus historiques au sens propre peuvent se dégager. b) « Ce dernier cas fait apparaître, selon notre “conception”, de nouvelles relations de valeur qui faisaient défaut auparavant ; et si ensuite nous imputons ce résultat de façon causale et anthropocentrique à “l’agir” humain, alors l’agir peut être considéré “créatif” »[115]. Donc, en accord avec Rickert, la valeur de « l’individu historique primaire » avance à reculons vers ses conditions causales, celles qui précèdent son évolution chronologiquement téléologique ou même celles qui lui sont synchroniques mais sans rentrer en elle comme par moment) en transformant ainsi les conditions causales en une question sur des « individus historiques secondaires »[116]. Parmi ces conditions causales on peut indubitablement compter l’agir humain qui accède ainsi à la dignité de l’agir « créatif ». c) « Mais […] la même dignité peut être attribuée, d’un point de vue purement logique, aussi à de simples “processus naturels” – à partir du moment où l’on fera abstraction de cette imputation anthropocentrique qui n’est “objectivement” pas du tout évidente »[117]. La chaîne montueuse barrant la route à l’avancée des Doriens vers l’Attique par exemple, qui va déterminer ainsi quelques caractéristiques spécifiques à la civilisation athénienne du Ve siècle par rapport à la civilisation péloponnesiaque, agit de manière « créative » exactement de la même façon que quelqu’un comme Solon ou Pisistrate. d) Et « surtout […] il ne peut y avoir une réaction nécessaire entre le sens et la mesure de la “valeur intrinsèque” de l’homme qui agit “de manière créative” et son comportement et ceux de la “valeur intrinsèque” du résultat qui lui est imputé »[118]. Donc il n’est pas dit qu’un agir significatif (d’après un certain jugement de valeur) engendre des effets significatifs ou qu’un agir insignifiant, d’après un certain point de vue de valeur, engendre des effets insignifiants. En effet « un agir qui, évalué sur la base de sa valeur “intrinsèque”, serait pour nous absolument dépourvu de valeur et même de sens, peut avoir un résultat éminemment “créatif” en vertu de la concaténation des événements historiques ; et d’autre part il peut y avoir des actes humains qui, “conçus” de façon isolée prennent des couleurs éclatantes grâce à notre “sentiment de valeur”. Toutefois, à cause des conséquences qu’on peut leur imputer, ils peuvent finir par sombrer dans l’infinité grise de ce qui est indifférent à l’histoire et sont donc causalement dépourvus de sens pour l’histoire »[119]. Mais Weber rappelle un autre cas qui « se produit aussi régulièrement dans l’histoire », celui où des actes humains significatifs (d’après un certain jugement de valeur) « changent tellement de “sens” dans la succession des événements historiques qu’ils en deviennent méconnaissables. C’est justement ces cas de changement du sens historique qui ont coutume d’attirer vers soi, dans une très haute mesure, un intérêt historique »[120]. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’essai contemporain sur l’éthique protestante, où, à travers certaines successions causales d’ordre essentiellement psychologique, l’ascèse chrétien-protestante à savoir un comportement qui présente en tant que tel une précise relation de valeur religieuse, subit un glissement de sens et se transforme – non pas en des saints du protestantisme ascétique, mais en « un vaste groupe d’hommes communs »[121] – en un ethos professionnel moderne, c’est-à-dire en un comportement qui présente une relation de valeur différente et plus opaque, mais qui constitue en même temps l’une des conditions pour que le capitalisme moderne s’affirme comme système.

C’est pour toutes ces raisons que selon Weber, « on peut […] considérer le travail spécifiquement historique des sciences de la culture comme l’antithèse extrême de toutes les disciplines qui s’activent à travers des équations causales [Kausalgleichungen]. L’inégalité causale, en tant que inégalité de valeur, constitue pour elles la catégorie décisive »[122]. Ce sont des sujets rickertiens logico-méthodologiques, qui se développent entièrement et de façon détaillée dans le quatrième chapitre des Grenzen. Mais dans les mains de Weber de tels arguments deviennent un instrument formidable pour montrer les différentes directions que prennent l’attribution de sens et la causalité empirique pour se croiser en divergeant et diverger en se croisant, et ajouter le caractère de l’histoire universelle de la culture comme il l’entend, radicalement anti-émanatiste et anti-ontologique, mais aussi totalement éloigné du projet néokantien d’une « philosophie transcendantale de la culture ».

