Ferdinand Alquié – réédition aux éditions de la Table Ronde

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Thibaud Zuppinger – Chercheur associé au CURAPP.

Nous avons le plaisir de signaler cinq parutions dans la collection de la petite Vermillon, aux éditions de la Table ronde, toutes consacrées à des rééditions d’ouvrage de Ferdinand Alquié (1906-1985) qui a été professeur de philosophie à la Sorbonne.

Qu’est-ce que comprendre un philosophe ?

Commençons par ce petit volume, tiré d’une conférence prononcée dans les années 50, et qui est offert pour l’achat d’un ouvrage dans cette collection, et qui pourrait servir en quelque sorte de mode d’emploi ou de porte d’entrée pour comprendre l’œuvre de F. Alquié et ses principes de lecture. Dans cette conférence, F. Alquié cherche à situer plus précisément le statut de la recherche philosophique et de son idéal de vérité. « La vérité philosophique, n’a pas le caractère impersonnel de la vérité mathématique, car comprendre la géométrie d’Euclide, ce n’est pas comprendre Euclide. » p. 10.

En ce sens, on comprend que pour Alquié, la vérité philosophique n’est réductible ni à une vérité scientifique, ni à la personnalité d’un caractère. Ce vers quoi doit tendre la compréhension d’un philosophe c’est une universalité subjective. p. 16.

Ce qui assoit sa conception de la compréhension de la philosophie, c’est avant tout sa définition de la philosophie, qu’il voit d’abord comme une démarche et non un système.

La philosophie des sciences.

Quel est le statut de la philosophie des sciences et notamment son rapport à la science ? Il ne s’agit pas d’imposer une méthode, mais bien plutôt de prendre la science pour objet de réflexion, même si in fine, il s’agit également d’adopter à son endroit une attitude critique, qui soit capable dans ce geste même de la critique, capable de la dépasser.

La philosophie dans ses premiers temps, rassemblait l’ensemble de la connaissance humaine. Il reste de cette période antique, une capacité : celle de la philosophie à s’emparer de tous les sujets.

Les règles de la pensée ont été développées par la logique. La logique intégrée dans la science compose l’esprit scientifique. S’arrachant par là même à la logique formelle du Moyen-Âge.

La philosophie n’est plus normative, elle étudie désormais les méthodes de la science, mais ne s’y substitue pas. Ainsi, elle n’est plus le cadre dominant au sein de laquelle la science serait un programme philosophique parmi d’autres.

Le statut de la philosophie n’a cessé d’évoluer au cours de son histoire, produisant de nouveau champ du savoir, mais en renonçant dans le même temps à d’autres secteurs, comme l’expérimentation empirique.

La philosophie des sciences nous renseigne aussi sur la valeur de la science, son rapport avec le réel. Alquié se pose ici comme un historien attentif aux métamorphoses de la philosophie, histoire qui nous donne aussi des raisons d’être optimiste quant à l’avenir de la philosophie. Alquié est le témoin de la vitalité de cette forme de pensée. Vitalité qui semble plus que nécessaire aujourd’hui pour comprendre les taches aveugles de la science qui « use sans cesse de la raison, dont elle ignore l’origine, la nature, la fonction et donc la portée » p. 18.

La philosophe des sciences pense la science, c’est-à-dire qu’elle nous amène à la juger. C’est ce qui conduit à la philosophie critique, dont Alquié reste cependant (et c’est regrettable) assez discret sur le rôle et la portée se contentant d’un discours à la portée plus générale sur le rôle et la place de la philosophie dans la société.

L’ensemble de l’ouvrage est divisé par secteur de la science obéissant à un découpage somme toute assez classique, avec des chapitres consacrés aux mathématiques, aux sciences de la matière et enfin aux sciences de la vie.

Les premiers chapitres se révèlent plus ambitieux car ils proposent une vision plus transversale de la philosophie des sciences, notamment le chapitre intitulé la méthode et l’esprit scientifique. Ce chapitre est aussi l’occasion de se livrer à une discussion avec d’autres philosophes des sciences, tels que Bachelard ou Meyerson.

Cette discussion est chaque fois mise en perspective avec l’héritage de la philosophie classique, à savoir Descartes ou Spinoza dont Alquié possède une compréhension plus qu’approfondie, comme en témoignent les autres ouvrages qui accompagnent ces rééditions.

Leçons sur Spinoza.

Cet ouvrage rassemble la retranscription de deux cours données à La Sorbonne, où Spinoza est abordé à travers plusieurs thèmes structurants sa pensée, comme la nature, la vérité ou la liberté. Si Spinoza et Descartes occupent une grande place dans la réflexion d’Alquié, les deux approches philosophiques sont difficilement conciliables, et Alquié ne cherche pas à tenter un syncrétisme dont le résultat serait plus qu’étrange. Si l’auteur se définit lui-même volontiers comme un cartésien, il manifeste ici une ouverture d’esprit qui le conduit à chercher à comprendre une autre philosophie. En cela, cet ouvrage met pour ainsi dire en pratique le manifeste offert avec la collection, Qu’est-ce que comprendre un philosophe.

