2022La méthode phénoménologiqueune

Axe 2 : Applications et usages transdisciplinaires

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Audran Aulanier est doctorant en sociologie au CEMS, École des hautes études en sciences sociales, et ATER en sociologie au CeRIES, Université de Lille.


Dans ce large dossier sur la méthode phénoménologique[1], ce second axe propose des applications pratiques et des usages qui dépassent les frontières disciplinaires de la philosophie. C’est donc par des mises en mouvements que cet axe contribue aux réflexions sur ce qu’est la méthode phénoménologique. Comme esquissé brièvement dans l’introduction générale au dossier, cette méthode est plurielle, et fourmille dans différentes directions. Dans cette courte introduction, il ne s’agira pas de répertorier de manière exhaustive ces directions, ni de revenir précisément sur ce que veut dire faire de la phénoménologie, ce qui a déjà fait l’objet de maintes discussions. Notons néanmoins qu’il y a déjà dix ans, un numéro des Études philosophiques (2012), dirigé par Claude Romano, portait sur « La méthode phénoménologique aujourd’hui ». Dans son avant-propos, Romano rappelait deux choses importantes : d’une part, que « la méthode en phénoménologie ne peut être un ensemble de préceptes formels extérieurs au contenu de la description, mais c’est au contraire ce dernier qui prescrit la méthode et le chemin d’accès à la chose à laquelle il convient de laisser la préséance » (Romano, 2012 : 4) ; d’autre part, que « nombreux sont [les] représentants [de la phénoménologie française] qui ont manifesté une véritable allergie à l’égard de tout questionnement sur la méthode comme si celui-ci ne pouvait que détourner du travail phénoménologique effectif » (ibid : 5). La première proposition semble laisser placer à tout un travail d’essais, de gestes maladroits (Vanni, 2009) visant à décrire ce retour aux choses mêmes cher à la phénoménologie, dans la lignée de Husserl. On pourrait éventuellement voir cette esquisse de définition comme signifiant que la phénoménologie est avant tout une pratique concrète (Depraz, 2006), quelque chose à mettre en mouvement[2]. C’est d’ailleurs comme cela que l’on peut comprendre le second extrait qui rappelle que d’aucuns – et Romano de citer Michel Henry et Jean Grondin – se sont élevés contre le fait qu’il y aurait une méthode phénoménologique. Et Romano de conclure son avant-propos en écrivant : « il se pourrait que la vraie méthode (…) se moque de la méthode » (Romano, 2012 : 6).

Bref – définir la méthode phénoménologique est complexe ; et aucune définition ne fait consensus[3]. Ce flou autant que ce foisonnement définitionnel – tout autant qu’une certaine idée de la phénoménologie, qui est aussi un certain style philosophique et une certaine méthode d’écriture (Depraz, 1999) – nous permettent, dans ce dossier, de nous déplacer d’emblée vers les frontières de cette méthode phénoménologique. Les frontières sont ici comprises comme points de contact davantage que comme limites : contacts entre la phénoménologie et d’autres disciplines, mais aussi, plus fondamentalement peut-être, contacts entre des manières de philosopher qui, si elles se regroupent sous une idée – chercher à décrire les perceptions, à décrire ce qui apparait de la manière dont cela se donne à la conscience –, s’entrechoquent en une multiplicité de manières de faire, marque d’un certain éclatement de la phénoménologie, bien décrit par Dominique Janicaud (1998). Parler des frontières de la méthode phénoménologique, c’est donc d’une part évoquer son frottement aux règles et partis-pris d’autres disciplines (psychologie, psychanalyse, géographie, sociologie, anthropologie, sciences cognitives…), qui ne sont pas que des usages mais qui transforment inévitablement la raison d’être de la phénoménologie ; et c’est, d’autre part, traiter de différentes manières d’être phénoménologue, en déplaçant et en mettant en question le cadre épistémologique husserlien pour redéfinir la phénoménologie. Ces points de contact nous amèneront tout de même à évoquer certaines limites qui obligent le chercheur à continuer à chercher des chemins et faire des tentatives : par exemple, est-il possible de garder le schéma de la réduction transcendantale quand on évoque une enquête empirique décrivant des vécus en extériorité ?

