Pratiques plébéiennes et humanitarisme : d’antagonismes politiques, d’histoires locales et de territoires (1/2)

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Pratiques plébéiennes[1] et humanitarisme : d’antagonismes politiques, d’histoires locales et de territoires[2] (1/2)

Juan Ricardo Aparicio. Professeur associé, Département de Langues et Culture, Universidad de los Andes (Colombie). Docteur et Master en Anthropologie d’University of North Carolina en Chapel Hill et spécialiste des études culturelles de la Pontificia Universidad Javeriana.
Résumé

Dans cet article je cherche à cartographier le terrain de dispute entre pouvoir souverain, nécropolitique et humanitaire, ainsi que les pratiques plébéiennes mobilisées par les groupes sociaux, les indigènes et les paysans. Je me concentre sur la manière dont ces pratiques plébéiennes échappent à ces appareils de capture. J’analyse comment la construction des espaces-autres tentant de se désubjectiver du gouvernement humanitaire implique la création de nouvelles formes de subjectivité qui rejettent la souveraineté de l’État moderne quant à gouverner ses pratiques et les rythmes de ces pratiques. Je considère aussi que ces nouvelles formes de subjectivité rejettent les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation chargées de codifier et de créer des axiomes qui produisent des espaces d’infra-consistance et de commensurabilité nécessaires pour l’accumulation du capital.

Abstract

In this article I seek to map the field of dispute between sovereign, necropolitical and humanitarian power, as well as the plebeian practices employed by social groups, indigenous groups and farmers. I will focus on how these plebeian practices escape these apparatuses of capture. I analyze how the construction of other spaces seeking to desubjectify from humanitarian government implies creating new forms of subjectivity that reject the sovereignty of the modern State on the government of their practices and the rhythms of these practices. I also consider how these new forms of subjectivity reject the processes of deterritorialisation and reterritorialisation supposed to codify and create axioms in order to produce the spaces of infra-consistency and commensurability necessary for the accumulation of capital.

 

Carte 1. La Colombie et la région d’Urabá, où ont lieu tous ces événements (source : CPSJA 2008)

C’était la quatrième fois que je me rendais à San José de Apartadó depuis ma première visite en 2004 (voir carte 1). Nous étions enfin arrivés, après deux heures de marche le long de la rivière Mulatos puis quatre heures de montée le long de l’arête sinueuse du Chontalito, depuis laquelle l’on peut observer le golf d’Urabá, et où nous croisâmes des vestiges de la présence d’un campement temporaire d’un groupe armé quelconque. Il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, ce qui rendait le chemin facile et sans obstacle. À l’entrée, une pancarte annonçait : « Bienvenus au village de paix Luis Eduardo Guerra. Zone neutre » (Image 1). Ce jour là, le 28 février 2013, l’aspect du lieu offrait un fort contraste par rapport à ma première visite en février 2008. Je pensais comment une réponse à l’intensification de la confrontation armée dans cette région de l’Urabá antioqueño, la Comunidad de Paz de San José de Apartadó (Communauté de paix de San José de Apartadó – CPSJA) fut créée le 23 février suite à la décision de paysans soutenus par diverses organisations, parmi lesquelles l’Archidiocèse d’Apartadó et d’autres organisations humanitaires. Les paysans décidèrent de rester sur le territoire et de le déclarer zone neutre, libre de la présence de tout acteur armé. Depuis lors, la Comunidad de Paz de San José de Apartadó est devenue, année après année, l’objet d’opinion divisées et contrastées sur le sujet du gouvernement des victimes et autour de la façon particulière par laquelle ce mode de gouvernement est défié par des organisations populaires[3].

Image 1. Le Village de Paix, Mulatos, (Source : Juan Ricardo Aparicio, 2013).

Ce qui était auparavant une plaine couverte de bois qui commençait à se réduire mais qui entourait encore, en y pénétrant parfois, les maisons abandonnées par les déplacements forcés de l’an 2000, était maintenant un pâturage propre où se dressaient quelques édification de bois parmi lesquelles l’école, la cuisine, plusieurs maisons des villageois et une bibliothèque ou la Comunidad de Paz de San José de Apartadó (CPSJA) conserve des ouvrages sur son histoire et son développement. Comme cela arrivait toujours lors de mes visites, après plusieurs heures de repos, des activistes nationaux et internationaux des droits de l’homme, avec les paysans eux-mêmes, encerclèrent la chapelle construite sur le lieu où le corps du leader de la CPSJA Luis Eduardo Guerra fut retrouvé le 28 février 2005 (Image 2).