Si la puissance de vue et la précision du propos sont exemplaires, cela ne dispense pas de la lecture directe des textes de Spinoza. Comprendre un philosophe, cela passe toujours par une confrontation directe avec cette pensée. Ce n’est pas au professeur de se substituer au texte. Son rôle étant de structurer et de donner des grilles et des clés pour approcher la lecture des textes. Il ne peut les remplacer. Tout au long de ses ouvrages, Alquié reste fidèle à son idéal et incarne parfaitement sa vision de l’enseignement. Il s’agit là d’un défi de compréhension, d’une exploration presque personnelle d’un auteur dont il avoue « ne pas comprendre l’Ethique » et qui se définit volontiers comme un cartésien « et non pas spinoziste. »  Il est difficile de rendre justice à deux séries de cours dont le périmètre explore de façon approfondie le rapport à Dieu, aux mathématiques, les conceptions de l’homme et de la liberté qui se donnent à lire dans l’œuvre de Spinoza.

Leçons sur Descartes.

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Véritable pierre angulaire de la pensée d’Alquié, Descartes est derrière chaque réflexion, comme une ombre que l’on retrouve dans les autres ouvrages de la réédition, que ce soit la philosophie des sciences ou Spinoza. Si Alquié confesse une nette préférence pour la pensée cartésienne, pour autant, il s’applique à lui-même une éthique professorale, s’efforçant « de ne pas mêler jugements de valeur et jugements de fait. » Ce n’est donc sans doute pas un hasard, si deux des cinq ouvrages réédités soit consacrés au philosophe des méditations. Le premier ouvrage est intitulé Leçons sur Descartes, science et métaphysique chez Descartes, et le second, Descartes l’homme et l’œuvre, est plus tardif et résume son approche et propose un parcours chronologique des travaux et chantier de Descartes, de la science à la métaphysique, jusqu’aux prolongements moraux qui l’occuperont plus particulièrement vers la fin de sa vie.

Pour le lecteur désireux de s’imprégner de la pensée cartésienne, il semble plus judicieux de commencer par la rétrospective, avant de plonger plus en profondeur dans la pensée de Descartes, notamment sur les relations qui se nouent entre la métaphysique et la science dans l’ensemble de son œuvre, et qui sont plus particulièrement mis en lumière et décortiquées dans Science et métaphysique chez Descartes. Le sous-titre, des Leçons sur Descartes.

Malebranche et le rationalisme chrétien.

Le dernier ouvrage (dans notre présentation) à avoir bénéficié d’une récente republication est consacré à Malebranche, notamment sous l’angle du rationalisme chrétien. Disciple de Descartes, on saisit sans peine l’intérêt que F. Alquié a pu lui porter pour saisir à travers ce prolongement et cette fidélité, la possibilité pour la pensée cartésienne, détachée de son fondateur, de s’ouvrir à d’autres perspectives, de se nourrir d’autres influences, d’autres héritages. Au fond, les distorsions et les hypothèses de lectures sont aussi signifiantes que les textes de Descartes sur la richesse et la fécondité de sa pensée.

Bien sûr, la finesse de la pensée d’Alquié le conduit à proposer avant tout un ouvrage dont toute l’attention est portée à Malebranche, pour lui-même et non comme un disciple sans éclat de Descartes.

Issue d’une collection aujourd’hui disparue, cette republication est une chance pour le lecteur contemporain. A visée plus largement pédagogique que d’autres ouvrages du philosophe de Carcassonne, il ne s’agit pas ici de la retranscription d’un cours, mais bien d’un livre à destination des étudiants et il consacre de ce fait une large partie à la biographie de Malebranche. Les textes et les citations sont également abondamment cités pour être mis en perspective avec la progression de l’ouvrage.

Pour finir la présentation succincte de ces six rééditions d’Alquié, nous souhaiterions saluer le travail de l’éditeur, la Table ronde, qui nous a fait parvenir gracieusement les exemplaires.

Nous avons affaire ici à un travail éditorial de qualité, et le choix de procéder à ces republications est également à saluer. Le profit est double pour le lecteur : avoir à sa disposition une porte d’entrée pour des philosophes incontournables de la pensée moderne (comme Descartes ou Spinoza). Au travers de ces cours, leçons et études, c’est aussi une occasion de saisir la profondeur et la finesse d’un lecteur philosophe dont la volonté permanente est de se mettre à l’écoute, de comprendre sans comparer, et dont les valeurs de lecture reste un modèle pour tout lecteur de philosophie.

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