La critique passeronienne du « faire-semblant » épistémologique.

La libre concurrence d’approches théoriques logiquement non-réfutables devrait être la norme et devrait s’exprimer également dans les discussions scientifiques. Pourtant, comme le déplore Passeron, l’interaction entre scientifiques s’effectue pour une grande part sur le mode de la réfutation catégorique, attribuant aux preuves en sciences sociales la forme rhétorique, à défaut de forme logique, des sciences nomologiques. Ceci est le reflet d’une « illusion nomologique », trace d’un naturalisme latent qui perdure dans l’appréhension générale des sciences sociales.

La pluralité irréductible des langages de description du monde social.

Les sciences sociales sont caractérisées par la pluralité irréductible des questions posées au monde historique, corollaire chez Passeron du « polythéisme des valeurs » à l’origine du « rapport aux valeurs » (Wertbezug), cette subjectivité originelle qui guide et doit guider toutes les recherches chez Weber, que Passeron reformule dans le langage analytique par la pluralité des assemblages conceptuels cohérents aussi bien qu’incommensurables permettant d’interpréter le cours du monde historique.

« La sociologie ne sera jamais un savoir cumulatif au sens où un corps théorique et protocolaire central permettrait d’organiser l’ensemble des connaissances produites et donc, last but not least, que jamais un énoncé n’interdira tout autre sur les mêmes réalités empirique, au moins idéalement »[1].

En effet, puisqu’il y a autant de sociologies qu’il y a de langages théoriques utilisés par les chercheurs dans la description et l’interprétation du monde historique[2], il faut remédier à la prétention totalisante des théories scientifiques, car, si tous les résultats se réfèrent à un contexte particulier, et selon lequel les concepts descriptifs et analytiques, les catégories d’interprétation qui donnent du sens à ces résultats sont construits et ont le statut de « quasi-noms propres »[3], il ne peut y avoir une seule théorie (vraie, ou, pour garder le vocabulaire poppérien, « non fausse ») en mesure de prendre logiquement le dessus, de s’avérer être la seule et l’unique théorie valable à un moment donné de l’histoire de la science. Ces théories ne sont même pas hiérarchisables et ne peuvent avoir de prétention à être logiquement supérieures aux autres. Par contre, toutes les théories ne se valent pas toujours et c’est en cela que Passeron, au contraire de théoriciens comme Latour, Woolgar, Stengers, les herméneutes, etc… ne tombe pas dans un relativisme extrême du « tout est bon » à l’instar de Feyerabend. En effet, les résultats des sciences sociales sont scientifiques dans la mesure où ils répondent aux critères de l’évidence rationnelle. S’il existe une unité en sciences sociales, c’est celle de l’intelligibilité de la preuve, à partir du moment où les cheminements méthodiques et rationnels sont explicités, peu importe la diversité des formes argumentatives qui sont à l’œuvre en sciences sociales pour faire comprendre quelquechose, pour produire cette intelligibilité. C’est ce que Passeron résume par la formule : « unité de l’évidence, diversité des argumentations ». Les sciences sociales sont certes des sciences de l’interprétation, mais cette interprétation n’est pas libre, irrationnelle, spontanée ou subjective. Elle n’est scientifique que si elle répond aux critères wébériens de l’objectivité scientifique, non de la « sympathie » schélerienne, mais de l’« adéquation quant au sens » (Sinnadäquanz). Le « Verstehen » implique « de nombreuses restrictions que le « rationalisme de méthode » impose à toute reconstruction du sens historique des actions sociales, en excluant par le recours à la comparaison historique la compréhension d’humeur ou celle, tout aussi fallacieuse, de l’empathie spontanée. »[4] Ce rationalisme de méthode exige notamment que, loin de tenter de nier les actes d’interprétation qui président toujours aux descriptions en apprence les plus neutres, on use bien plutôt d’une méthode constante et explicite d’interprétation, « elle-même toujours solidaire d’un langage théorique. »[5] C’est-à-dire que les méthodes de preuve dans les sciences sociales sont extrêmement diverses, utilisant des « grammaires probatoires » multiples, un mélange toujours différent de narration historique, d’interprétation et de formalisme, et d’explication par le langage artificiel des nombres et des modèles, produisant des preuves qui, elles, par contre, sont unanimement intelligibles par la raison.