Image 2. Poste de police, San José de Apartadó (Source : Juan Ricardo Aparicio, 2013).

En entamant la journée de marche qui nous amènerait jusqu’au Village de Paix, je n’arrivais pas à détourner mon attention de la station de police récemment reconstruite qui veille sur San José de Apartadó, une forteresse qui semblait omniprésente et contrastait avec un village à peine plus large que six ou huit rues (Image 3). Mais plus grande encore fut ma surprise lorsque je découvris le Village de Paix et que je pus vérifier ce que j’avais pris pour une utopie quelques années plus tôt : le village était devenu la réalisation, l’émergence et l’avancée d’une « population paysanne non-combattante » autoproclamée, qui habite un territoire riche en ressources naturelles et en eau ; un territoire qui, au cours des deux dernières décennies et encore aujourd’hui, continue cependant d’être l’objet de luttes entre différents groupes armés. Je me trouvais donc face a la création d’un espace-autre, pour faire allusion à Foucault[4] et sa notion des hétérotopies, destiné à être habité par des paysans accompagnés d’organisations qui ont également décidé de rester sur le territoire. Ainsi, j’ai vu comment les paysans eux-mêmes créaient un autre espace (comme l’a pensé Rancière et La Nuit des Prolétaires[5]) différent de la guerre et de la dévastation, sans attendre l’arrivée du gouvernement humanitaire et du développement pour habiter à nouveau le territoire (Image 3).

Image 3. Panneau à l’entrée de San Josécito. Source : Juan Ricardo Aparicio, 2008.

Bien sûr, les menaces continuent encore aujourd’hui et les communiqués ne cessent d’informer sur de nouveaux déplacements, de nouveaux combats, de nouvelles menaces contre des leaders et des détentions illégales (voir www.cdpsja.org). Plusieurs leaders historiques que j’avais connu au cours des dernières années s’étaient volontairement éloignés de la CPSJA et vivaient maintenant dans des villes lointaines où ailleurs sur le territoire. Mais cette expérience reste un puissant exemple de la capacité des populations et des sujets opposés à un pouvoir souverain, nécropolitique et humanitaire, de continuer à participer à ce que Laclau[6] appellerait la continuation de pratiques sociales antagonistes qui refusent d’être gouvernées par d’autres. Dans ces pratiques, la désidentification éthique et collective joue un rôle dominant. L’on peut voir dans celle-ci, en suivant les propositions de Foucault et Rancière sur la subjectivation politique, que la Comunidad de Paz refuse justement de jouer le jeu du partage imposé par l’État humanitaire et créé en même temps de nouveaux liens sociaux, non seulement avec d’autres individus, mais aussi avec les morts de la violence, les traditions paysannes et le spectre du conflit armé[7]. En définitive, je comprends ces pratiques comme des pratiques de désassujettissement dont parle Foucault[8] en relation avec l’impulsion de désobéir à ces mêmes processus d’assujettissement imposés par l’État. De la même façon, en référence à Rancière, je vois dans celles-ci des exemples d’un processus de désidentification par rapport au ‘partage du sensible’ imposé par la politique et la démocratie moderne. Pour servir cet argument, je comprends que ce partage implique la production d’une victime domestiquée et productive qui respecte les dispositions de la Loi et sa souveraineté humanitaire. Mais, comme je l’argumenterai plus loin, je ne veux pas non plus oublier la mise en garde que Foucault lui-même fit sur ces processus simultanés de subjectivation et de désassujettissement en rappelant que ces pratiques ne sont pas inventées dans le vide de l’histoire. Comme il l’affirme, « cependant, ces pratiques ne sont pas des inventions de l’individu lui-même. Elles constituent des schémas qu’il trouve dans sa culture et qui lui sont proposés, suggérés, imposés par sa culture, sa société et son groupe social »[9]. Ainsi, loin de filer la métaphore de la vida nuda, si fréquente dans le monde académique actuel, je souhaite rendre compte, dans la ligne de Comaroff et Comaroff[10], de l’inexorable volonté de vivre-dans-le-monde, de la volonté de construire des espaces d’expérimentation dont ces populations marginales font encore preuve et qu’elles réaffirment par des projets tels que le Village de Paix.