Ces considérations nous conduisent au cœur de la critique que Weber adresse à Wundt. Quelle est, en effet, selon l’argumentation centrale de Weber, la cible principale de l’attaque de la notion wundtienne de « causalité psychique » comme forme spécifique de causalité ? C’est l’idée selon laquelle, dans le flux de la vie mentale, les formations psychiques seraient certes connectées causalement à leurs éléments, mais de manière telle à toujours contenir, par rapport à elles, quelque chose de nouveau, qui constituerait un accroissement objectif de valeur et de sens (dans ce sens Wundt parle « d’accroissement de l’énergie psychique »). Que fait Weber ? D’un côté il souligne encore que le fait de « contenir quelque chose de nouveau » concerne aussi le monde physique si l’on cible l’évolution individuelle et qualitative de la réalité : l’eau contient quelque chose de nouveau par rapport à l’hydrogène et à l’oxygène, la peste par rapport aux bactéries qui la provoquent, tout comme sa représentation par rapport aux sensations qui la composent. De l’autre il confirme encore que la valeur et le sens de ce « quelque chose de nouveau » ne dépend pas, ni dans un cas ni dans l’autre, du genre de conditionnement causal : le sens de la peste pour l’histoire sociale n’est pas préfiguré par les bactéries qu’elles ont générées, tout comme le sens d’une action volontaire d’un personnage historique n’est pas préfiguré par ses éléments sensoriels. « Dans tous ces cas – écrit-il – c’est plutôt le sens que nous attribuons aux phénomènes, c’est-à-dire aux relations de “valeur” que nous fondons, qui croise la route des éléments » – comme un moment en principe hétérogène et disparate – à la « dérive » par rapport aux « éléments » ; et il ajoute : « Notre façon de mettre en relation les processus “psychiques” avec les valeurs constitue la synthèse créative, indépendamment du fait qu’elle se présente comme un “sentiment de valeur” indifférencié ou comme un “jugement de valeur” rationnel – la “synthèse créatrice”. Chez Wundt les choses sont étrangement conçues de manière opposée : le principe de la « synthèse créative » « objectivement » fondé sur la spécificité de la causalité psychique trouve chez lui une “expression caractéristique” dans les déterminations de valeur et les jugements de valeur »[123]. Par rapport à une position de ce genre, Weber est catégorique : malgré « l’appréciation exceptionnelle et la reconnaissance » qu’on doit à l’ensemble du « travail intellectuel » de Wundt[124], il est impossible de ne pas reconnaître qu’il introduit ici subrepticement, « sous la forme d’une considération psychologique “objective”, une construction de la philosophie de l’histoire »[125]. D’ailleurs éloignée du rationalisme grandiose de la philosophie de l’histoire hégélienne, elle se base en dernière instance sur la « foi métaphysique qui, tout en faisant abstraction de notre jugement évaluatif, peut faire jaillir des valeurs atemporelles du domaine des évènements historiques, par l’intermédiaire soit d’une “personnalité” géniale soit d’un développement “psycho-social”, une source de jouvence capable d’amener “objectivement”, pour un avenir temporellement illimité, le “progrès” de la culture humaine »[126].

Nous avons voulu, en conclusion, rappeler ce passage parce qu’il nous semble que, si on le sépare de sa référence polémique immédiate (les notions wundtiennes de « synthèse créative », « causalité psychique », « accroissement de l’énergie psychique », etc.) il montre bien, dans l’ensemble, tout ce que nous avons tâché de développer jusqu’à présent : d’un côté, en effet, en substituant peut-être au « progrès de la culture humaine » la « destinée » ou la « régression » de la culture humaine ou des cultures humaines, cette critique de la philosophie de l’histoire de Wundt contient déjà les sujets polémiques que Weber, s’appuyant sur les recherches logico-méthodologiques de Rickert, utilisera par la suite contre « l’objectivisme » présumé des philosophies de la vie fondées sur la métaphysique ; mais d’un autre côté cette critique, en confirmant toujours l’impossibilité de faire totalement abstraction de « nos prises de position évaluative » contient de toute façon aussi, subtilement, une prise de distance nette avec toute référence à un Reich der zeitlosen Werte (dont le développement historique « doit » s’orienter, même s’il ne s’oriente peut-être pas de fait), selon la philosophie de la culture du néokantisme de Baden. Ce royaume nous reste ouvert, dans un premier temps, non pas tant pour distinguer (nécessaire aussi pour Weber) mais plutôt séparer nettement les termes « évaluations » et « relations théorétiques aux valeurs »[127], et, dans un deuxième temps, pour savoir si les conditions rendent pensable, non pas la simple « objectivité empirique » mais plutôt la « critique objective » absolue[128] ( pour reprendre le langage des Grenzen) des idées construites sur la base des relations théorétiques aux valeurs, c’est-à-dire des idées historiques.

Traduit de l’italien par Sandra Millot


* Traduction de l’italien par Sandra Millot de « Weber, Rickert e la connessione causale storica », deuxième chapitre de l’ouvrage d’E. Massimilla, Tre studi su Weber fra Rickert e von Kries, Naples, Liguori, 2010, p. 93-126 (Max Weber zwischen Heinrich Rickert und Johannes von Kries. Drei Studien, trad. allemande par C. Voermanek, Köln – Weimar – Wien, Böhlau, 2012, p. 105-139). L’auteur n’a ajouté que quelques mises à jour bibliographiques indispensables qui sont indiqués dans les notes entre crochets.

[1] Cf. E. Massimilla, Intorno a Weber. Scienza, vita e valori nella polemica su “Wissenschaft als Beruf”, Naples, Liguori, 2000 (Ansichten zu Weber. Wissenschaft, Leben und Werte in der Auseinandersetzung um “Wissenschaft als Beruf”, trad. allemande par C. Voermanek, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2008) et Id., Scienza, professione, gioventù : rifrazioni weberiane, Soveria Mannelli (Catanzaro), Rubbettino, 2008. Voir aussi : Id.,« Le lezioni husserliane di introduzione all’etica : qualche osservazione a partire da Weber », dans Etica antropologia religione. Studi in onore di Giuseppe Cantillo, édité par R. Bonito Oliva, A. Donise, E. Mazzarella, F. Miano, Naples, Guida, 2010, p. 55-73 ; [Id., « Il diavolo è nei dettagli : ancora su Weber e Kahler », dans Archivio di storia della cultura, XXVI, 2013, p. 321-334 ; Id., « Troeltsch, Weber e la “nuova scienza” », dans Ernst Troeltsch. Religione, etica, filosofia della storia, édité par G. Cantillo, D. Conte, A. Donise, E. Massimilla, Naples, Liguori, 2018, pp. 169-189].