Ainsi, les théories, qui, dans l’absolu, ne peuvent être réfutées, peuvent être comparées en fonction de leurs résultats. Leur « puissance logique » n’est pas égale, et leur hiérarchisation peut s’effectuer en fonction de leur complexité ainsi que de la portée des énoncés qu’elles produisent. Elles se laissent comparer et classer en fonction de la richesse des informations qu’elles permettent d’assembler, du nombre d’exemples qui permettent de l’étayer ainsi que « la « densité » des interprétations qu’elles permettent de formuler dans un même langage de description : la liste des faits que chacune rend « pertinents » est plus ou moins longue[6]. C’est-à-dire que toutes les théories peuvent avoir une valeur heuristique, interprétative et explicative supérieure ou inférieure à d’autres. Par contre, chacune d’entre elle ne peut être réfutée contre une autre théorie, elles ne peut être exclue de la science en tant que « grille conceptuelle projetée sur le monde afin de tester les connaissances qu’elle peut produire dans le langage qu’organisent ses axiomes et ses définitions »[7] (c’est la définition que donne Passeron d’une théorie, ne différant par là en rien de Popper). Passeron cherche à montrer que différentes théories peuvent être valables, et être la source de connaissances objectives et scientifiques dans différents contextes, et prône une sorte de « tolérance théorique ». L’infinité de questions susceptibles d’être posées au monde historique fait des sciences sociales des sciences qui fonctionnent comme l’agriculture sur brûlis successifs. S’il ne peut exister de paradigme formalisé en sciences sociales qui en dominerait la production théorique et conceptuelle, alors les théories sont logiquement et légitimement en concurrence pour

« Explorer, à qui mieux mieux et vaille que vaille, l’empirie des phénomènes historiques, sans pouvoir ni se réfuter mutuellement (du fait de leurs faibles intersections conceptuelles), ni se hiérarchiser véritablement (du fait de la non-commensurabilité de leurs performances interprétatives) »[8].

C’est à partir de ces conclusions que J.C. Passeron formule la façon dont il envisage la vie scientifique française, dont le fonctionnement, à son sens, est le reflet d’un positivisme latent, ou, à proprement parler, d’une acception naturaliste de leurs travaux, de leurs résultats, naturalisme qui se laisse détecter dans les débats qui rythment la vie scientifique.

Le « faire-semblant » épistémologique dans les discussions savantes.

La position naturaliste qui prône que la sociologie « devrait revêtir, ou devra revêtir à l’avenir, en ses propositions constitutives, la forme de l’universalité logique qui prête à réfutabilité poppérienne ou s’avouer littérature »[9] et qui rejette l’assertion interprétative hors de la science en ne lui faisant jouer, dans le meilleur des cas, que « le rôle d’un stimulus », même si elle n’est pas au cœur des travaux sociologiques, guide et oriente tout de même le déroulement des débats scientifiques, quitte à leurrer le public, les lecteurs, les nouveaux entrants dans le champ scientifique, au sujet du statut de la preuve et surtout du statut épistémologique des théories en sciences sociales. Passeron soutient en effet la thèse que la communauté des savants, dans ses interactions les plus « scientifiques », souffre d’une « illusion nomologique » persistante, du fait que :

« Pour tout un ensemble de raisons tenant à l’histoire du savoir scientifique et de son statut culturel, l’idéal de scientificité prévalant dans l’univers (fort différencié en réalité) des sciences dites exactes, l’idéal nomologique, persiste à assumer la fonction de référence absolue, d’étalon obligé pour la mesure de la scientificité »[10].

Cette illusion nomologique pousse les spécialistes des sciences sociales à opérer dans leurs discussions en extrapolant un peu la valeur épistémologique de leurs travaux, en faisant comme si leurs travaux se situaient dans la sphère logique des sciences aux lois universelles. En somme, à défaut d’être en mesure de produire des théories du même type logique que les sciences naturelles, certains chercheurs leur donnent tout de même dans leurs débats le même aspect extérieur, la même puissance rhétorique de réfutation.