Si j’ai commencé cet article par un petit cadre ethnographique, c’est parce que je veux situer mes intérêts de recherche justement sur ce terrain de conflit entre le pouvoir souverain, nécropolitique et humanitaire, et les pratiques plébéiennes mobilisées par des groupes sociaux, autochtones et paysans. Je fais ceci dans le but de rappeler, suivant la célèbre entrevue de Pouvoirs et Stratégies[11], que ces pratiques plébéiennes échappent justement à de tels appareils de capture. Je suis particulièrement curieux de comprendre comment la création de ces autres espaces montre l’importance des processus de désassujettissement qui intéresseraient tant Foucault dans son analyse critique du monde, comme des processus qui ne présupposent pas un nouveau sujet transcendant et stable. Pour le philosophe français, la question ou le problème philosophique le plus infaillible de notre époque est celui qui se pose la question de ce que nous sommes à ce moment précis[12]. En suivant ses arguments, il ne s’agit pas tant de découvrir une essence immuable, mais plutôt de refuser ce que nous sommes, de nous libérer de l’État et du type d’individualisation qui lui correspond ; tout ceci pour « promouvoir de nouvelles formes de subjectivité qui résistent au type d’individualité qui nous a été imposé depuis plusieurs siècles »[13]. Ainsi, je considère que la construction de ces espaces-autres qui essaient de se désassujettir du gouvernement humanitaire se constituent justement par la création de nouvelles formes de subjectivité qui refusent la souveraineté de l’État moderne sur la décision de leurs pratiques et des rythmes de ces pratiques[14]. Je considère également que ces nouvelles formes de subjectivité refusent les processus de déterritorialisation et de re-territorialisation responsables de codifier et de créer des axiomes qui produisent des espaces d’infra-consistance et de commensurabilité (comme les appellerait Grossberg[15]), où l’on peut comparer la valeur et accumuler du capital, une fois que l’on a fait taire les voix des victimes.

Depuis déjà plus de 10 ans, j’explore, plus qu’un projet de recherche, un ambitieux programme de recherche dédié à cartographier ces vecteurs[16] par une combinaison de méthodologies ethnographiques et d’étude d’archives accompagnée de réflexions philosophiques. Par ce que j’ai intitulé une “ethnographie des droits de l’homme et de l’humanitarisme”, j’ai étudié des prescriptions, des qualifications, des jugements moraux et des projets éthiques liés à la question : « qu’est-ce qu’être humain ». C’est-à-dire que j’ai non seulement étudié la question de l’humain en elle-même, mais aussi celle de l’« être humain » qui doit être pris en compte, identifié, protégé, aidé, soigné et, en même temps, « émancipé »[17].  Par conséquent, j’analyse un espace-problème défini comme « un ensemble de questions et de réponses [c’est-à-dire, la question de ce que c’est que d’être humain] autour desquelles se situe une série d’aspects identifiables, aussi bien conceptuels qu’idéologico-politiques »[18], qui comprennent des effets de pouvoir profondément matériels sur les populations, qui sont la cible de leurs interventions.

Mes réflexions sur cette question portent sur trois dimensions que je souhaite aborder brièvement dans cet article sur le désasujettissement du gouvernement humanitaire. En premier lieu, la problématisation de l’« humain » comme un débat central de la contemporanéité[19] ; pour cela, j’ai pensé analyser les rationalités, les mondes moraux et les techniques de gouvernement mis en place par une diversité d’acteurs tout au long de l’histoire moderne pour protéger un « humain »[20]. Deuxièmement, la production de nouvelles subjectivités et de processus de subjectivation modelés par ces nouveaux assemblages. Aussi bien les communautés du soin, composées de médecins, d’avocats, d’ingénieurs, d’experts, de prêtres et de militaires, entre autres, chargés de répondre aux dites « urgences humanitaires »[21], que les communautés d’ « étrangers qui souffrent », comme les appelle Boltanski[22], dépendent de cette production de subjectivité pour le déploiement des relations de pouvoir. Et, en dernier lieu, la constitution de processus de déterritorialisation et de reterritorialisation promus par les nouvelles enclaves d’économies extractives qui se sont développées au cours des dernières années dans des zones qui ont subi des massacres, des déplacements et des disparitions. Il s’agit de la création de nouvelles frontières du capital établies pour promouvoir l’accumulation du capital au nom de la récupération de la raison humanitaire[23].

