Dossier : Simondon 1958-2018

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Dossier : Simondon 1958-2018, Introduction au dossier.

 

Jean-Hugues Barthélémy est directeur du Centre international des études simondoniennes (CIDES), et chercheur associé HDR à l’université Paris-Nanterre
Résumé

Au terme de deux décennies de (re)découverte croissante de l’œuvre de Gilbert Simondon, et six décennies après la parution de son premier ouvrage, le Centre international des études simondoniennes propose un dossier d’introduction pédagogique à cette œuvre qui non seulement inspira Gilles Deleuze ou, aujourd’hui, Bernard stiegler, mais permit également en son temps la reconstruction post-bergsonienne de l’ontologie à partir d’un « réalisme des relations » dont Gaston Bachelard fut le grand précurseur. Ce dossier s’ouvre sur un rappel des difficultés dans l’édition et la réception de l’œuvre, puis aborde successivement les grandes filiations et les domaines de recherche qui font de cette œuvre un trésor théorique pour notre époque.

Mots-clés : Filiations – Numérique – Politique – Réception – Techno-esthétique

Abstract

At the end of two decades of increasing (re)discovery of Gilbert Simondon’s work, and six decades after the publication of his first book, the Centre international des études simondoniennes proposes a pedagogical introduction to this work, which not only inspired Gilles Deleuze or, today, Bernard Stiegler, but also maked possible in its time the post-Bergsonian reconstruction of the ontology from a « realism of relations » of which Gaston Bachelard was the great precursor. This file opens with a reminder of the difficulties in the editing and reception of the work, then successively addresses the great filiations and the fields of research that make this work a theoretical treasure for our time.

Key-words : Filiations – Digital – Politics – Reception – Techno-Aesthetics

Le dossier que nous proposons sur l’œuvre philosophique de Gilbert Simondon (1924-1989) paraît soixante ans après son premier ouvrage, et fait suite à deux décennies de (re)découverte active et sans cesse croissante de cette œuvre en France et en Belgique d’abord, puis en Italie, et enfin sur le plan international – Argentine et Brésil, Canada, Allemagne, États-Unis, Chine et Japon, etc. Des traductions espagnoles – par les Argentins – puis allemandes et anglaises ont ainsi vu le jour depuis quelques années, et en France l’œuvre est enfin intégralement publiée depuis peu. Le Centre international des études simondoniennes (CIDES) de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord a été créé fin 2013 pour entériner ce mouvement progressif de découverte mais aussi pour accompagner sa poursuite, et il a profité de l’internationalisation de ce mouvement pour se doter d’une équipe composée de douze membres de six nationalités différentes, tous spécialistes de Simondon. Les textes qui constituent notre dossier sont écrits soit par ces membres du CIDES, soit par des chercheurs – en l’occurrence deux chercheuses – dont les travaux récents sur ou à partir de Simondon constituent un apport notable.

Ces textes, volontairement brefs, veulent constituer une introduction pédagogique – forcément incomplète – à l’oeuvre de Simondon et à son actualité philosophique, en se focalisant à cette fin sur certains points qui ont particulièrement attiré l’attention de ceux qui se sont vraiment penchés sur cette œuvre lors de sa (re)découverte  : 1. ses difficiles édition et réception (texte 1) ; 2. son double rapport aux pensées influentes de Gaston Bachelard et Henri Bergson (textes 2 et 3); 3. son apport précurseur à la techno-esthétique naissante et sa contribution originale à la problématique socio-politique (textes 4 et 5); 4. son influence sur l’œuvre célèbre de Gilles Deleuze (texte 6); 5. son actualisation possible pour penser le numérique (texte 7). Encore une fois, il ne s’agissait pas de couvrir l’ensemble des grandes thématiques de cette œuvre, telle la thématique proprement technologique de Du mode d’existence des objets techniques, mais de privilégier certains aspects particulièrement porteurs d’avenir et/ou décisifs pour saisir son sens, ses visées ultimes et son unité – d’abord restée incomprise ou réduite à une perspective techniciste qui n’a jamais été celle de Simondon, dont la technophilie s’opposait au « technicisme intempérant » de certains cybernéticiens comme également à la technocratie de la « société du rendement ».

