Passeron et le pluralisme irréductible des théories en sciences sociales

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pictureJean-Claude Passeron se présente comme représentant d’un courant anti-naturaliste en sciences sociales, et cependant il ne tombe pas dans le relativisme ou l’anti-objectivisme qui lui est souvent associé. Passeron se situerait, sur l’échelle entre naturalisme et historiscisme, plutôt du côté du pôle historisciste, bien qu’il se démarque clairement de la tradition herméneutique, qu’il critique de façon tout aussi virulente que ce positivisme latent qui influence encore, à son sens, la plupart des spécialistes des sciences sociales. S’inspirant fortement de Weber, il développe une conception du raisonnement sociologique qui mène tout droit à l’acceptation d’un pluralisme théorique irréductible en sciences sociales.

La réponse qu’apporte Passeron à la scientificité des sciences sociales est claire : le régime de scientificité des sciences sociales ne peut en aucun cas être le même que celui des sciences « dures », ou, à proprement parler, expérimentales. Le principe de la réfutation poppérienne comme gage de la scientificité de la preuve ne peut en aucun cas s’appliquer aux sciences sociales, sous peine d’opérer de graves distorsions logiques dans l’appréhension des résultats de recherche, puisqu’elles ne sont pas des sciences expérimentales, mais « quasi-expérimentales » et que, précisément, toute leur spécificité épistémologique repose dans ce « quasi » que les chercheurs ont tendance, selon Passeron, à occulter dans l’appréhension logique de leurs résultats. En effet, sciences sociales et sciences naturelles ne se situent pas dans le même « espace logique », les mécanismes d’administration de la preuve ne peuvent donc être les mêmes. Le cœur de l’argumentation de J.C. Passeron est le suivant : les sciences sociales sont des sciences historiques : elles partagent leur régime épistémologique, et sont donc distinctes épistémologiquement des sciences de la nature. Il n’existe pas de possibilité d’atteindre un statut de science « normale », au paradigme unifié, en sciences sociales. C’est donc la pluralité théorique, la concurrence entre les théories aussi valables les unes que les autres qui est la forme normale de l’acquisition de savoirs en sciences sociales. Tout d’abord, bien que le titre de son ouvrage soit le Raisonnement Sociologique, il convient de préciser que Passeron ne limite pas le champ de validité de ses analyses à la seule sociologie : comme il n’a eu de cesse de le rappeler dans les débats qui ont suivi la parution de son ouvrage, « l’analyse peut s’appliquer à l’ensemble des sciences sociales »[1]. Les sciences sociales, que Passeron s’emploie à identifier à des sciences historiques, comprennent pour lui l’histoire proprement dite, la sociologie et l’anthropologie, tout autant soumises à l’historicité de leurs objets, mais également les sciences sociales plus spécifiques, dont on a pu considérer que la réduction de leur champ d’analyse avait pu leur permettre d’atteindre des formes de scientificité presque équivalentes à celles de sciences expérimentales, et dont Passeron affirme qu’elles « oublient assez facilement la dimension historique des objets qu’elles se donnent »[2]. Lorsque Passeron parle de raisonnement sociologique, il entend bien que ses analyses s’appliquent aux sciences sociales en général.

L’impossibilité logique de la réfutation en sciences sociales.