Le problème de l’ « humain ».

En premier lieu, autour du problème de l’ « humain », j’ai essayé de cartographier la question de « ce que c’est qu’être humain » à travers tout le dispositif humanitaire, en essayant de suivre ses rationalités, ses pratiques et ses techniques de gouvernement. Pour cela, j’ai mené à bien des travaux ethnographiques au sein des opérations de terrain et dans les grandes agences humanitaires de Genève et de Washington, ainsi que dans leurs filiales de Bogotá. J’ai interviewé des fonctionnaires de divers niveaux hiérarchiques, des médecins humanitaires, des accompagnants internationaux, des prêtres, des activistes, des communautés végétariennes et néo-hippies qui ont actuellement des projets avec certaines communautés avec lesquels je travaille, en cherchant par-là à comprendre les trajectoires, les rationalités, les mondes moraux et le type de pratiques qu’ils mobilisent pour protéger les déplacés internes. J’ai étudié comment elles sont apparues et quel type d’associations combinent différentes situations comme les entrepôts d’eau filtrée (donnés par MSF et Oxfam), la présence de téléphones satellites, les célèbres drapeaux blancs, les jeeps blanches et les formulaires de la bureaucratie humanitaire qui certifient la condition de déplacé et qui envoient les déplacés internes à Bogotá. Une grande partie de ce travail sur cette dimension du problème de l’ « humain » est consacrée à l’analyse des conjonctures responsables de la formulation des énoncés et des visibilités dans des pratiques matérielles qui peuvent faire l’objet d’études ethnographiques. Cependant, pour ne pas rester sur un plan « déterministe », j’analyse et je consigne également les multiples tensions, les divergences et les conflits qui naissent de la façon dont ces discours et ces objets sont créés, organisés et actualisés.

En termes de temporalité, même si je reconnais la longue durée de ces questions et de ces événements (et, à ce niveau, je pourrais aussi bien aborder les débats humanitaires de Francisco de Victoria au XVIe siècle que la réaction qu’ont eu plusieurs philosophes face au tremblement de terre de Lisbonne, en passant par la création de la Croix-Rouge Internationale en 1863 suite à la fameuse bataille de Solférino, ou par la matérialisation d’énoncés et de visibilités à partir de la création de la Ligue des Nations dans le monde post-Nuremberg), j’ai construit le contexte de ce programme de recherche autour de deux événements qui, et ce n’est pas un hasard, ont eu lieu au cours de la décennie des années 90 en Colombie. Je souhaite placer ce contexte juste au moment où sont entrées en vigueur les recettes néolibérales promulguées par les changements constitutionnels, où s’est installé le gouvernement des droits de l’homme et du droit humanitaire à travers la nouvelle constitution de 1991, où sont adoptées de nouvelles lois et jurisprudences, où sont créés les unités responsables des droits de l’homme dans les Bureaux du Ministère Public, et où arrivent les grandes agences humanitaires et la visite de plusieurs Représentants de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies[24]. En faisant écho à ce qui était devenu une tendance importante dans les ONG et les institutions humanitaires internationales dans les années 90[25], le Représentant du Secrétaire Général des Nations Unies pour les Déplacés Internes, Francis Deng, affirma de manière claire et résolue en 1993 que : « les fondements, les piliers et peut-être même la structure du gouvernement global sont en train de prendre forme avec la naissance de l’ordre international postérieur à la Guerre Froide, et les déplacés internes doivent en être les bénéficiaires »[26].