Dans « Gilbert Simondon : brève histoire d’une réception difficile », Giovanni Carrozzini explique d’abord en quoi la publication en deux étapes très espacées (1964 et 1989) de la thèse principale de Simondon pour le doctorat d’État, c’est-à-dire le volumineux L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information (ILFI), a nui à la compréhension du sens et de la portée non seulement de cet ouvrage majeur, mais aussi de sa thèse complémentaire, c’est-à-dire l’ouvrage Du mode d’existence des objets techniques (MEOT) paru, lui, dès 1958. Carrozzini retrace ensuite les étapes de la très progressive réception de l’œuvre, qui ne s’est vraiment internationalisée que ces dernières années, en parallèle avec la publication enfin intégrale de cette œuvre en France.

Dans « Simondon et Bachelard », Vincent Bontems expose un triple rapport de la pensée de Simondon à celle de Bachelard. C’est l’occasion par excellence d’évoquer la physique contemporaine, qui occupe en effet une place décisive dans l’ontologie génétique d’ILFI puisqu’elle livre à Simondon des schèmes d’intelligibilité que ne pouvait offrir la physique moderne, devenue de ce fait « classique ». Bachelard est évidemment à cet égard, par son œuvre de grand épistémologue de la physique contemporaine affirmant qu’« au commencement est la relation », un précurseur incontournable du « réalisme des relations » de Simondon en tant qu’épistémologie anti-substantialiste.

Dans « Simondon et Bergson », je reviens pour ma part sur une confrontation de Simondon à Bergson que j’ai toujours considérée, dans mes ouvrages, comme absolument centrale pour comprendre la pensée du premier. Je privilégie ici le rapport de filiation comme de rupture avec Bergson au sein de l’ontologie génétique d’ILFI, et c’est l’occasion de rappeler quelques aspects de la pensée simondonienne du vivant, à laquelle nous n’avons pas consacré d’article spécifique au sein du dossier. Je conclus toutefois en évoquant rapidement la filiation et les divergences entre Bergson et Simondon dans MEOT.

Dans « Simondon et la techno-esthétique », Ludovic Duhem choisit de se focaliser sur ladite « lettre sur la techno-esthétique », qui est en réalité le brouillon d’une lettre de Simondon à Jacques Derrida publié en 1992, donc de manière posthume, par les Papiers du Collège international de philosophie – puis réédité en 2014 par les Presses Universitaires de France dans le recueil Sur la technique. On y trouve des réflexions esthétiques qui sont complémentaires de celles développées par Simondon dans la troisième partie de MEOT. Duhem, lui, nous offre ici une très belle méditation à propos des « Réflexions sur la techno-esthétique » présentes dans ce brouillon de lettre, rédigé en tant que réaction à la consultation organisée à propos du projet de création du Collège international de philosophie.

Dans « Simondon et la politique », Andrea Bardin montre que, par-delà les lectures qui prétendent tirer un prolongement politique de l’ontologie du collectif offerte par ILFI et celles qui, au contraire, veulent prolonger les réflexions socio-politiques de MEOT, « seule une étude conjointe de ces deux textes peut nous permettre de révéler leurs véritable enjeux politiques, et d’éclairer le sens intrinsèquement politique de la pensée de Simondon. Les deux chefs-d’œuvre de Simondon sont habités par deux projets couplés : d’un côté celui d’une unification épistémologique des sciences humaines, de l’autre, un projet politico-pédagogique ancré dans sa philosophie de la technique ».

Dans « Deleuze et Simondon », Judith Michalet revient sur ce qu’elle avait montré dans des travaux écrits en collaboration avec Emmanuel Alloa : si Gilles Deleuze est certes le premier à s’être inspiré de Simondon de façon durable – depuis Différence et répétition jusqu’à Mille plateaux en passant par Logique du sens -, il est aussi celui qui, avant Bernard Stiegler, a influencé certaines lectures peu rigoureuses de Simondon par sa manière toute personnelle de faire dire à Simondon ce qu’il ne disait pas. Telle est la célèbre inventivité récupératrice de Deleuze, qui ne pensait ni sans les autres ni avec eux. Ici encore, donc, la réception véritable du sens de l’œuvre de Simondon s’est heurtée à certains obstacles, qui cependant ont pour origine une pensée particulièrement créative et influente dans le monde.

Dans « Penser le numérique à partir de Simondon ? », Coline Ferrarato exploite une première fois un travail de recherche mené dans le cadre de son Master 2 : il s’agit d’examiner les conditions sous lesquelles la pensée développée par Simondon en termes d’« éléments », d’ « individus » et d’ « ensembles » techniques peut s’appliquer au numérique – que Simondon n’a pas connu, même s’il avait anticipé dès 1958 sur l’âge tendanciel des « ensembles » en tant qu’âge de l’ « information » connectant les machines les unes aux autres.

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