Recension – Détrôner l’Être, Antonia Soulez.

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Recension de l’ouvrage d’A. Soulez, Détrôner l’Être. Wittgenstein antiphilosophe? (en réponse à Alain Badiou), Lambert-Lucas, Paris, 2016, pp. 300, proposée par Stefano Oliva.

 

Stefano Oliva, Università Roma Tre.

75493Parmi les interprètes contemporains de Wittgenstein, une place singulière est occupée par Alain Badiou, qui a introduit l’auteur du Tractatus Logico-Philosophicus dans son projet d’une généalogie de l’antiphilosophie. Dans son essai de 2009, Wittgenstein devient un « mystique, esthète, stalinien de la spiritualité »[1], c’est-à-dire un antiphilosophe engagé dans un acte de rupture avec la tradition philosophique, qui est en soi-même, depuis Platon, pensée de l’Être. Mais, de cette façon, l’entreprise wittgensteinienne se condamne elle-même au non-sens et se tourne vers un acte de silence[2] dans lequel l’abandon de la philosophie coïncide avec une « rupture active salvatrice »[3].

Contre cette lecture, dans son dernier livre Détrôner l’Être. Wittgenstein antiphilosophe? Antonia Soulez trace un profil bien différent de la pensée de Wittgenstein, en considérant autant le Tractatus que la philosophie « seconde », celle des jeux de langage et des ressemblances de famille. Cela lui permet de mettre au jour la consistance philosophique d’une réflexion qui mène des hauteurs d’un langage idéal à la « vie des signes »[4], telle qu’elle se déroule chez les animaux langagiers que nous sommes.

Parmi les différents thèmes développés dans les six chapitres qui composent le livre, j’ai décidé de me concentrer sur une ligne d’argumentation qui, à mon avis, constitue l’ossature principale de ce travail. Dans le Chapitre I (Ce mot d’antiphilosophie), Soulez introduit une distinction très précieuse entre penser et théoriser : si Badiou ne distingue pas entre les deux, en collant « penser » à « penser l’Être », Wittgenstein nous invite à ne pas croire à nos théorisations, à ne pas réifier les concepts par lesquels nous cherchons à comprendre la réalité. Cette invitation se traduit en une opération de « nettoyage » linguistique qui constitue un véritable acte philosophique, pace Badiou. En effet, l’accusation d’antiphilosophie de Badiou à l’encontre de Wittgenstein provient de ça, du fait que « penser sans penser l’Être revient à non-penser »[5]. L’antiphilosophie du Tractatus habiterait donc dans cet acte de non-penser, l’acte mystique sur lequel va terminer le livre. Badiou, qui, comme le souligne Soulez, ne veut pas lire la « seconde » philosophie de Wittgenstein, ne conçoit pas que le silence de la proposition 7 soit une ouverture sur un autre type de philosophie, une activité philosophique dans laquelle, une fois détrôné l’Être, on puisse restaurer l’être, avec le petit e, l’être de la multiplicité des choses qu’on peut voir et décrire.

Cette activité de description « terre à terre » représente le cœur de la philosophie des ressemblances de famille : comme on lit dans le Chapitre II (De quelle philosophie l’antiphilosophie selon Badiou est-elle l’adversaire chez Wittgenstein ?), l’idée d’une antiphilosophie du Tractatus se heurte au fait que Wittgenstein, dans les Investigations philosophiques, devient l’antiphilosophe de lui-même, c’est-à-dire qu’il procède à une critique du platonisme inhérent au projet tractatusien de mettre au jour la forme logique de la proposition. Cela signifie qu’il y a bien de la pensée – de la philosophie ! – dans le Tractatus. Mais dans le même temps, cette nouvelle « pensée applicative »[6], qui ne présuppose pas mais détermine elle-même la réalité en la décrivant, peut être considérée comme un exemple d’antiphilosophie seulement si l’on pense à la « descente sémantique » de l’Être à l’être comme une perte ontologique et au langage comme à un « intrus »[7] dans la réalité compacte de l’Être. C’est-à-dire si l’on identifie antiphilosophie avec anti-platonisme.

Au contraire, dans le Chapitre III (La cérémonie moderne de la relation de désignation d’un objet) Soulez soutient que l’anti-platonisme ne coïncide pas avec l’antiphilosophie et qu’  « il reste alors au philosophe de décrire sans théoriser, par une activité d’application plus proche de l’art »[8]. Mais en effet, qu’il s’agisse de guérir de l’anti-platonisme (Badiou) ou guérir du platonisme (Wittgenstein), l’objectif est le même, celui de libérer l’événement, qui pour le philosophe autrichien est synonyme de « vie »[9]. Et la vie, avec ses formes multiples, est le lieu où l’on peut retrouver le lien entre Wittgenstein et Aristote (un autre antiphilosophe ?), le lieu où l’on peut reconnaitre que l’être se dit de plusieurs manières[10].

