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Recension – Transformer le monde

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Transformer le monde ? L’efficace de la philosophie en temps de révolution (France-Allemagne, 1789-1815), par Ayse Yuva, Paris, Editions de la MSH, 2016 – Recension rédigée par Stéphanie Roza.

L’ouvrage d’Ayse Yuva découle du projet ambitieux de rendre compte des conceptions de « l’efficace politique de la philosophie » que l’on trouve chez un certain nombre de penseurs français et allemands, contemporains du bouleversement révolutionnaire de 1789 et ses suites. Sans préjuger a priori de la nature exacte de cet efficace tel qu’eux-mêmes se le représentent (influence, fonction critique, matrice idéologique ?), ni circonscrire de façon trop étroite la « philosophie » dont chacun, à la fin du XVIIIe siècle, s’accorde à reconnaître le rôle majeur dans la Révolution française, l’auteure cherche à expliciter la manière dont ces penseurs parfois impliqués très directement dans les événements politiques conçoivent le rôle historique de la philosophie ou peut-être plus précisément du « philosophique », un concept qu’elle dégage de sa vaste analyse, et qui correspond à la fois au souci du bien public, à l’entreprise d’autonomisation intellectuelle des citoyens et à l’effort d’abstraction et d’analyse appelé plus spécifiquement « philosophie ».

Trois groupes de philosophes retiennent son attention : côté français, les « Idéologues » et le groupe de Coppet rassemblé un temps autour de Mme de Staël ; côté allemand, Kant et ses successeurs. Plutôt que sur la philosophie « en temps de révolution » proprement dite, l’analyse est donc essentiellement centrée sur les efforts de ces différents auteurs pour sauver l’idée de la nécessaire implication de la philosophie dans les affaires publiques après l’épisode de la Terreur, que la majorité d’entre eux réprouvent et dans laquelle de nombreux contemporains voient, justement, les effets néfastes de la philosophie.

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Le résultat est impressionnant. En moins de 400 pages, l’auteure synthétise sans la réduire la pensée d’un grand nombre de philosophes français et allemands, avec une maîtrise des deux langues qui lui permet de rentrer à chaque fois avec finesse dans les subtilités des textes. Ce faisant, elle parvient à prouver de façon tout-à-fait convaincante que le partage traditionnel entre « grands » philosophes dignes d’attention et « petits auteurs » trop souvent dédaignés est illégitime. En ne reculant pas devant la comparaison des thèses d’un Destutt de Tracy ou d’un Rehberg à celles de Kant ou Fichte sur des questions cruciales, elle montre que les uns et les autres incarnent des positions théoriques tout aussi structurantes du paysage intellectuel de l’époque et tout aussi intéressantes, de ce point de vue.

Par exemple, l’étude du problème de l’insertion des principes tirés de la philosophie dans les politiques gouvernementales permet de dégager deux grands modèles : celui de l’adaptation ou de l’application des principes, où la philosophie doit se prolonger et se concrétiser dans des « sciences morales et politiques », et celui de la réalisation complète des principes dans une réconciliation finale de l’être et du devoir-être. Le premier modèle est celui des Idéologues français, le second celui des Allemands du moins jusqu’à 1806. L’approche comparatiste d’A. Yuva la conduit d’une part à rendre justice à des auteurs comme Condorcet ou Volney en montrant toute la richesse de leur réflexion sur les rapports entre les progrès de « l’esprit philosophique » et ceux des arts et des sciences. D’autre part, elle est l’occasion d’argumenter contre le préjugé qui voudrait que la philosophie allemande de cette époque ait d’emblée renoncé à toute application pratique et à toute prétention de changer « directement » le monde. Au contraire, Kant apparaît dans cette analyse comme cherchant les moyens d’enclencher sans plus attendre un processus devant mener à la réalisation des principes pratiques issus de sa philosophie dans l’histoire collective. Ainsi, l’auteure rend justice aux uns comme aux autres en amenant son lecteur à se déprendre des idées reçues remontant pour certaines à l’époque révolutionnaire elle-même.