Le principe de la réfutation poppérienne ne s’applique pas aux sciences sociales qui sont soumises à un autre régime de scientificité que les sciences naturelles. La réfutation poppérienne ne s’applique en effet qu’aux sciences naturelles paradigmatiques pour Passeron, qui s’appuient sur un ensemble de principes universels à la base de la production de lois atemporelles et aspatiales qui se prêtent, de par leur forme nomologique et expérimentale, à la possibilité de la réfutation. En effet, le raisonnement expérimental présuppose que l’on attribue à la « réalité » empirique le pouvoir de trancher sur des propositions théoriques établies au préalable, dans le cadre de paradigmes aux concepts unifiés et formels. C’est en dernière analyse les « faits » qui seuls peuvent invalider une proposition théorique qui, sans eux, resteraient de la pure spéculation. La méthode expérimentale sur le modèle des sciences naturelles, et notamment la science physique, est souvent considérée comme la méthode scientifique par excellence : d’une théorie, d’un système de lois (obtenus, d’ailleurs, par induction ou par la méthode hypothético-déductive) on dérive une série d’hypothèses qui seront alors soumises à des tests falsificateurs par une confrontation méthodique avec l’empirie, le « réel ». L’historicité irréductible de l’objet des sciences sociales rend par contre impossible la réfutation absolue d’une théorie par une autre, par des « faits » observés par le prisme d’une autre théorie, chacune d’entre elles se référant toujours à des contextes d’énonciation particuliers.

S’il est un élément très ancré dans l’inconscient scientifique collectif, hérité de la tradition positiviste, c’est bien celui de vouloir fonder la scientificité des sciences sociales sur les mêmes principes que les sciences expérimentales, et surtout de procéder implicitement comme si les sciences sociales « ne devaient leur caractère scientifique qu’à leur participation au raisonnement expérimental »[3]. Et il ne suffit pas en effet de nommer les méthodes sociologiques « quasi-expérimentations », sur le mode durkheimien de l’ « expérimentation indirecte » pour parvenir à faire des sciences sociales des sciences auxquelles s’appliqueraient les mêmes principes de validation (ou de réfutation) que dans les sciences pratiquant l’ « expérimentation à proprement parler » dont parlait Durkheim. Précisément, Passeron s’emploie à prouver que l’expérimentation, si elle peut avoir sa place dans les raisonnements sociologiques, au titre de test empirique, n’est en aucun cas la « clé de toute preuve et de toute théorisation dans toutes les sciences empiriques »[4]. Cette attitude naturaliste visant à octroyer le monopole de la scientificité à l’expérimentation (qui est proprement impossible à réaliser en sciences sociales, même par le biais de comparaisons rigoureuses) est une forme d’orthodoxie de principe, de dogmatisme qui occulte en réalité « la principale difficulté méthodologique rencontrée par les sciences historiques »[5].

Les sciences sociales sont en effet de part en part des sciences historiques. Autant l’épistémologie des sciences sociales française a eu historiquement tendance à les ranger du côté des sciences expérimentales, tout en s’accommodant plus ou moins bien de la spécificité ontologique de leur objet d’étude, qui, historiquement, n’a pas été considéré en France comme un obstacle à l’application de méthodes « inspirées » des sciences naturelles, autant Passeron les classe d’emblée au sein des sciences historiques, des « sciences empiriques de l’interprétation », qui peuvent certes comprendre un moment « expérimental » et explicatif, mais dont le régime de scientificité est déterminé par la forme interprétative de leur intelligibilité. Tout comme Weber, pour qui sociologie et histoire se retrouvaient sous une seule et même bannière, celle des sciences empiriques de l’action, qu’il opposait aux sciences dogmatiques (sciences juridiques, éthique, esthétique), Passeron assigne aux sciences sociales le même régime épistémologique que l’histoire. Pour Passeron, c’est en effet l’historicité irréductible des phénomènes qu’étudient les sciences sociales qui leur donne leur unité épistémologique, malgré la diversité des argumentations et des théories. « Les phénomènes leur sont toujours donnés dans le devenir du monde historique qui n’offre ni répétition spontanée ni possibilité d’isoler des variables en laboratoire »[6], et les quasi-expérimentations que constituent les comparaisons et les enquêtes, les raisonnements statistiques les mieux formalisés ne réduisent en rien le caractère d’ « individualités historiques »[7] des liens de causalité, des régularités sociales attestées. Les liens mis en lumière, les constats, les théories des sciences sociales sont le produit de données qui restent indissociablement liées à des contextes spatio-temporels (et surtout culturels) aux variables inépuisables auxquelles aucun raisonnement, même au degré le plus élevé d’abstraction, ne pourrait donner la forme logique d’une théorie « toute chose égales par ailleurs »[8] qui pourrait permettre d’avancer des réfutations définitives. Pour clarifier les choses, Passeron se sert de la notion wittgensteinienne d’espace logique pour établir une différenciation purement logique entre les espaces dans lesquels opèrent sciences de la nature et sciences sociales.