Ainsi, j’essaie d’analyser la manière dont l’État (ou les États) opèrent dans ces zones et sur ces expériences « marginales », mais aussi par quelle diversité de trajectoire, de discours, de désirs, de rationalités, de visibilités et d’invisibilités ils le font[27]. Je fais ici référence, en termes généraux et abstraits, à ces machines qui captent et codifient la matière de formes déterminées[28]. Je fais ici plutôt allusion à un processus qu’à un régime, un appareil, ou une entité spécifique[29]. D’après Trouillot, la « matérialité [de l’État] résidera beaucoup moins dans les institutions que dans la réorganisation des processus et des relations de pouvoir afin de créer de nouveaux espaces pour le déploiement du pouvoir »[30]. Dans ce cas, le pouvoir doit être compris comme la capacité de codifier, d’axiomiser, de normaliser et de réguler aussi bien la matière que la vitesse tout au long de l’espace-problème créé autour des déplacés internes. C’est pourquoi la « signature de l’État » se matérialise non seulement par les jeeps, les T-shirts et les drapeaux blancs, les cartes d’identification, les rapports et les statistiques, mais aussi par ce qu’il dit et ce qu’il énonce par l’élaboration d’un discours basé, par exemple, sur le langage des droits, qu’il utilise au nom des déplacés internes. Dans cette vision, dans laquelle il n’existe ni un noyau ni un centre (ce qui ne signifie pas que les relations de pouvoir ne soient pas systématiquement remises en question), la tâche consiste à analyser son fonctionnement : à travers quels canaux, lieux, discours et connexions se reproduit-il, quelles sont ses fonctions et effets ultimes et, concrètement, comment crée-t-il de nouveaux espaces pour le déploiement du pouvoir[31] ?

Évidemment, je ne pense absolument pas que ces machines ou ces dispositifs étatiques parviennent totalement à leurs objectifs de gouverner les populations. Comme l’ont montré des études ethnographiques récentes des bureaucraties étatiques[32], il est clair qu’au cœur de celles-ci perdurent encore des luttes et des tensions entre divers acteurs et échelles qui mettent en doute l’efficacité et l’asepsie des institutions caractéristiques de l’État wébérien moderne. En considérant l’étude de Biehl[33] sur les zones marginales où sont placés les malades, les sans domicile, les prostituées et les malades mentaux (et les déplacés internes) dans le Brésil moderne, l’on pourrait même se demander de quelle façon ces mêmes concepts de biopolitique et de gouvernementalité peuvent être encore utiles pour analyser la production de ces « zones d’abandon social ». Cependant, l’argument selon lequel ces opérations ne sont jamais stables ou cohérentes ne fait pas seulement référence à ses « effets collatéraux » imprévus. En réalité, comme l’indique Das[34], il est toujours important de prendre en compte le fait que les formes de gouvernement se constituent par le biais de contacts sporadiques et intermittents et non pas par l’intermédiaire d’un système efficace de supervision des sujets. Foucault lui-même[35], dans ses conférences sur le néolibéralisme, se méfiait de la cohérence et de la sensibilité ultime de ces schémas de pouvoir dans le nouveau contexte d’uniformisation, d’identification et d’individualisation des sujets. Ses commentaires sur ces nouvelles formes de gouvernement néolibéral ne portent pas sur une technologie de pouvoir élaboré le long de l’axe discipline-normalisation (ce pour quoi il faut un mécanisme de normalisation général et d’exclusion de ce qui ne peut pas être normalisé), mais sur la création d’un contexte (environnement) complètement nouveau, ouvert à des phénomènes imprévisibles et fortuits.


[1] Je souhaite reconnaître ma dette envers Patrick Cingolani, qui m’a fait penser à l’importance de ce concept dans mon argumentation.

[2] J’ai inclus dans un autre article des fragments analysés dans ce texte (voir Aparicio Juan Ricardo, « El Retorno a Mulatos y la Comunidad de Paz de San José de Apartadó: contingencias y momentos de ruptura », Revista Antípoda, no 21, 2015, p. 73-95.), mais j’y développe beaucoup plus qu’ici l’histoire locale de la CPSJA.

[3] Aparicio Juan Ricardo, Rumores, residuos y estado en la mejor esquina de Sudamérica: una cartografía de lo humanitario en Colombia, Bogotá, Universidad de los Andes, 2012 ; Aparicio Juan Ricardo, « Los desplazados internos: entre las positividades y los residuos de las márgenes », Revista de Estudios Sociales, no 43, 2012, p. 108-119 ; Aparicio Juan Ricardo, « El Retorno a Mulatos y la Comunidad de Paz de San José de Apartadó: contingencias y momentos de ruptura », op. cit..