[2] F. Tessitore, « La questione dello storicismo, oggi » (1996), dans Id., Contributi alla storia e alla teoria dello storicismo. vol. IV, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1998, p. 231-289, notamment p. 238 et p. 289. À propos de la lecture de l’œuvre de Weber proposée par Tessitore voir Introduzione allo storicismo,Rome-Bari, Laterza, 1991, p. 200-208 et La questione dello storicismo, oggi, Soveria Mannelli (Catanzaro), Rubbettino, 1997, passim. En outre, du même auteur, nous signalons : « Max Weber e lo storicismo » (1983) et « Troeltsch, Weber e il destino dello storicismo » (1993), dans Id., Contributi alla storia e alla teoria dello storicismo, op. cit., p. 159-196, 149-158 ; « Lo storicismo come filosofia dell’evento » (2000), dans Id., Nuovi contributi alla storia e alla teoria dello storicismo, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 2002, p. 429-470, notamment § 5 ; « Storicismo e storia della cultura »(2003), dans Id. Altri contributi alla storia e alla teoria dello storicismo,Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2007, p. 129-185, notamment § 7 ; « Alcune osservazioni sulla “secolarizzazione” in Weber », dans Archivio di storia della cultura, XIX, 2006, p. 73-96 ; [Trittico anti-hegeliano da Dilthey a Weber. Contributo alla teoria dello storicismo, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2016,notamment p. 79-176].

[3] Nous nous limiterons à rappeler les nombreuses contributions sur Rickert proposées par l’école napolitaine, inaugurée par Giuseppe Cantillo qui a porté son attention sur le philosophe de Gdańsk, en lien avec ses études sur Troeltsch. Outre les vastes références à Rickert dans G. Cantillo, Ernst Troeltsch, Naples, Guida, 1979, voir au moins : « Metafisica critica e teoria della conoscenza. Considerazioni sul rapporto Troeltsch-Rickert », dans Filosofia, religione, nichilismo, édité par G. Moretto, Naples, Guida, 1988, p. 553-574 ; « Sehen und Denken. Considerazioni sul rapporto Troeltsch-Rickert », dans Rickert tra storicismo e ontologia, édité par M. Signore, Milan, Franco Angeli, 1989, p. 251-268 ; « Complessità della storia della filosofia », dans La filosofia e la sfida della complessità, édité par C. Guetti, Rome, Euroma, 1994, p. 11-142, en particulier p. 130 sgg. Il faut aussi rappeler les études de A. Giugliano, Heinrich Rickert tra Philosophie des Lebens e Lebensphilosophie (1987), Dover-essere e valore : Heinrich Rickert tra psicologia trascendentale e logica trascendentale (1992) et Note sulla critica di Rickert e Heidegger alla psicologia delle “visioni del mondo” di Jaspers (1995), maintenant dans Id. Nietzsche Rickert Heidegger (ed altre allegorie filosofiche), Naples, Liguori, 1999, p. 209-233, 173-208 et 291-365, et la contribution de G. Cacciatore, « Scienza dello spirito e mondo storico nel confronto Dilthey-Rickert », dans Rickert tra storicismo e ontologia, op. cit., p. 223-249. Voir aussi les monographies de A. Donise, Il soggetto e l’evidenza. Saggio su Heinrich Rickert, Naples, Loffredo, 2002 et de M. Catarzi, A ridosso dei limiti. Per un profilo di Heinrich Rickert lungo l’elaborazione delle Grenzen,Soveria Mannelli (Catanzaro), Rubbettino, 2006, auxquelles nous renvoyons aussi pour d’autres indications bibliographiques. Catarzi est aussi l’auteur de deux traductions importantes : H. Rickert, I limiti dell’elaborazione concettuale scientifico-naturale. Un’introduzione logica alle scienze storiche (première édition, 1896-1902), introduction et traduction de M. Catarzi, Naples, Liguori, 2002 et Id., Le formazioni irreali di senso e l’intendere storico (neuvième paragraphe du quatrième chapitre des Grenzen, ajouté par Rickert à partir de la troisième et quatrième édition de l’ouvrage de 1921), introduction et traduction de M. Catarzi, Soveria Mannelli (Catanzaro), Rubbettino, 2005. [Cf. aussi A. Donise, « Rickert e il problema della protofisica », dans Soggetto Natura Cultura, édité par G. Cantillo, A. Donise, Naples, Luciano, 2007, p. 95-107 ; C. R. Krauss, « Il tema della “reine Erfahrung” nella prima edizione delle “Grenzen” di Heinrich Rickert », dans Atti dell’Accademia di Scienze Morali e Politiche, CXIX, 2009, p. 63-75 ; E. Massimilla, « I modi del “generale” in storia e il problema dell’oggettività nelle scienze della cultura : Cassirer vs. Rickert », dans Simbolo e Cultura. Ottant’anni dopo la Filosofia delle forme simboliche, édité par F. Lomonaco, Milano, Franco Angeli, 2012, p. 141-159 ; G. Morrone, Valore e realtà. Studi intorno alla logica della storia di Windelband, Rickert e Lask, Soveria Mannelli (Catanzaro), Rubbettino, 2013, notamment p. 159-253 ; Metodologia, teoria della conoscenza, filosofia dei valori : Heinrich Rickert e il suo tempo, édité par A. Donise, A. Giugliano, E. Massimilla, Naples, Liguori, 2015 (Methodologie Erkenntnistheorie Wertphilosophie. Heinrich Rickert und seine Zeit, trad. allemande, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2016). Nous signalons enfin H. Rickert, « I quattro modi del “generale” nella storia », trad. italienne par E. Massimilla, dans Archivio di storia della cultura, XX, 2007, p. 577-594 et H. Rickert – M. Heidegger, Carteggio (1912-1933) e altri documenti, trad. italienne par A. Donise et A.M. Ruoppo, Naples – Salerne, Orthotes, 2017].

