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Recension – L’Autorité d’un canon philosophique. Le cas Descartes

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Anca Mihalache a obtenu son doctorat en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2023. Ses recherches portent sur le moment post-structuraliste de la philosophie française et sur les implications philosophiques, politiques et esthétiques de l’interdisciplinarité en philosophie.

Delphine Antoine-Mahut, L’Autorité d’un canon philosophique. Le cas Descartes, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 2021.

L’ouvrage est disponible ici.


Introduction

Dans L’Autorité d’un canon philosophique. Le cas Descartes, Delphine Antoine-Mahut propose une analyse du processus de canonisation de la figure philosophique de Descartes en réexaminant la manière dont cette figure a été sédimentée par les strates discursives successives ayant déterminé une consistance historique du cartésianisme. D. Antoine-Mahut part du postulat qu’un canon philosophique – compris comme processus où certaines figures philosophiques restent attachées à la centralité discursive au fil du temps depuis leurs positions situées spécifiques, tandis que d’autres sont occultées par ces mêmes figures à travers un phénomène complexe sous-tendant des échanges institutionnels, discursifs et sociaux ayant lieu entre des acteurs dont les positions entretiennent des relations inégales, processus se déroulant parfois selon des temporalités asynchrones –  n’est pas neutre, car il est constitué non seulement de textes, mais aussi de valeurs et d’affects. En adoptant cette perspective, elle propose de recontextualiser le processus de formation et les préfigurations du canon cartésien du point de vue de l’histoire de la philosophie, conçue comme une histoire différentielle, où la figure d’un Descartes originaire fait écho en permanence aux figures cartésiennes ultérieures. Dans le cadre de cette analyse du canon cartésien – qui s’arrête au XIXe siècle –, chaque strate historique des débats philosophiques apporte de nouvelles possibilités du canon.

I.

Parmi les débats qui ont joué un rôle essentiel dans la formation du canon cartésien, D. Antoine-Mahut accorde une attention particulière à la relation entre Descartes et Henricus Regius (1598-1679) et aux conséquences philosophiques ultérieures de cette relation, considérée comme « un lieu privilégié et sans équivalent pour observer l’évolution d’un ensemble de possibilités cartésiennes initiales » (p. 16) – possibilités centrées par D. Antoine-Mahut autour de la direction d’un cartésianisme dogmatique avec la figure centrale de Clerselier et de la direction d’un cartésianisme empirique, avec la figure centrale de  Regius, auxquelles s’ajoutent les gestes d’un Descartes « originaire », en partie irrécupérable par les démarches interprétatives ultérieures. Initialement disciple de Descartes, car « il luttait contre la physique aristotélicienne avec les armes de la physique nouvelle de Descartes » (p. 16), Regius sera par la suite répudié par celui-ci, car il « voulait étendre la critique des formes substantielles aux idées innées de l’âme et de Dieu et […] Descartes ne cautionnait pas cette extension » (p. 16). D. Antoine-Mahut rappelle que la relation entre Regius et Descartes connaît ses premières dissensions avec la querelle d’Utrecht. La publication du Discours de la méthode et des essais en 1637 – la Géométrie, la Dioptrique et les Météores – va déterminer une association entre Regius et Descartes par les théologiens aristotéliciens d’Utrecht, raison pour laquelle les gestes de Descartes vont viser à singulariser sa philosophie par rapport à celle de Regius. Ces gestes de Descartes contribuent à la création du canon et parmi ces mouvements initiaux, D. Antoine-Mahut met l’accent sur la Lettre-Préface de Descartes aux Principes de la philosophie de 1647, qui visait à « rendre publique sa rupture avec Regius et [à] distinguer radicalement le projet des Principes de celui des Fundamenta physices » (p. 42). Elle rappelle que dans ce texte Descartes désavoue Regius de manière officielle, ce qui fait écho à son désaveu dans des lettres privées, par exemple à Mersenne, à Huygens ou à Elisabeth. Dans les Notae in Programma quoddam, Descartes se sépare définitivement de Regius afin d’affirmer sa propre philosophie – selon D. Antoine-Mahut, cet épisode va déterminer d’un côté une « radicalisation dualiste de Descartes » et de l’autre une « radicalisation empiriste de Regius » (p. 59). Dans les Notae in Programma, Descartes affirme la position erronée de Regius, car il réduit « les pensées aux pensées organiques » (p. 60), sa thèse étant une « thèse de l’organicité de l’esprit, ou […] ce que nous désignerions aujourd’hui comme un monisme matérialiste » (p. 60). Or, pour Descartes toute idée est une idée innée et il oppose cet innéisme au scepticisme de Regius.