Passeron nomme « faire-semblant » cette attitude des représentants de divers courants théoriques qui, dans la rhétorique utilisée pour discuter leurs travaux comme ceux des autres, prétendent réfuter, rejeter hors de la science les approches théoriques concurrentes en même temps que leurs travaux, lors même que ces savants sont, sauf exception, très au fait du statut épistémologique de ce qu’ils font. Les tensions entre écoles théoriques donnent en effet souvent un aspect plus polémique que scientifique aux débats qui se déroulent dans les revues spécialisées. Le rejet dans l’illégitimité, la virulence des réfutations, souvent radicales, que s’opposent mutuellement les adversaires scientifiques lors de débats qui ont souvent pour objet des travaux particuliers, n’est à son sens pas fondée épistémologiquement, puisque logiquement, il n’est pas possible de réfuter absolument une approche théorique. C’est pourquoi une concurrence entre paradigmes légitimes devrait pouvoir s’imposer. Passeron, qui ne revendique a priori aucune dimension prescriptive à ses thèses[11], puisqu’il ne prétend que décrire ce que les sociologues font, et le statut des théories que les sciences sociales « produisent », épistémologiquement parlant, reconnaît à son ouvrage une seule dimension normative, qui aurait pour objet non le travail des sociologues en lui-même, mais plutôt la forme des interaction entre scientifiques, et le déroulement coutumier de leurs discussions :

« On embrouille, on déplace, on caricature, on majore, on envenime l’échange des idées et des résultats lorsqu’on accepte de laisser s’organiser le langage des débats (oraux ou écrits) comme si on discutait des énoncés contradictoires dans une science paradigmatisée où “ l’universalité” de l’assertion autorise stricto sensu la « réfutabilité » au sens poppérien : “ M. X. a réfuté M. Y.” ; “ La théorie Z a définitivement remplacé la théorie W “ (…), entend-on de toutes parts. Ce pseudo-poppérisme de convEnance ou de mimétisme ne suffit évidemment pas à poppériser “ l’espace logique” où se définit la véridicité des travaux exemplificateurs d’une recherche sociologique, mais il réussit fort bien à rendre inextricable le tri entre l’inégale valeur explicative et interprétative des différentes connaissances sociologiques, puisqu’il transforme un problème méthodologique en une joute de stratégies rhétoriques. »[12]

Les sociologues, rationnellement, s’accorderaient donc largement sur la nature des théories sociologiques, qui diffèrent des sciences expérimentales, et de la spécificité épistémologique de leurs résultats découlant de la spécificité du régime de la preuve en sciences sociales, mais occulteraient ce constat dans le déroulement de leurs débats : C’est précisément pour cette raison, poursuit Passeron, qu’il « faudrait tenir compte de ce que sont intrinsèquement nos constructions d’objet pour en débattre utilement dans nos argumentations conflictuelles », au lieu de faire comme si les théories sur lesquelles s’appuie tout travail sociologique n’étaient pas, avant tout, un travail d’interprétation, et ses résultats de l’ordre de la présomption, ses preuves, de l’ordre de l’exemplification, quelles que soient les méthodes appliquées, si rationnelles, si formelles et modélisées qu’elles soient : « Même le recours aux méthodologies les plus quantitatives ou les mieux formalisables ne transforme pas le mode assertorique des conclusions que nous en tirons »[13]. Les débats entre théories divergentes (et aux approches conceptuelles souvent incommensurables) se déroulent pourtant souvent sous la forme de discussions « toutes choses égales par ailleurs », de type poppériennes, à l’ambition réfutatoire. Il en découle souvent qu’à défaut de pouvoir se réfuter au sein d’un paradigme commun, il ne reste plus qu’à exclure de la science les autres approches théoriques.

Ce mimétisme des sciences sociales sur les sciences naturelles perdure donc sous la forme d’une négation, d’une fiction du statut épistémologique des sciences sociales. Il y voit une source de dégâts intellectuels certains, surtout lorsque :

« le faire-semblant prend pour cible les jeunes chercheurs ou les étudiants, qui contractent, au spectacle de ces débats entre sectes acharnées à se labelliser sciences-chapelles par tous les moyens, les pires habitudes d’une langue de bois épistémologique. »[14]

En effet, à force de prendre l’habitude de débattre dans un style plus polémique que scientifique, de s’excommunier mutuellement de la science, les chercheurs et surtout les jeunes entrants dans le champ peuvent perdre de vue, ou peuvent tout simplement se leurrer sur le statut épistémologique de ce qu’ils font, perdant de vue que le raisonnement sociologique ne s’accomodera jamais (ou tout du moins pas pour le moment) d’un paradigme unique, de présupposés théoriques de base autour desquels tous s’accorderaient dans un langage formel non-ambigu et exempt de la polysémie inhérente aux concepts tirés du langage naturel. C’est précisément l’absence de reconnaissance explicite de la pluralité des théories légitimes, de la « co-existence concurrentielle des langages de description »[15] du monde historique, qui donne toutes les apparences d’une lutte pour la réfutation définitive d’approches théoriques lors des débats.