[4] Largement thématisée par A. von Schelting (Max Weber’s Wissenschaftslehre, Tübingen, Mohr, 1934), R. Aron (cf. au moins La philosophie critique de l’histoire. Essai sur une théorie allemande de l’histoire, 1938, deuxième édition, Paris, Vrin, 1950), D. Henrich (Die Einheit der Wissenschaftslehre Max Webers, Tübingen, Mohr, 1952), P. Rossi (cf. Lo storicismo tedesco contemporaneo, Turin, Einaudi, 1956 et plusieurs fois réimprimé, ainsi que les essais rassemblés dans la première partie de Id., Max Weber. Un’idea di Occidente, Rome, Donzelli, 2007, p. 1-112), F. Loos (Zur Werte und Rechtslehre Max Webers, Tübingen, Mohr, 1970), W. G. Runciman (A Critique of Max Weber’s Philosophy of Social Science, Cambridge, Cambridge University Press, 1972) et T. Burger (Max Weber’s Theory of Concept Formation. History, Laws, and Ideal Types, Durham, North Carolina, Duke University Press, 1976), le problème des relations entre Rickert et Weber a été l’objet, ces dernières décennies, de nombreuses études détaillées, auxquelles nous renvoyons, en particulier à : M. Corselli, Sinn e Kultur. Studi sul pensiero di Rickert e di Weber, Palermo, Enchiridion, 1985 ; K.-H. Nusser, Kausale Prozesse und sinnerfassende Vernunft. Max Webers philosophische Fundierung der Soziologie und Kulturwissenschaften, Fribourg – Munich, Karl Alber, 1986 ; G. Wagner, Geltung und normativer Zwang. Eine Untersuchung zu den neukantianischen Grundlagen der Wissenschaftslehre Max Webers, Fribourg – Munich, Karl Alber, 1987 ; W. Schluchter, Religion und Lebensführung, Band I. Studien zu Max Webers Kultur- und Werttheorie, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1988 (cf. aussi Id., «Werturteilsfreiheit und Wertdiskussion : Max Weber zwischen Immanuel Kant und Heinrich Rickert », dans Das Ethische in der Ökonomie : Festschrift zum 60. Geburtstag von Hans G. Nutzinger, édité par T. Beschorner et T. Eger,Marburg, Metropolis, 2005, p. 39-65) ; G. Oakes, Weber and Rickert. Concept formation in the cultural sciences, Cambridge (Mass), MIT Press, 1988 (mais aussi Id., Die Grenzen kulturwissenschaftlicher Begriffsbildung, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1990 et Id., « Rickerts Wert/Wertungs-Dichotomie und die Grenzen von Webers Wertbeziehungslehre », dans Max Webers Wissenschaftslehre. Interpretation und Kritik, édité par G. Wagner et H. Zipprian, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1994, p. 146-166) ; F. Bianco, Rickert critico di Weber, dans Rickert tra storicismo e ontologia, op. cit., p. 323-338 (mais cf. aussi F. Bianco, Le basi teoriche dell’opera di Max Weber, Rome – Bari, 1997) ; B. Accarino, « Validità e relazione al valore : tra Weber e Rickert », dans Rickert tra storicismo e ontologia, op. cit., p. 355-370 ; P.-U. Merz-Benz, Max Weber und Heinrich Rickert. Die erkenntniskritischen Grundlagen der verstehenden Soziologie, Würzburg, Königshausen & Neumann,1990 ; F. Ringer, Max Weber Methodology : The Unification of the Cultural and Social Sciences, Cambridge (Mass.) – Londres, Harvard University Press, 1997 ; O. Agevall, A Science of Unique Events : Max Weber’s Methodology of the Cultural Sciences, thèse de doctorat (Université de Uppsala), Uppsala, 1999 ; H.H. Bruun, « Weber on Rickert : From Value Relations to Ideal Type », dans Max Weber Studies, t. I, n° 2, 2001, p. 138-160 (mais voir aussi Id., Science, Values and Politics in Max Weber’s Methodology, Copenhague, Munksgaard,1972, monographie rééditée en 2007 avec une grande introduction où l’auteur discute de la critique plus récente sur ce thème qu’il a affronté : Aldershot, Ashgate, cop. 2007) ; S. Wöhler, Das heterologische Denkprinzip Heinrich Rickerts und seine Bedeutung für das Werk Max Webers. Die Einheit der modernen Kultur als Einheit der Mannigfaltigkeit, thèse de doctorat faite par “Max Weber-Kolleg für kultur- und sozialwissenschafliche Studien” de l’Université de Erfurt, publication en format électronique, 2001 ; S. Eliaeson, Max Weber’s Methodologies : Interpretation and Critique,Cambridge (UK), Polity, 2002 ; [C. Adair Toteff, «Max Weber as Philosopher. The Jaspers-Rickert Confrontation», dans Max Weber Studies, 3, 2002, p. 15-32. Cf. aussi : E. Massimilla, Tre studi su Weber fra Rickert e von Kries, op. cit. ; Id., « Nota introduttiva alla traduzione italiana del “Frammento di Nervi” di Max Weber », dans Archivio di storia della cultura, XXIV, 2011, p. 361-365; Id., « Der logische Charakter der Geschichtswissenschaften : Weber, Rickert und der “frühe” Croce », dans Italien, Deutschland, Europa : Kulturelle Identitäten und Interdipendenzen/ Italia, Germania, Europa : fisionomie e interdipendenze, édité par M. Nicklaus, C. Schwarzer et D. Conte, Oberhausen, Athena Verlag, 2013, p. 57-73 Id., Presupposti e percorsi del comprendere esplicativo : Max Weber e i suoi interlocutori, Naples, Liguori, 2014, notamment p. 23-69 ; G. Wagner et C. Härpfer, « Neo-Kantianism and the Social Sciences : From Rickert to Weber », dans New Approaches to Neo-Kantianism, édité par N. de Warren et A. Staiti, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 171-185 ; O. Scholz, « Max Weber und Heinrich Rickert : Von der Logik der historischen Wissenschaften zur Wissenschaftslehre der Soziologie », dans Max Webers vergessene Zeitgenossen : Beiträge zur Genese der Wissenschaftslehre, édité par G. Wagner et C. Härpfer, Wiesbaden, Harrassowitz, 2016, p. 161-192 ; E. Massimilla, « Tipi ideali, storicismo come Weltanschauung e altro ancora : intorno a quattro lettere di Max Weber a Heinrich Rickert », dans Archivio di storia della cultura, XXX, 2017, p. 465-486 ; P. Isenböck, Sinn, Wert und Erfahrung. Internalismus und Externalismus bei Max Weber, Alfred Schütz und Niklas Luhmann, Nomos, Baden Baden, Nomos, 2017, notamment le chapitre premier qui porte sur « Heinrich Rickert : Werte und Welt – Problemkonstellationen kulturwissenschaftlichen Denkens », et le deuxième chapitre, intitulé « Max Weber : Axiologische Hermeneutik »].