Parmi les moments décisifs de la formation du canon cartésien, D. Antoine-Mahut rappelle la publication posthume du premier tome des Lettres de Descartes sur la morale, la physique et la médecine en 1657, dont la préface, rédigée par Claude Clerselier, fait écho aux débats auxquels Descartes avait pris part de son vivant et creuse la distance entre Descartes et Regius. En réaction à ce texte, la préface de Carolus Fabricius – dont l’identité est aujourd’hui incertaine – à la réédition de la Brevis Explicatio Mentis Humanae vise à restaurer la figure de Regius (p.83) par rapport aux polémiques avec Descartes et à « rétablir son autorité philosophique » (p. 88). La préface de Clerselier confirme non seulement l’importance du débat entre Descartes et Regius, mais cette confirmation « donne exemplairement à voir l’entretissage des matériaux empiristes et dualistes, dans la formation même du canon cartésien » (p. 84). Clerselier propose au sujet de Descartes « de le faire entrer dans l’histoire, en le distinguant, aussi nettement que Descartes lui-même avait tenté de le faire, de celui qu’on pourrait croire “ressuscité en lui”, c’est-à-dire Regius » (p. 84) et défend une démarcation nette entre les arguments de Descartes et ceux de Regius, afin que l’histoire de la philosophie associe Descartes « à une philosophie de la distinction substantielle fondée dans l’activité divine », tandis qu’« avec le nom de Regius, toute forme de philosophie limitant ce que la rationalité humaine peut connaître aux modalités des substances, ou se résolvant dans un empirisme phénoménal, rejoindra le camp des libertins et des athées » (p. 106-107). Clerselier contribue à la fondation d’un cartésianisme officiel, tout en affirmant l’importance de Regius au sein du cartésianisme, consolidant une voie occasionaliste de Descartes :

 « Pour le cartésianisme officiel, que la matière doive prendre successivement toutes les formes dont elle est capable signifiera désormais, dans le cas des corps, que Dieu exerce sa toute-puissance créatrice sur une matière entièrement passive et, dans le cas des âmes, que Dieu se sert de leur volonté comme d’un “instrument” pour les “incliner” à telle ou telle action. Cette voie occasionnaliste, que Descartes a ouverte mais qu’il n’a pas personnellement empruntée, est le dernier mot de Clerselier afin de sauver l’orthodoxie de Descartes. » (p. 138)

En soulignant cette voie occasionnaliste, Clerselier montre selon D. Antoine-Mahut « le rôle des arguments de Regius dans la production de cette interprétation officielle du cartésianisme » (p. 138). C’est ainsi qu’elle distingue trois cartésianismes – le « cartésianisme dogmatique officiel » de Clerselier, le « cartésianisme empirique officieux » de Regius et le « cartésianisme original » de Descartes (p. 138).

D. Antoine Mahut accorde une attention particulière aux retours des arguments de Regius dans l’histoire de la philosophie. L’un de ces retours se produit avec Malebranche, qui « va reprendre le travail de Clerselier, avec les armes de Regius, pour les retourner contre un certain La Forge » (188). Les arguments de Regius insufflent la perspective de Malebranche, toutefois ces arguments « restent une partie d’un tout plus vaste, dans lequel l’occasionnalisme sert le théocentrisme, ce qui n’est évidemment pas l’objectif de Regius » (p. 195). Malebranche contribue à la formation d’un cartésianisme empiriste, « dont la fortune est massive, dans l’héritage des Lumières et dans la psychologie au XIXesiècle » (p. 195), où l’expérience est mise au centre de la connaissance, même si D. Antoine-Mahut souligne que dans l’historiographie du cartésianisme, Malebranche trouve difficilement sa place au sein du cartésianisme empiriste.