L’espace logique des sciences sociales.

Un espace logique est défini par un mécanisme d’administration de la preuve, mécanisme qui détermine pour chaque domaine, chaque discipline (chaque science) la vérité ou la fausseté des assertions. C’est un espace dans lequel l’administration de la preuve obéit à des règles constantes, précises, définies, non-ambigües. Un espace logique, c’est l’« ensemble des contraintes qui définissent pour une assertion le sens de ce que signifie pour elle le fait d’être vraie ou fausse.»[9] Ces contraintes sont, pour Wittgenstein, logiquement différentes selon que les faits que prennent les différentes sciences pour objet de leurs assertions sont issus du « monde possible » (logique, mathématiques, sciences non-empiriques, formelles), du monde empirique en général (le sens des propositions est alors solidaire du « type d’épreuve empirique qui définit leur valeur de vérité », comme par la méthode hypothético-déductive dans les sciences nomologiques) ou du monde historique, « ensemble des occurrences observables lorsqu’elles ne peuvent être désassorties de leurs coordonnées spatio-temporelles sauf à perdre le sens que l’on vise en assertant sur elles. »[10] Pour Passeron, l’objet des sciences sociales étant exclusivement le monde historique, les assertions qu’elles produisent sur ce monde sont contraintes logiquement par la nécessaire référence (ou « indexation ») aux données spatio-temporelles des phénomènes qu’elles se donnent pour objet, et cette contrainte supplémentaire (par rapport aux sciences nomologiques ou formelles) pour la production d’assertions logiquement valides fait d’elles des sciences qui fonctionnent selon des modèles à « déictiques » et non des modèles valables universellement.

Pour Passeron, en effet, tous les énoncés théoriques en sciences sociales sont, explicitement ou, le plus souvent, implicitement, soumis à une situation spatio-temporelle particulière, dont tous les éléments sont datés et situés. Les indicateurs de la situation historique des phénomènes sont des « déictiques » (terme emprunté à la linguistique). Toute proposition théorique, assertion sur le monde historique ne peut se défaire logiquement de ces déictiques qui indiquent « l’ici et le maintenant » du contexte des faits étudiés. L’espace logique des sciences de la nature repose par contre sur des modèles universels. Ces modèles peuvent être compris et appliqués indépendamment de toute référence à un contexte. Ils sont auto-suffisants, universels et atemporels. Les hypothèses et les lois qui en découlent ne sont donc pas plus localisées, ni moins atemporelles et doivent valoir n’importe où et à n’importe quelle époque. Les propositions (énoncés) des sciences naturelles et celles des sciences sociales ne se situent pas dans le même espace logique, la vérité ou la fausseté de leurs propositions ne peuvent s’affirmer sur des bases similaires. Les sciences historiques se situent donc dans un « espace [logique] non-poppérien », où la véracité ou la fausseté des propositions ne peut être révélée que dépendamment du contexte singulier auxquelles il a donné lieu.

Claire Saillour


[1] J.C. PASSERON, Le raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2006 [1991], p. 539.

[2] Ibid.

[3] J.C. PASSERON, Le Raisonnement Sociologique, Op.cit., p.31.

[4] Ibid., p. 32.

[5] Ibid., p.33.

[6] Ibid. p. 81

[7] M. WEBER, Essais sur une théorie de la science, Paris, Plon, 1965 [1904-1917], pp. 203-268, p. 261.

[8] Cf. J.C. PASSERON, Le raisonnement sociologique, Op.cit., p. 81.

[9] Ibid., p. 617.

[10] Ibid., p. 615-616.

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