[5] Pour commencer à aller dans ce sens, nous renvoyons aux pages introductives très pointues écrites par Bruun pour la deuxième édition de Science, Values and Politics in Max Weber’s Methodology.

[6] Cf. S. Wöhler, Das heterologische Denkprinzip Heinrich Rickerts und seine Bedeutung für das Werk Max Webers, op. cit., p. 14-16.

[7] Marianne Weber, Max Weber. Ein Lebensbild (1926), Tübingen, Mohr, 1984, p. 216.

[8] Cf. M. Weber, Roscher und Knies und die logischen Probleme der historischen Nationalökonomie (1903-1906), dans Id., Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, Tübingen, Mohr, 1988, p. 1-145 (dorénavant : RuK), p. 15 dans les notes.

[9] Cf. M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, cinquième édition révisée, édité par J. Winckelmann, Tübingen, Mohr, 1985, p. 1.

[10] Cf. M. Weber, Gesamtausgabe (dorénavant : MWG), II/5, Briefe 1906-1908, édité par M.R. Lepsius et W.J. Mommsen en collaboration avec B. Rudhard et M. Schön, Tübingen, Mohr, 1990, p. 414. [Weber fait ici référence à la deuxième édition de l’essai de Rickert, réélaboré et publié en 1907. Mais il avait lu aussi la première édition de 1905. Cf. MWG, II/4, Briefe 1903-1905, édité par G. Hübinger et M. R. Lepsius en collaboration avec T. Gerhards et S. Oßwald-Bargende, Tübingen, Mohr, 2015, p. 445].

[11] Cf. MWG, II/6 : Briefe 1909-1910, édité par M.R. Lepsius e W.J. Mommsen en collaboration avec B. Rudhard et M. Schön, Tübingen, Mohr, 1994, p. 202.

[12] Cf. MWG, II/8 : Briefe 1913-1914, édité par M.R. Lepsius et W.J. Mommsen en collaboration avec B. Rudhard et M. Schön, Tübingen, Mohr, 2003, p. 262. Voir aussi ibid., p. 408-411.

[13] Cf. MWG, II/6 : Briefe 1909-1910, op. cit., p. 571.

[14] RuK, p. 4, en note.

[15] RuK, p. 7, en note.

[16] Au début du dernier chapitre des Grenzen – tout en affirmant de ne pas vouloir traiter de manière analytique la distinction de principe plutôt complexe entre les « problèmes logiques et méthodologiques dans le sens étroit du terme » (objet principal des 4 premiers chapitres) et les « problèmes définis habituellement comme gnoséologiques » (vers lesquels la «doctrine» de la science impose de se tourner dans le chapitre en question) – Rickert écrit: « Alors que jusqu’à présent il a été surtout important de comprendre les différentes formes et les différentes méthodes scientifiques comme des moyens téléologiquement nécessaires pour réaliser des fins cognitives différentes, dont nous avons pu constater la concrétisation comme une donnée de fait, maintenant il est important de considérer la validité de ces mêmes buts cognitifs et les conditions d’objectivité scientifique des différentes formes de connaissance » (H. Rickert, Die Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung. Eine logische Einleitung in die historischen Wissenschaften, Tübingen – Leipzig, Möhr, 1902, désormais : Grenzen 1902, p. 601-602). Sur cette question nous renvoyons toutefois au premier chapitre de notre livre Tre studi su Weber. Tra Rickert et von Kries, op. cit., p. 13-91.

[17] Cf. G.A. Di Marco, Max Weber e il razionalismo occidentale, dans Id., Studi su Max Weber, Naples, Liguori, 2003, p. 183-222.

[18] Cf. M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, op. cit., p. 1.

[19] M. Weber, Vorbemerkung (1920) aux Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie I, Tübingen, Möhr, 1988, p. 1-16, ici p. 1.

[20] Ibid., p. 10.

[21] Cf. G.A. Di Marco, « Premessa », dans Id., Studi su Max Weber, op. cit., p. XIII-XXX, notamment p. XXVII.

[22] Sur ce point voir aussi A. Giugliano, Heinrich Rickert tra Philosophie des Lebens e Lebensphilosophie, op. cit.

[23] M. Weber, Wissenschaft als Beruf, dans MWG, I/17 : Wissenschaft als Beruf 1917/1919 – Politik als Beruf 1919, édité par W.J. Mommsen et W. Schluchter en collaboration avec B. Morgenbrod, Tübingen, Mohr, 1992, p. 49-111, ici p. 104-105.

[24] Cf. E. Troeltsch, Die Revolution in der Wissenschaft, dans Id., Gesammelte Schriften, IV, Tübingen, 1925, p. 653-677, ici p. 668.