Une autre réverbération des arguments de Regius survient chez Destutt de Tracy, par exemple dans son texte « Sur les Lettres de Descartes » de 1806, qui s’adresse aux rédacteurs du journal des Idéologues La Décade (p. 246). Pour Destutt, le noyau du cartésianisme est un noyau empirique, tandis que « la version métaphysique officielle de ce cartésianisme [est] […] une complète perversion » (p. 246). Le cartésianisme est ainsi associé à l’Idéologie, tout comme la figure de Regius, et la version du cartésianisme métaphysique renvoyée à un détournement perverti du cartésianisme. La réponse à Destutt est analysée par D. Antoine-Mahut à travers la figure de Victor Cousin. Elle note qu’« en réponse à Destutt et […] à la dissociation opérée par les “sensualistes” entre le cartésianisme métaphysique officiel et l’empirisme, […] Victor Cousin va consacrer le canon cartésien métaphysique et dualiste dans l’institution française » (p. 260).

De par sa position dans les structures de pouvoir et de légitimation, Victor Cousin est un acteur central de l’institutionnalisation de la philosophie[1]. D. Antoine-Mahut souligne qu’au milieu du XIXe siècle, en mobilisant la philosophie des XVIIe et du XVIIIe siècles, Victor Cousin pose les bases d’une « philosophie d’État » et dans ce contexte la figure de Descartes est mobilisée comme figure centrale (p. 261-262)[2]. Pour Cousin, les arguments de Regius doivent être ombragés, car ils sont rattachés à une forme de sensualisme comprise comme limitation de « toutes les connaissances auxquelles l’esprit humain est susceptible de parvenir en cette vie, aux connaissances auxquelles nous pouvons accéder par les sens externes » (p. 266).

La cristallisation du processus d’institutionnalisation du canon cartésien est également visible selon D. Antoine-Mahut avec le jeune Renouvier, qui opère toutefois une ouverture des possibilités institutionnelles de la philosophie de Descartes. La démarche de Renouvier dans le Manuel de philosophie moderne, version publiée de son Mémoire sur le cartésianisme (1842),

[…] présente un Descartes intégratif, c’est-à-dire un Descartes ouvrant la voie à deux filiations opposées mais qu’il est nécessaire de tenir ensemble : une filiation métaphysico-idéaliste et une filiation matérialiste médicale. Ce faisant, Renouvier met en lumière la seconde, ombragée par le discours officiel (p. 318).

Regius devient intégré au cartésianisme, même si, comme souligne D. Antoine-Mahut, la figure de Descartes proposée par Renouvier est différente à la fois de celle de Destutt de Tracy et de Cousin. De plus, Renouvier reformule la question « de la définition de la métaphysique, par une réflexion centrée non plus sur l’âme ou sur Dieu, mais sur la matière. Il fait du travail sur la métaphysique de la matière la condition de possibilité d’une nouvelle philosophie critique » (p. 318).

II.

Le travail de D. Antoine-Mahut propose de démontrer qu’un canon philosophique est le résultat d’un champ de forces synchroniques et diachroniques qui traversent les strates successives qu’une figure philosophique sédimente progressivement dans l’histoire. C’est ce processus qui a pu donner naissance à tant de figures de Descartes :

À partir d’une indétermination initiale entre un chemin rationaliste et dualiste, d’une part, et une voie plus empiriste, d’autre part, on peut ainsi distinguer des figures parfois opposées les unes aux autres : celles d’un Descartes matérialiste ou d’un Descartes onto-théologien, d’un Descartes défenseur d’une union étroite entre l’âme et le corps ou d’un Descartes croyant au “fantôme dans la machine”, ou bien encore, d’un Descartes mathématicien ou d’un Descartes métaphysicien, etc.  (p. 348)

Un canon philosophique peut ainsi accueillir des visages discordants d’une même figure philosophique et il est souvent le produit des moments philosophiques compris comme paradigmes sociaux, politiques et philosophiques. Ce sera également le cas pour le Descartes du XXe siècle, qui deviendra méconnaissable par rapport au Descartes des siècles précédents, comme on le voit par exemple avec les interrogations de Foucault ou de Derrida, au centre desquelles se trouve un Descartes à double visage qui surgit avec la question post-structuraliste de la fin de la philosophie. Chez Foucault, Descartes est le dernier moment d’un langage qui s’épuisera dans la disparition du sujet philosophant[3] et joue le rôle de témoignage de l’exclusion de la folie du domaine de la raison à l’âge classique[4] – c’est à partir de Nietzsche que la philosophie intègre la folie exclue du langage de la raison[5], par le biais d’un langage de la limite et de la transgression. En apparence, la lecture de Derrida s’éloigne de la lecture foucaldienne, car dans « Cogito et histoire de la folie » il s’oppose au postulat de Foucault selon lequel le moment cartésien coïncide avec une réduction au silence de la folie et défend au contraire l’idée que la folie serait chez Descartes une folie totale accueillie au cœur même de la raison – mais en réalité, la lecture derridienne trahit une interrogation similaire des limites du langage philosophique.