On pourra cependant s’interroger sur les limites de la méthode choisie pour l’étude des auteurs, en particulier des Français. L’auteure prend le parti de se passer d’une contextualisation précise des textes : à aucun moment le parcours de Volney, Condorcet, Mme de Staël ou B. Constant, acteurs politiques pourtant loin d’être historiquement secondaires, n’est retracé dans le cadre des événements révolutionnaires puis post-révolutionnaires ni mis en lien avec la succession de leurs écrits. A. Yuva choisit également de ne pas disposer son analyse dans un ordre chronologique qui aurait éventuellement permis de mettre en évidence une évolution théorique et politique des auteurs : au contraire, l’ouvrage suit l’ordre de déploiement des concepts au sein d’une reconstitution purement analytique des conceptions de l’efficace politique de la philosophie. Les positions des auteurs doivent-elles pour autant être considérées comme globalement cohérentes ou du moins stables ? Les faits de la Terreur, de l’arrivée au pouvoir de Napoléon et de l’occupation française de l’Allemagne sont les seuls mentionnés et ils ne constituent qu’un arrière-plan assez vague. Ils ne sont pas analysés comme des réalités complexes susceptibles d’exercer une influence elle-même complexe, voire contradictoire sur la pensée de ceux qui les vivent et y jouent leur rôle.

L’auteure se défend dès l’introduction de vouloir chasser sur les terres des historiens (p. 7) ; elle reste fidèle à ce partage disciplinaire des tâches en écartant la question du rapport entre la pratique des auteurs pour transmettre la philosophie au sein des institutions (à l’université par exemple) et leurs théories sur cette transmission (p. 212). Pourtant on peut objecter que le problème philosophique de l’efficace de la philosophie lui-même inclut la question de la pratique réelle, historique, des théoriciens de cet efficace. En effet, l’attention portée à cette pratique aura des effets importants sur l’analyse « interne » des textes, a fortiori dans le cas des auteurs et de la période étudiés. Il s’agirait alors moins de se demander dans quelle mesure leurs théories seraient « l’expression voire le reflet de certains dispositifs institutionnels » (p. 10) que de s’interroger sur la stratégie argumentative des auteurs dans ces contextes et sur la véritable nature et la fonction de chaque argument ou thèse : par exemple, a-t-on affaire à une arme polémique circonstancielle ? Les éventuelles tensions internes sont-elles structurelles ou reflètent-elles seulement une lutte en cours ? Seul un rapport minutieux à l’histoire permet de résoudre ce genre de problèmes qui paraissent incontournables si, comme l’écrit A. Yuva, l’objectif est bien de ressaisir « la façon dont des concepts anciens ou inédits sont investis de sens et d’enjeux politiques nouveaux » (p. 7). Un tel questionnement ne conduirait pas à faire œuvre d’historien(ne), mais bien d’historien(ne) de la philosophie, puisque l’enjeu n’est autre que de se demander ce que le réel fait à la pensée, en particulier par temps de révolution.

Soulignons toutefois que ces interrogations n’enlèvent rien au mérite ou à l’intérêt de l’ouvrage. Son auteure renouvelle profondément les termes du questionnement sur les rapports entre philosophie française et philosophie allemande à cette période cruciale, qu’elle aborde sans chercher à en aplanir les difficultés. De ce point de vue, on appréciera particulièrement la conclusion qui insiste finalement sur les ambivalences profondes du rapport de la philosophie à sa propre efficace politique : ambivalences sur le statut du devenir-politique de la philosophie, sur son autonomie par rapport à l’idéologie (sans majuscule) et à la religion, sur sa volonté paradoxale de s’inscrire dans la réalité du présent tout en entendant incarner la nécessaire prise de distance théorique par rapport à ce présent. Un ensemble de tensions et de problèmes d’autant plus importants et urgents à souligner que, débordant le cadre des limites chronologiques du travail d’A. Yuva, ils s’imposent à tout citoyen soucieux d’intervenir de façon consciente et réfléchie dans la Cité.

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