Au-delà de leurs manières très différentes d’envisager la méthode, et de leurs horizons disciplinaires différents (philosophie et sciences sociales), les autrices et les auteurs de ce dossier évoquent largement l’ouverture (à l’autre, à l’événement – à l’extra-ordinaire souvent) qui caractérise la phénoménologie. Cette ouverture, prise sous un versant positif – du moins au premier abord – est particulièrement présente dans l’article de Justine Scheidegger. Celle-ci voit dans l’époché une puissance d’ouverture qui lui permet, dans les échanges et les interactions sur son terrain au cœur des « soirées en boîte », d’« accueillir autrui, en tentant de saisir sans interpréter ce qu’il se passe au sein de ces interactions, ne pas prendre les habitudes et les routines interprétatives ordinaires, laisser de côté l’interprétation spontanée afin d’acter une attitude pratique qui privilégie l’arrivée de l’autre, ce qu’il a à dire, à demander, à donner »[4]. Ici, la phénoménologie est donc comprise principalement comme principe qui permet de se comporter d’une certaine manière sur le terrain, en mettant à distance « les routines interprétatives ordinaires », par exemple le fait de considérer les hommes comme des « gros lourds » en agissant en conséquence. Cette posture, explique-t-elle, « rend possible la participation à toute une série d’interactions qui informent et provoquent l’expérience festive » : concrètement, rester au cœur de la fête et de la danse, accueillir les phénomènes, sans être renvoyé à un statut ou à une catégorie. Las, cela convient surtout pour saisir « l’expérience enchantée de ces lieux », sans donner beaucoup d’armes pour évoquer les ruptures de l’enchantement, et les moments où la perception d’une chose négative – typiquement une mauvaise rencontre – brise le sens et perturbe le caractère normal de la réponse, brise finalement la capacité à continuer d’accueillir les phénomènes. On peut de fait se demander si l’ouverture n’est pas parfois dangereuse, ce que semble d’ailleurs avancer Justine Scheidegger en remarquant que ne pas perdre les phénomènes, pour elle, revient paradoxalement à occulter une partie de l’expérience de la boîte de nuit.

Plus largement et en sortant de ce terrain particulier, l’attention à l’ouverture et à l’extra-ordinaire de la phénoménologie peut poser souci, comme l’a remarqué Joan Stavo-Debauge dans plusieurs travaux (en particulier Stavo-Debauge, 2012). Il souligne dans l’entretien qu’il nous a accordé « qu’un choc, d’abord et avant toute chose, il faut en soutenir l’impact »[5]. C’est ce qu’oublie souvent l’approche phénoménologique, qui fait du choc le début de l’événement, qui, finalement, « fait quasiment équivaloir choc, événement, expérience ». Avec cette approche, est oublié le fait que l’ouverture peut mettre en péril la capacité à répondre, la capacité à percevoir. Ce n’est pas autre chose que souligne Michel Vanni lorsqu’il développe son concept de maladresse, qui pourtant met largement en avant les bienfaits de l’ouverture à l’étranger, dans la lignée de Bernhard Waldenfels. S’il écrit qu’il faut avoir « confiance dans la maladresse » (2009 : 302), il précise à la page suivante que « cette confiance maladroite […] se perd […] lorsque la menace ou le vertige nés de l’absence d’ancrage ne sont plus envisagés comme une nourriture ou une chance » (2009 : 303). Pour que l’ouverture soit féconde, il faut que le soi, ou même le milieu, qu’oublie souvent la perspective phénoménologique[6], puisse résister à la violence du choc, à la violence de l’ouverture ; il faut que ce qui reçoit l’étranger soit assez assuré pour faire de l’ébranlement une force. Ce qui n’est jamais gagné d’avance…