Dans ce parcours de l’Être à l’être (Chapitre IV), Soulez trouve la clef pour argumenter l’appartenance de Wittgenstein au milieu de la philosophie, plutôt que de l’antiphilosophie. Car le problème de Badiou est bien de nier la consistance philosophique d’une pensée qui n’est plus pensée de l’Être : « Badiou ne conçoit donc pas que la philosophie reste sauve après la désintégration de la langue philosophique inconsistante du Tractatus en remarques »[11]. De façon plus spécifique, avec une convergence (seulement) apparente avec les interprétations « austères » du Tractatus connues comme New Wittgenstein[12], Badiou n’admet aucun non-sens « important », « expressif », et il conçoit le Tractatus comme une tentative d’autodissolution de la philosophie dans l’absurde. Mais, comme l’écrit Soulez, « Wittgenstein ne se contredirait que s’il prétendait théoriser ce qu’il manque »[13] : il n’essaye pas de montrer quelque chose d’ineffable, comme si c’était quelque chose (ou, comme l’écrit Soulez, si « ineffable fût le prédicat d’un certain objet), mais il reconnaît qu’il y a (Es gibt) un « se-montrer » (le « miracle de l’existence du monde »), une dimension auto-évidente pour ceux qui accomplissent le parcours indiqué par le Tractatus.

Parcours métadiscursif (Chapitre VI) mais pas contradictoire, celui qui conduit du silence de la proposition 7 aux remarques de la production mature de Wittgenstein, dans laquelle la description des aspects révèle un nouvel accord entre réel et être. Ce parcours ouvre une façon de faire de la philosophie différente, dans laquelle, pour citer le titre d’un livre de Christiane Chauviré[14], on est satisfait de « voir le visible », en renonçant à toutes les idoles conceptuelles, à toutes les hypostases des expressions linguistiques qui nous tenaient captifs.

On a parlé de nettoyage du langage, de renoncement aux idoles conceptuelles mais, dans le Chapitre V (peut être le plus intéressant du livre), Soulez parle de désublimation et de relation narcissique d’objet, en approchant la philosophie de Wittgenstein de la théorie psychanalytique de Jacques Lacan. Comme on le sait, Badiou voit dans le psychanalyste le dernier exemple d’antiphilosophe contemporain[15], mais Soulez propose une lecture originale qui ne laisse pas de place au goût de voir le philosophe à travers les lentilles du psychanalyste (ou l’inverse), ni de faire étendre le philosophe sur le divan. Soulez montre que le sentiment mystique, à savoir le sentiment lié à l’existence du monde comme totalité limitée, coïncide avec une « perte d’individualité narcissique »[16], c’est-à-dire une forme de réalisme dans laquelle on cesse de chercher les objets hallucinés dédoublés qui sont l’hypostatisation du but manqué de la pulsion. Dans cette perspective, le plus proche de la psychanalyse n’est pas le Tractatus mais la méthode descriptive et comparative du ‘second’ Wittgenstein, celle du philosophe redescendu au sol.

La richesse du livre d’Antonia Soulez, dont j’ai commenté seulement quelques points qualifiants, ne néglige pas de mettre au jour l’admiration de Badiou pour l’antiphilosophie mais en souligne son incompréhension en tant que mouvement interne à chaque réflexion philosophique ; de plus, conçu à l’intérieure de la philosophie même, le mot d’antiphilosophie (en particulier en référence à Wittgenstein) perd sa prégnance. Mais, comme l’écrit Soulez, peut-être que la question se réduit à l’absence d’un mouvement « antiphilosophique » à l’intérieur de la philosophie de Badiou.


[1] A. Badiou, L’antiphilosophie de Wittgenstein, Nous, Caen 2009, p. 10.

[2] Référence à la proposition finale du Tractatus : « Ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence », L. Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, Kegan, Trench, Trubner, London 1922 (trad. Fr., Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, Paris 2005).

[3] A. Badiou, op. cit., p. 29.

[4] A. Soulez, Détrôner l’Être. Wittgenstein antiphilosophe? (en réponse à Alain Badiou), Lambert-Lucas, Paris 2016, p. 108.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Ibidem, p. 96.

[7] Ibid., p. 108.

[8] Ibid., p. 117.

[9] Ibid., p. 125.

[10] Cf. Ibid., p. 154.

[11] Ibid., p. 166.

[12] Nous nous référons en particulier à les lectures de Cora Diamond et James Conant; cf. A. Crary, R. Read (éd.) The New Wittgenstein, Routledge, London-New York 2000.

[13] A. Soulez, op. cit., p. 185.

[14] C. Chauviré, Voir le visible: la seconde philosophie de Wittgenstein, Presses Universitaires de France, Paris 2003.

[15] A. Badiou, Lacan. L’antiphilosophie 3. 1994-1995, Fayard, Paris 2013.

[16] A. Soulez, op. cit., p. 221.

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