[4] Foucault Michel, « Different spaces », in Faubion J. D. (ed.), Essential Works of Foucault 1954-1984. Aesthetiques, Methods and Epistemology, vol: 1, New York, New Press, 1998, p. 175-185.

[5] Rancière Jacques, La Noche de los Proletarios. Archivos del sueño obrero, Buenos Aires, Tinta Limón Ediciones, 2010.

[6] Laclau Ernesto, « ¿Vida nuda o intedeterminación social? », in Debates y combates. Por un horizonte de la política, México D.F., Fondo de Cultura Económica, 2008, p. 100-123.

[7] Tassin Etienne, « De la subjetivación política. Althusser/Rancière/Foucault/Arendt/Deleuze » Revista de Estudios Sociales, no 43, 2012, p. 36-49.

[8] Foucault Michel, « El sujeto y el poder », Texto y contexto, no 35, 1998, p. 7-24.

[9] Foucault Michel, « The Ethics of the Concern for Self as a Practice of Freedom », in Rabinow Paul (ed.), Essential Works of Foucault, 1954-84, Vol 1 Ethics, Subjectivity and Truth, New York, The New Press, 1997, p. 281-301, p. 291. Citation traduite en français à partir de la version anglaise du texte, consultée par l’auteur (N.d.T.).

[10] Comaroff Jean et John Comaroff, « La Historia sometida a juicio. Memoria, evidencia y producción forense del pasado », in Comaroff, J. et J. L. Comaroff, Teorías desde el sur. O cómo los países centrales evolucionan hacia África, Buenos Aires, Siglo Veintinuno Editores, 2013, p. 205-235.

[11] Foucault Michel, « Poderes y estrategia », in Miguel Morey (ed.), Michel Foucault. Un diálogo sobre el poder y otras conversaciones, Madrid, Alianza, 2007, p. 88-101.

[12] Foucault Michel, « What is Enlightment? », in Faubion James D. (ed.), Michel Foucault The Essential Works of Foucault, 1954-1984, Ethics, subjectivity and truth, New York, New Press, 1997.

[13] Foucault Michel, « El sujeto y el poder », Texto y contexto, no 35, 1998, p. 7-24, p. 17. Citation traduite en Français à partir de la version espagnole du texte, consultée par l’auteur (N.d.T.).

[14] Je comprends ici les rythmes dans le sens que leur a donné Jaramillo (Jaramillo Pablo, « Deuda, desesperación y reparaciones inconclusas en La Guajira, Colombia », Antípoda: Revista de Antropologia y Arqueologia, no 14, 2012, p. 41-65) et d’autres études sur la bureaucratie de l’État Moderne (Das Veena, « The Signature of the State: The Paradox of Illegibility », in Life and. Violence and the descent into the ordinary. Foreword by Stanley Cavell, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 162-183), en tant que les manières par lesquelles celle-ci parvient à contrôler et à imposer les temps d’attente des sujets-clients.

[15] Grossberg Lawrence. « Consideraciciones del valor: cómo salvar a las economías de los economistas », in Grossberg Lawrence (ed.), Estudios Culturales en tiempo futuro, Buenos Aires, Siglo XXI Editores, 2012, p. 125-204.

[16] J’entends par vecteur le parcours analytique qui tente d’explorer l’accumulation d’événements qui ont créé les conditions de possibilité de l’émergence de nouvelles visibilités et de nouveaux énoncés tout au long de l’histoire.

[17] Fassin Didier, Humanitarian Reason. A moral history of the present, Berkeley, University of California Press, 2012 ; Cheah Pheng, Inhuman conditions. On cosmopolitanism and human rights, Cambridge, Harvard Unsl University Press, 2006 ; Feldman Ilana et Miriam Ticktin (eds.), In the Name of Humanity. The Government of Threat and Care, Durham, Duke University Press, 2010.

[18] Scott David, Conscripts of Modernity. The tragedy of Colonial Enlightment, Durham, Duke University Press, 2004, p. 4.