Etudier l’impact du choc sur le soi permet aussi de se concentrer sur le corps et sa chair. La méthode phénoménologique fournit des outils pour étudier « des corps engagés dans l’action, mais aussi des corps vulnérables – des corps qui tombent, qui se font mal. Et aussi des corps manipulant : des corps qui manipulent des choses et qui inventent des figures avec des objets et avec un environnement », comme le dit Joan Stavo-Debauge, en rappelant ce qui l’a attiré vers la phénoménologie, lui qui vient des sciences sociales. Cette attention au corps est particulièrement vive dans l’article de Christine Leroy qui relate son expérimentation dans un service de soin à des jeunes filles anorexiques, expérimentation qui visait à les faire pratiquer la danse-contact improvisation en vue d’évaluer l’apport de cette pratique pour réduire leurs troubles de la relation à autrui. Pour ce faire, Christine Leroy s’appuie notamment sur Emmanuel de Saint-Aubert (2021), qui, écrit-elle « élabore le concept de ‘‘portance’’ pour décrire un phénomène d’allègement existentiel à l’occasion d’une épreuve psychomotrice : je navigue et éprouve la portance de l’eau, je fais une randonnée et, après un moment d’adaptation, je me satisfais de la portance de la terre. » Son hypothèse est que la pratique de la danse-contact permettrait aux jeunes filles anorexiques du service où elle enquête de mieux ressentir les limites de leurs corps-propres, en éprouvant le poids de leur corps en étant portées et surtout en portant les autres. La phénoménologie lui donne ainsi un vocabulaire pour décrire les sensations des jeunes filles, notamment à partir de sa participation percevante aux ateliers de danse, où elle observe « avec le sens kinesthésique au moins autant qu’avec le sens visuel ». Mais elle se sert aussi de la méthode phénoménologique à rebours, pour l’analyse[7], en passant cette fois-ci du côté de la micro-phénoménologie pour échanger avec les patientes sur leurs sensations pendant les ateliers, grâce à un procédé qui permet « à la personne interviewée de revivifier sa mémoire sensorielle en répondant à des questions centrées sur le contexte d’effectuation d’une action ».

Enfin, Pauline Morales Guzmán, dans son article (en espagnol), se penche sur l’expression en gymnastique rythmique. Elle analyse ce sport sur fond des écrits de Maurice Merleau-Ponty et de Jean-Luc Nancy, mettant là encore en avant l’ouverture du corps, qui permet d’entrer en relation avec les autres et l’environnement. Elle conclut d’ailleurs son texte en écrivant que « dans le cas de la gymnastique rythmique, bien qu’il n’y ait pas d’interactions simultanées avec d’autres concurrents, sur un plan ontologique, le corps et l’expression gymnique sont toujours en relation avec l’autre : ouverts à l’extérieur. » Ici encore, la méthode phénoménologique fournit notamment des outils de description[8], notamment lorsque Paulina Morales Guzmán utilise la notion de schéma corporel, empruntée à Merleau-Ponty, pour décrire le lancer d’un ballon en gymnastique rythmique, qui selon elle est un exemple de relation pré-réflexive entre le corps et son extériorité : le ballon, comme le tapis sur laquelle la pratiquante se situe ou les règles de la discipline.

C’est « en phénoménologie que l’on est habitué à ne pas savoir exactement ce que l’on cherche, et à faire de cette ignorance partielle une stimulation supplémentaire pour la recherche, un aiguillon pour l’ouverture des questions et des problèmes », écrit Michel Vanni (2009 : 11). Les textes de ce second axe du dossier sur La méthode phénoménologique à ses frontières, dans cette veine, proposent des tentatives qui utilisent les outils de la phénoménologie et qui parfois la déplacent, la font évoluer. Ce faisant, ils s’inscrivent dans le tournant pratique de la phénoménologie (Depraz, 2004). Si les articles du premier axe se développent à partir de la considération spéculative d’une réflexion immanente à la phénoménologie, qui l’oblige à redéfinir son sens et ses limites[9], les articles de cet axe déplacent une analyse classique des vécus de conscience en général, pour aller vers des thèmes plus pratiques et appliqués, tantôt depuis la philosophie, tantôt depuis la sociologie. Les deux axes peuvent être lus de manière indépendante ; mais c’est ensemble et dans leur complémentarité que se développe, par l’usage et les pratiques, une réflexion sur la phénoménologie et sa méthode. Par esquisses, le lecteur aura une idée des pratiques phénoménologiques d’aujourd’hui et pourra esquisser sa propre boussole pour se repérer parmi les différentes manières de faire de la phénoménologie, sans jamais perdre les phénomènes (Quéré, 2004).

Ce second axe du dossier La méthode phénoménologique à ses frontières est donc composé, outre cette introduction, de trois articles et d’un entretien :

 

1/ « Phénoménologie, danse-contact improvisation et clinique : doter le corps-vécu de limites » par Christine Leroy ;

2/ « La expresión en la Gimnasia Rítmica como apertura: una lectura desde el cuerpo en el pensamiento de Merleau-Ponty y Nancy » par Paulina Morales Guzmán ;

3/ « La phénoménologie en boite de nuit : Une manière d’être au terrain » par Justine Scheidegger ;

4/ « La phénoménologie : méthode pour la sociologie ? »Entretien avec Joan Stavo-Debauge (propos recueillis par Audran Aulanier).