[25] Cf. E. Massimilla, Intorno a Weber, op. cit., p. 77-124. Mais sur Salz voir aussi J. Fried, « Zwischen “Geheimem Deutschland” und “geheimer Akademie der Arbeiter”. Der Wirtschaftswissenschaftler Arthur Salz », dans Geschichtsbilder im George-Kreis, édité par B. Schlieben, O. Schneiderm K. Schulmeyer, Göttingen, Wallstein, 2004, p. 249-302 ; [R. Pohle, Max Weber und die Krise der Wissenschaft. Eine Debatte in Weimar, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2009, p. 52-59 ; K. Schönhärl, Wissen und Visionen : Theorie und Politik der Ökonomen im Stefan-George-Kreis, Berlin, Akademie Verlag, 2009 ; B. Schefold, « Political Economy als Geisteswissenschaft. Edgard Salin and Other Economists around George », dans A Poet’s Reich : Politics and Culture in the George Circe, édité par M.S. Lane et M.A. Ruehl, Rochester (NY), Camden House, 2011, p. 164-203, notamment p. 180-187].

[26] Pour se limiter aux citations explicites, cf. A. Salz, Für die Wissenschaft gegen die Gebildeten unter ihren Verächtern, Munich, Drei Masken Verlag, 1921, p. 54, 74, 76-77.

[27] Cf. supra, note n°16.

[28] Grenzen 1902, p. 14.

[29] Grenzen 1902, p. 10.

[30] Grenzen 1902, p. 11.

[31] Nous nous limitons à renvoyer ici à F. Tessitore, « Per una storia della cultura », dans Archivio di storia della cultura, I, 1988, p. 11-47, notamment p. 21 et sq. ; maintenant dans Id., Contributi alla storia e alla teoria dello storicismo, I, Rome, Edizioni di Storia e Letterature, 1995, p. 35-79, notamment p. 47 et sq.

[32] Grenzen 1902, p. 12.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Ibid., p. 12-13.

[36] Ibid., 1902, p. 13.

[37] Ibid., p. 13.

[38] Ibid., 1902, p. 13-14.

[39] Cf. H. Rickert, Die Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung. Eine logische Einleitung in die historischen Wissenschaften, 1. Hälfte, Freiburg i. Br., Mohr, 1896.

[40] M. Weber, Wissenschaft als Beruf, op. cit., p. 105.

[41] Ibid., p. 106-107.

[42] Cf. sur ce sujet la première section du troisième chapitre de notre livre Tre studi su Weber, op. cit., p. 130-141. Cf. aussi E. Massimilla, « Il caso e la possibilità : Max Weber tra von Kries e Rickert », dans Rivista di storia della filosofia, n. 3, 2009, p. 491-504.

[43] Cf. RuK, p. 42 et p. 105.

[44] Dans ces pages importantes, Weber souligne non seulement « que l’histoire du rationalisme ne révèle pas du tout un développement progressif et parallèle dans les sphères singulières de la vie », mais aussi que « le “rationalisme” est un concept historique qui renferme tout un monde d’oppositions », ou, en d’autres termes, que « on peut “rationaliser” la vie selon des points de vue ultimes très différents et en fonction d’objectifs très différents » (M. Weber, Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus [désormais : PEGK], 1904-1905, dans Id., Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie I, op. cit., p. 17-206, ici, p. 61-62 ; L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, trad. de l’allemand par J. Chavy, Paris, Plon,1964, p. 81-82). Cela apparaît déterminant pour comprendre le vrai problème du grand ouvrage de 1904-1905, le problème étant de « rechercher de quel esprit était née cette forme concrète de pensée de vie rationnelles (qu’est le capitalisme moderne) ; à partir de quoi s’est développée cette idée de profession et de dévouement au travail professionnel si irrationnelle […] du point de vue purement eudémoniste de l’intérêt personnel, qui fut pourtant et qui demeure l’un des éléments caractéristiques de notre culture capitaliste » (PEGK, p. 62 ; trad. fr., p. 82 – nous avons légèrement modifié la traduction).

[45] RuK, p. 44, en note.

[46] RuK, p. 44.

[47] Ibid.

[48] Ibid.

[49] M. Weber, Die “Objektivität” sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis (1904), dans Id., Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, op. cit., p. 146-214, ici p. 161.

[50] RuK, p. 44.

[51] RuK, p. 46.

[52] RuK, p. 44-45 (c’est nous qui mettons en italiques la première partie).

[53] RuK, p. 45.

[54] Cf. RuK, p. 67 « Dans l’analyse du comportement humain, notre besoin d’explication causale peut être satisfait de manière qualitativement différente, ce qui implique en même temps une nuance qualitativement différente du concept d’irrationalité.Dans son interprétation [Interpretation], nous pouvons nous poser, du moins en principe, non seulement le but de le “concevoir” comme possible, dans le sens de la compatibilité avec notre savoir nomologique, mais aussi de le “comprendre”, c’est-à-dire de déterminer un “mobile” concret, ou un ensemble de raisons concrètes, qui puisse être “revécue intérieurement” et auquel l’attribuer avec un degré de précision certainement différent en fonction du matériel disponible.En d’autres mots, l’agir individuel est, en principe, à cause de la possibilité de l’interpréter [seiner Deutbarkeit] de manière significative – jusqu’où il est possible de pousser l’interprétation – moins “irrationnel” qu’un processus naturel individuel. Jusqu’où il est possible de pousser l’interprétation, faites bien attention […] : l’“imprévisibilité”, en tant que manque d’interprétabilité, est le principe du “fou” ». D’ailleurs, dans une longue note de la première partie de l’essai sur Roscher et Knies, tout en se déclarant proche de la classification logico-méthodologique des sciences de Windelband et de Rickert mais pas de celle “ontologique” de Dilthey et de Gottl, Weber comprend que Dilthey a apporté une contribution fondamentale en insistant justement sur cette possible antithèse entre le comportement humain et les évènements naturels : « Même en supposant en principe la formulation de Rickert – et cela n’est pas non plus naturellement contesté par lui – il n’en reste pas moins vrai que l’antithèse méthodologique sur laquelle ses considérations s’appuient n’est pas la seule, et pour beaucoup de sciences elle n’est même pas fondamentale.Si l’on accepte notamment sa thèse selon laquelle les objets de l’expérience “externe” et de l’expérience “interne” sont fondamentalement “donnés” de la même manière, il faut cependant soutenir […] que le démarche de l’action humaine et les manifestations humaines de tout genre sont accessibles à une interprétation significative qui, dans le cas d’autres objets, ne trouverait quelque chose d’analogue que sur le terrain de la métaphysique […]. La possibilité de franchir cette étape au-delà du “donné” qu’offre cette interprétation est l’élément spécifique qui, malgré les réserves de Rickert, justifie la possibilité de réunir les sciences qui utilisent méthodiquement ces interprétations dans un groupe à part entière (celui des sciences de l’esprit) » (RuK, p. 12-13, en note). Weber montre toutefois son intention constante de recevoir cette antithèse sans jamais l’enfermer dans une contraposition ontologique.