L’épistémologie de J.C. Passeron fait appel à l’épistémologie de Weber (et à la stylistique de la philosophie analytique, en particulier inspirée de Wittgenstein) dans ce qui se veut être une véritable « rupture » épistémologique. Précisément, il aimerait amener les sociologues à considérer leurs travaux pour ce qu’ils sont vraiment, à savoir tout sauf des résultats de science expérimentale. Il voudrait les voir « faire ce qu’ils disent et dire ce qu’ils font ». Le recours à Weber pour asserter de telles propositions est certes inhabituel en France, mais sorti de l’horizon français, ce « pavé dans la mare » pourrait apparaître bien dérisoire. Rien qu’en France, les détracteurs de Passeron reviennent beaucoup sur la « régression » que représenterait le recours à une épistémologie qui date, tout de même, d’il y a quelques décennies. Il faut essayer de comprendre pourquoi son emploi aujourd’hui en France paraît malgré tout prendre tous les caractères de la nouveauté, de l’originalité, surtout dans son appel à la tolérance théorique. Il semble à travers l’œuvre de J.C. Passeron et dans les débats qui ont suivi la parution de son ouvrage-phare, que les questions que soulève cette théorie épistémologique sont des questions qui ont été posées dès l’origine de la discipline en Allemagne par exemple, alors qu’en France, ces interrogations et ces débats n’ont soit pas eu lieu, soit ont été relativement occultés au cours de l’histoire de son développement, les sciences sociales françaises se préoccupant d’autres problématiques que celles soulevées par les sociologues allemands, et resurgissent désormais au sein d’une discipline qui ne peut plus plaider l’immaturité.

Il serait intéressant de mettre en lumière en quoi cette posture semi-relativiste (les sciences sociales sont des sciences objectives, mais doivent renoncer à l’ « illusion nomologique ») tranche avec toute une tradition de pensée française en sciences sociales, ou, bien plutôt, avec une tradition « pratique » de l’interaction et de l’échange entre scientifiques, marquée par une influence particulière de naturalisme jusqu’à très récemment. En cela, et même si les références à Weber peuvent paraître Outre-Rhin et même en France, assez banales, le choix opéré par Passeron de l’épistémologie wébérienne s’avère recouvrir pour le moins certains traits « révolutionnaires » dans le contexte français. Cette posture d’intolérance ou de rejet hors de la science opéré par certains scientifiques face à des approches concurrentes, le caractère quelque peu sectaire que l’on attribue parfois à certains courants, et écoles, peuvent être, en France, expliqués à la fois par la structure institutionnelle héritée du centralisme parisien favorisant la domination tendancielle de certains courants sur d’autres, et par les tendances épistémologiques représentées par ces écoles qui ont dominé certaines époques au sein de ces institutions, renforçant par-là (et étant également renforcées par) la tendance monopolistique du champ scientifique, et ne facilitant surtout pas la tolérance théorique, corollaire de la reconnaissance de la pluralité irréductible des approches théoriques du monde social.

Claire Saillour (Université Paris IV)

Cette brève présentation de certains aspects de la pensée de J.-C. Passeron est tirée d’un précédent travail de recherche : « le naturalisme dans les sciences sociales ».


[1] J. LAUTMAN, Op.cit., p. 251.

[2] J.C. PASSERON, « La constitution des sciences sociales. Unité, fédération, confédération », Le Débat, n°90, 1996, pp. 93-112, p. 93.

[3] J.C. PASSERON, Le raisonnement sociologique, Op.cit., p. 128-130

[4] M. WEBER, cité par J.C. PASSERON, « La constitution des sciences sociales », Op.cit., p. 94.

[5] Ibid.

[6] J.C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, Op.cit., p. 15.

[7] J.C. PASSERON, « Homo sociologicus », Op.cit., p. 117

[8] Ibid., p. 118

[9] J.C. PASSERON, « De la pluralité théorique en sociologie », Op.cit., p. 77

[10] G. LENCLUD, « Le nomologique et le néant », Op.cit., p. 258.

[11] « Le propos de mon livre n’était évidemment pas prescriptif. ( …) [Il] ne pose en rien la question de savoir comment il faudrait faire de la sociologie ou une meilleure sociologie que celle qui se fait », in : « Homo sociologicus », Op.cit., p. 114

[12] J.C. PASSERON, “Homo sociologicus”,  Op.cit., p. 115

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] J.C. PASSERON, “De la pluralité théorique en sociologie”, Op.cit., p. 80

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