Bibliographie

Bégout Bruce, Le concept d’ambiance, Paris, Seuil, 2020.

Depraz Natalie, Comprendre la phénoménologie ; une pratique concrète, Paris, Armand Collin, 2006.

Depraz Natalie, « Le tournant pratique de la phénoménologie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, vol. 129, no. 2, 2004, p. 149-165.

Depraz Natalie, Écrire en phénoménologue : une autre époque de l’écriture, Paris, Encre marine, 1999.

Janicaud Dominique, La phénoménologie éclatée, Combas, Éditions de l’éclat, 1998.

Les Études philosophique, « La méthode phénoménologique aujourd’hui », vol. 100, n° 1, 2012.

Quéré Louis, « II faut sauver les phénomènes ! Mais comment ? », Espaces Temps, 84-86, 2004. p. 24-37.

Romano Claude, « Avant-propos », Les Études philosophiques, vol. 100, n° 1, 2012, p. 3-6.

Saint-Aubert Emmanuel de, Être et chair II. L’épreuve perceptive de l’être : avancées ultimes de la phénoménologie de Merleau-Ponty, Paris, Vrin, 2021.

Stavo-Debauge Joan, « Des ‘‘événements’’ difficiles à encaisser : Un pragmatisme pessimiste », Raisons Pratiques, n°22, « L’expérience des problèmes publics », Cefaï D. & Terzi C. (dirs.), 2012, p. 191-223.

Vanni Michel, L’adresse du politique, Paris, Éditions du cerf, 2009.

 

[1] Je tiens à remercier chaleureusement Marc Goetzmann et Circé Furtwängler pour leur aide, leur disponibilité et leur confiance, tout au long de la construction de ce dossier.

Merci également à toute l’équipe éditoriale, Florian Moullard et Tess Feyen en tête, dont le travail est particulièrement précieux.

Merci enfin aux évaluatrices et aux évaluateurs des articles, dont le travail de l’ombre est indispensable au fonctionnement de la vie scientifique. Merci donc à Emma Bigé, Véronica Cohen, Camille Froidevaux-Metterie, Gérald Hess, Mariana Larison, Anthony Pecqueux, Eric Pommier et Alessandro Porrovecchio.

[2] Je dis éventuellement, car ce n’est probablement pas cela que Romano a en tête… De manière plus large, cette discussion de méthode, qui est aussi un dilemme – phénoménologie comme pratique concrète, qui s’applique à des objets, versus métaphysique phénoménologique – est traitée largement par Janicaud dans La phénoménologie éclatée (1998). Voir en particulier le troisième chapitre de cet ouvrage (1998 : 44-70), où Janicaud se demande la chose suivante : « En détachant un principe inconditionné, la donation, des limites de tout horizon, en persistant à rendre compte dans ces termes de différents degrés de la phénoménalité, parvient-on vraiment à penser l’unité phénoménale de manière strictement phénoménologique ? Ou ne réintroduit-on pas plutôt, s’avançant sous les masques insolites de l’interlocution et de ‘‘l’interdonation’’, une métaphysique de l’amour ? » (1998 : 22-23). Merci à Circé Furtwängler d’avoir pointé ce dilemme.

[3] On se réfèrera tout de même au numéro cité des Études philosophiques (2012), où Bruno Leclercq, Claude Romano, Renaud Barbaras, Vincenzo Costa, Claudia Serban et Jean-Luc Marion exposent leurs conceptions de cette fameuse méthode.

[4] Toutes les citations de cette introduction qui apparaissent sans références sont issues des articles du dossier.

[5] Voir plus généralement la partie VI de cet entretien.

[6] Voir néanmoins les écrits de Bruce Bégout sur l’ambiance, notamment son livre Le concept d’ambiance (2020).

[7] Analyse qui passe aussi par la passation d’un questionnaire dit « validé », à savoir le questionnaire de Bruchon-Schweitzer ; voir l’article de Christine Leroy (notamment la section II.2) pour des précisions sur ce questionnaire.

[8] Sur le fait que la phénoménologie fournisse des outils pour décrire le monde apparaissant, voir la section III de l’entretien avec Joan Stavo-Debauge.

[9] Voir l’introduction au premier sous-dossier, intitulée « Opérativité et générativité » et signée par Luz Ascarate. Je profite de cette note pour la remercier pour le travail engagé en commun et de diverses manières autour de la méthode phénoménologique.

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