[55] RuK, p. 45. Weber remarque explicitement que d’après la logique du discours de Knies, les conditions posées à l’agir humain par les constellations historiques collectives, traduisant elles-mêmes la portée d’un agir humain, ne peuvent subsister comme « troisième pôle » face à cette antithèse, retombant plutôt dans le camp anomique et irrationnel de la liberté du vouloir (cf. ibid., en note).

[56] Ibid.

[57] Cf. RuK, p. 62.

[58] Cf. RuK, p. 24-25, en note.

[59] RuK, p. 46, en note.

[60] F. Meinecke,« Erwiderung zu : Karl Lamprecht, Zum Unterschiede der älteren und jüngeren Richtungen der Geschichtswissenschaft », dans Historische Zeitschrift, LXXVII, 1896, p. 264 et p. 266.

[61] RuK, p. 46, en note.

[62] Grenzen 1902, p. 409-410.

[63] Grenzen 1902, p. 410.

[64] Grenzen 1902, p. 411.

[65] Grenzen 1902, p. 410.

[66] Grenzen 1902, p. 413.

[67] Grenzen 1902, p. 413-414.

[68] Grenzen 1902, p. 414.

[69] Voir la troisième section du premier chapitre de notre livre Tre studi su Weber, op. cit., p. 27-44.

[70] Grenzen 1902, p. 429.

[71] Dans le célèbre essai datant de 1942 The Function of General Laws in History, Carl Gustav Hempel parle de la même façon de « lois de couverture », considérant toutefois, à la différence de Rickert, qu’elles constituent un argument décisif contre toute possibilité de penser à une distinction logique entre les sciences naturelles et les sciences historico-culturelles.

[72] Rickert précise que quand « l’individu historique » à expliquer est une chose ou un processus (comme dans le cas de la mort de César), il n’est pas dit que sa cause soit elle aussi une chose ou un processus. Et malgré tout, même si elle est constituée d’éléments conceptuels provenant de choses ou de processus différents, l’idée de la cause en question qui est la cause d’un « individu historique » restera un concept historique individuel. Pour une démonstration formelle plus précise de cette affirmation, voir les Grenzen 1902, p. 430 et sq.

[73] Grenzen 1902, p. 433.

[74] Un exemple du même genre, venant du débat historiographique contemporain, nous est donné par la façon dont Christopher Browning a utilisé les résultats généraux tirés de l’ensemble des expériences sur l’obéissance envers l’autorité du psychologue social Stanley Milgram pour expliquer certains aspects qui auraient poussé, entre juillet 1942 et novembre 1943, les hommes du Bataillon 101 de la Réserve de police allemande (moins de 500 personnes anonymes, de différentes provenances sociales, de dernier choix, pour l’âge et la formation, d’un recrutement qui ne donnait pas dans la demi-mesure) à exterminer de leurs propres mains quarante mille juifs et à participer aux opérations qui en emmenèrent à Treblinka plus de 45000 autres. Cf. S. Milgram, Obedience to Authority : An Experimental View, New York, Harper torchbooks, 1975 (Soumission à l’autorité. Un point de vue expérimental, trad. de l’américain par E. Molinié, Paris, Calmann-Lévy, 2004) etC.R. Browning, Ordinary men : Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, Londres, Harper Collins, 1992 (Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, traduit de l’anglais par É. Barnavi ; préface de P. Vidal-Naquet, nouvelle édition, Paris, Les Belles Lettres, 2000).

[75] Grenzen 1902, p. 434.

[76] Grenzen 1902, p. 434-435 (c’est nous qui mettons les italiques en deuxième partie).

[77] Grenzen 1902, p. 415.

[78] Ibid.

[79] Grenzen 1902, p. 415-416.

[80] Grenzen 1902, p. 420.

[81] Grenzen 1902, p. 421-422.

[82] Grenzen 1902, p. 423.

[83] Grenzen 1902, p. 423-424.

[84] Grenzen 1902, p. 424.

[85] Voir la cinquième section du premier chapitre de notre livre Tre studi su Weber, op. cit., p. 62-74.

[86] Grenzen 1902, p. 425.

[87] Grenzen 1902, p. 428.

[88] Ibid.

[89] Dans les Grenzen, cette idée d’individu historique est différente d’une idée historique plus large et plus « faible » qui se réfère à toute partie de la réalité empirique en raison simplement de sa singularité et de son caractère irrépétible(comme par exemple pour chaque feuille ou chaque goutte d’eau).