Ce que les différentes figures de Descartes montrent c’est qu’un canon philosophique est une construction historique qui repose toujours sur un pôle fantomatique d’une figure originaire. Sa venue en présence, pour reprendre une figure de Derrida, relève d’une tension constante entre la figure d’origine et ses multiples visages. Mais comme le montre D. Antoine-Mahut, ce qui subsiste dans un canon, ce ne sont pas seulement les débats philosophiques sur les textes, mais aussi les figures qui accompagnent l’évolution d’une figure canonique et qui agissent comme des invariants négatifs – ainsi, dans le « cas Descartes », elle se propose de « braquer le projecteur sur celles qui sont restées dans l’ombre mais n’ont jamais cessé d’être présentes, là, sous nos yeux. » (p. 348). Dans la construction d’un canon philosophique les figures qui jouent un rôle essentiel sont non seulement celles qui suivent les traces d’un « instaurateur de discursivité »[6] originaire et qui renforcent le canon, mais aussi les figures absentes d’un canon philosophique – « ombragées » ou parfois même réduites au silence, qui instruisent au regard de l’histoire des dominations qui forge l’institutionnalisation d’une figure philosophique, comme c’est le cas avec l’absence des femmes au regard de la formation du canon cartésien. Par exemple, Elisabeth de Bohême a non seulement eu une influence certaine sur la philosophie cartésienne, sa réflexion et le dialogue porté avec Descartes en font une philosophe à part entière, même si l’histoire de la philosophie a généralement déconsidéré ce rôle. Même si D. Antoine-Mahut n’évoque pas l’absence des femmes du canon cartésien, cette absence transparaît telle une visibilité négative du texte – dans l’analyse du « cas Descartes », les figures qui ont une place centrale dans les savoirs et donc la possibilité de légitimer un discours philosophique sont strictement des figures masculines. Le texte de D. Antoine-Mahut donne ainsi à voir, de manière indirecte, le négatif de la formation d’un canon philosophique au sein de l’histoire de la philosophie, en montrant non seulement les visibilités du canon cartésien, mais aussi ses zones d’ombre et les silences qui l’entourent.

Conclusion

Le travail de D. Antoine-Mahut montre que le processus de canonisation de la figure philosophique de Descartes relève à la fois de zones de visibilité et de silences dans l’histoire de la philosophie. Son analyse du canon cartésien retrace plusieurs directions du cartésianisme, avec un accent particulier sur la direction du cartésianisme dogmatique et celle du cartésianisme empirique, auxquelles s’ajoute une entreprise de contextualisation de la figure d’un Descartes originaire.

 

[1] Comme rappelle D. Antoine-Mahut, il a été « titulaire de la chaire d’histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne, directeur de l’École Normale de la rue d’Ulm, conseiller d’État, Pair de France, membre de l’Académie Française, directeur de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, ministre de l’Instruction publique et président du jury d’Agrégation en charge de la nomination et de l’inspection des professeurs de philosophie partout en France. » (p. 261).

[2] Pour une vue détaillée sur la multiplicité des figures philosophiques ayant contribué au canon cartésien au XIXe siècle, voir aussi Delphine Antoine-Mahut, « Figures de Descartes dans l’historiographie française au XIXe siècle », Dix-septième siècle, 2022/3 (n° 296), p. 485-498.

[3] Michel Foucault, « Préface à la transgression » (1963), in Dits et écrits (1954-1988), t. I, 1954- 1975, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 271.

[4] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Tel », 1972, p. 56-57.

[5] Michel Foucault, « Folie, littérature, société » (1970), in Dits et écrits (1954-1988), t. I, op. cit., p. 981.

[6] Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1969), in Dits et écrits (1954-1988), t. I, op.cit., p. 832-833.

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