[19] Rabinow Paul, « Midst Anthropology’s Problems », in Ong Aihwa et Stephen J. Collier (eds.), Global Assemblages. Technology, Politics and Ethics as Anthropological Problems, Oxford, Blackwell Publishing, 2005, p. 40-53.

[20] Fassin Didier, Humanitarian Reason. A moral history of the present, op. cit.

[21] Calhoun Craig, « The Idea of Emergency: Humanitarian Action and Global (Dis)order », in Fassin D. et M. Pandolfi, Contemporary States of Emergency: The Politics of Military and Humanitarian Interventions, New York, Zone Books, 2010, p. 29-58.

[22] Boltanski Luc, Distant Suffering: Morality, Media and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.

[23] Fisher Melissa et Greg Downey (eds.), Frontiers of Capital: Ethnographic Reflections on the New Economy, Durham NC et Londres, Duke University Press, 2006 ; Mezzarda Sandrñuno et Brett Neilson, « Extraction, logistics, finance. Global Crisis and the politics of operations », Radical Philosophy, no 178, 2013, p. 8-18 ; Fassin Didier, Humanitarian Reason. A moral history of the present, op. cit.

[24] Aparicio Juan Ricardo, Rumores, residuos y estado en la mejor esquina de Sudamérica: una cartografía de lo humanitario en Colombia, op. cit..

[25] Ignatieff Michael, « Human Rights, Sovereignty and Intervention », in Owen Nicholas (ed.), Human Rights, Human Wrongs, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 49-87.

[26] Deng Francis, « Opening Remarks » in Researching Internal Displacement: State of the Art. Conference Report. February 7-8, 2003. Trondheim, Norway, Trondheim, Forced Migration review, 2003, p. 20.

[27] Das Veena and Deborah Poole (eds.), Anthropology and the Margins of the State, Santa Fe, School of American Research Press, 2004.

[28] Deleuze Gilles et Félix Guattari, A Thousand Plateaus: Capitalism and Schizophrenia, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1987.

[29] Trouillot Michel-Rolph, « The Anthropology of the State in the Age of Globalization. Close Encoutners of the Deceptive Kind », Current Anthropology, vol. 42, no 1, 2001, p. 125-138.

[30] Ibid., p. 127. Citation traduite en Français à partir de la version espagnole du texte, consultée par l’auteur (N.d.T.).

[31] Foucault Michel, « The Question of Method », in Faubion J. D. (ed.), The Essential Works of Foucault, 1954-1984, vol: 3 Power, New York, New Press, 2000, p. 223-238 ; Foucault Michel, « Govermentality », in Faubion J. D. (ed.), The Essential Works of Foucault, 1954-1984, vol: 3 Power, New York, New Press, 2000, p. 201-222 ; Trouillot Michel-Rolph, « The Anthropology of the State in the Age of Globalization. Close Encoutners of the Deceptive Kind », Current Anthropology, vol. 42, no 1, 2001, p. 125-138 ; Abrams Philip, « Notes on the difficulty of studying the State », The Journal of Historical Sociology, no 1 (1), 1988, p. 58-89 ; Sharma Aradhana et Gupta Akhil, The anthropology of the state. A reader, Oxford, Blackwell Publishing, 2006 ; Das Veena and Deborah Poole (eds.), Anthropology and the Margins of the State, Santa Fe, School of American Research Press, 2004.

[32] Gupta Akhil, Red Tape: Bureaucracy, Structural Violence, and Poverty in India, Durham, Duke University Press, 2012 ; Hull Mathew, Goverment of paper. The materiality of bureaucracy in urban Pakistan, Berkeley, University of California Press, 2012 ; pour la Colombie, voir Jaramillo Pablo, Etnicidad y Victimización. Genealogías de la violencia y la indigenidad en el norte de Colombia, Bogotá, Universidad de los Andes, 2014.

[33] Biehl Joao, Vita. Life in a Zone of Social Abandonment, Photographs by Torben Eskerod, Berkeley, University of California Press, 2005.

[34] Das Veena, « The Signature of the State: The Paradox of Illegibility », in Life and. Violence and the descent into the ordinary. Foreword by Stanley Cavell, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 162-183, p. 167.

[35] Foucault Michel, « Clase del 21 de Marzo de 1979 », El nacimiento de la biopolitica, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 2007, p. 275-304, p. 303-304.

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