[90] Grenzen 1902, p. 474. Rickert cite une phrase de Schopenhauer, qui sera reprise aussi par Weber dans le Roscher und Knies pour critiquer l’antithèse proposée par Münsterberg entre « les sciences objectivantes » et « les sciences subjectivantes », c’est-à-dire entre la connexion causale et la connexion théologique (cf. RuK, p. 77). Cf. à ce sujet E. Massimilla, « “La causalità non è un fiacre che si può far fermare quando si vuole” :Weber e la “libertà del volere” nelle scienze storiche della cultura », dans Atti dell’Accademia Nazionale dei Lincei, Rendiconti, 9ème série, vol. 20, fasc. 4, 2009, p. 751-765.

[91] Grenzen 1902, p. 475.

[92] Ibidem. Pour une reprise wébérienne de cette distinction conceptuelle de Rickert cf. M. Weber, Kritische Studien auf dem Gebiet der kulturwissenschaftlichen Logik (1906), dans Id., Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, cit., p. 215-290, p. 257 : « Évidemment, dans les affirmations de Meyer, deux concepts différents de “faits historiques” sont mélangés. D’une part, des faits historiques sont les éléments de la réalité qui sont “mis en valeur” en tant qu’objets de notre intérêt, on peut dire, “en eux-mêmes”, dans leur physionomie concrète ; d’autre part, ils sont les éléments vers lesquels nous porte notre besoin de comprendre dans leur conditionnement historique ces éléments de la réalité “mis en valeur” et qui sont considérés dans la régression causale comme des “causes”, c’est-à-dire comme historiquement “opérants” dans l’acception de Meyer. Nous pouvons appeler les premiers avec des individus historiques, et les deuxièmes causes historiques (réelles), et les distinguer, à l’instar de Rickert, comme faits historiques “primaires” et “secondaires” ».

[93] Grenzen 1902, p. 475-476.

[94] Grenzen 1902, p. 478.

[95] Grenzen 1902, p. 477.

[96] Grenzen 1902, p. 478-479 (c’est nous qui mettons en italique).

[97] Grenzen 1902, p. 479.

[98] Grenzen 1902, p. 478.

[99] F. Nietzsche,Vérité et mensonge au sens extra-moral,Arles, Actes Sud, 1997, rééd. 2002.

[100] RuK, p. 64-65.

[101] RuK, p. 66.

[102] RuK, p. 56.

[103] Cf. W. Dilthey, Ideen über eine beschreibende und zergliedernde Psychologie, dans Sitzungsberichte der königlich preussischen Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 7. Juni 1894, Ausgabe XXVI, Sitzung der philosophisch-historischen Classe, p. 1309-1408, notamment p. 1337-1338.

[104] Cf. ibid., p. 1338.

[105] On se reportera ici à E. Massimilla, Psicologia fisiologica e teoria della conoscenza. Saggio su Hugo Münsterberg, Naples, Morano, 1994, en particulier p. 23-42 et p. 167-186.

[106] Voir à ce sujet N. Dazzi, F. Ferruzzi, « Wundt, Titchener e la psicologia americana », dans Storia e Critica della Psicologia, I, 1980, p. 29-52.

[107] RuK, p. 49.

[108] Ibid.

[109] RuK, p. 49.

[110] RuK, p. 49-50.

[111] RuK, p. 50.

[112] C’est le quatrième mode du « général » dans l’histoire, où le terme, comme dans le « premier mode » (cf. supra, note 69), est compris de nouveau dans le sens de sciences naturelles. Ce qui intéresse ici l’historien réside dans une partie du réel qui relie les individus ou les processus. Cette coïncidence est toutefois due au hasard : en d’autres termes, la partie du réel en question n’est pas sélectionnée par l’hétérogénéité continue de la réalité parce qu’elle est « commune » à plusieurs individus ou processus, mais en raison de son importance spécifique en rapport avec le point de vue de la valeur pré-choisie. C’est ce qu’il se passe par exemple quand on donne une signification historique aux caractéristiques et aux prises de position qui rapprochent un groupe parlementaire, une classe, une couche, un groupe religieux etc., et non aux différences qui persistent toujours entre leurs membres. Il suffit de penser à l’attention que Weber prête, dans l’essai sur l’éthique protestante, non pas aux « saints » du calvinisme, mais à la grande masse des croyants qui adhérèrent à cette confession religieuse, qui, en rapport à la question de l’origine de « l’esprit du capitalisme », apparaissent du point de vue historique intéressants à cause justement de ce qui les rapproche : une angoisse solitaire devant le problème de la « confirmation » de l’état d’élection et les modalités (« ascétiques » et pas « mystique ») de réagir à une angoisse semblable. Mais sur tout cela voir la sixième section du premier chapitre de notre livre Tre studi su Weber, op. cit., p.74-90.

[113] RuK, p. 50.

[114] RuK, p. 50.

[115] RuK, p. 50-51.

[116] Cf. supra, nota 92.

[117] RuK, p. 51.

[118] Ibid.

[119] Ibid.

[120] Ibid.

[121] PEGK, p. 104.

[122] RuK, p. 51.

[123] RuK, p. 54 (c’est nous qui avons mis la première partie en italiques). En effet, le « volontarisme » wundtien ne doit pas être compris comme une sorte de primat métaphysique de la volonté mais comme la capacité des phénomènes de la volonté et de l’attribution de valeur à rendre évident surtout ce que sous-tendent tous les processus de la vie psychique.

[124] RuK, p. 56.

[125] RuK, p. 56.

[126] RuK, p. 62.

[127] Windelband insiste beaucoup dans son dernier écrit sur l’importance de cette nette séparation entre évaluation et relation théorétique aux valeurs, faisant explicitement référence aux Grenzen de Rickert. Cf. W. Windelband, « Geschichtsphilosophie. Eine Kriegsvorlesung » (publié à titre posthume par son fils Wolfgang et par Bruno Bauch), dans Kant-Studien, Ergänzungsheft 38, 1916, p. 48-49.

[128] Cf. Grenzen 1902, chapitre V, paragraphes II et V, p. 626 et sq. et p. 674 et sq.

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