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Recension – Au tour de l’imposture.

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Aléna Balouzat est doctorante en Sciences de l’information et de la communication au CELSA, travaillant sur la parole de soi, les enjeux de pouvoir et l’authenticité dans l’espace professionnel. Elle est également diplômée de philosophie.

Roland Breeur, Au tour de l’imposture, Paris, Vrin, 2022.

L’ouvrage est disponible ici.


Introduction

Après avoir analysé la bêtise comme un phénomène ancré dans des situations diverses et concrètes dans Autour de la bêtise (2015), Roland Breeur, philosophe et professeur à la KU Leuven, s’attaque non sans jeu de mots au phénomène de l’imposture, dans l’ouvrage qu’il intitule Au tour de l’imposture (2021). Le livre dresse un constat presque macabre, et pourtant ressenti largement dans nos sociétés contemporaines à l’heure où l’infox prolifère : il existe aujourd’hui une faiblesse du vrai, entendre par là l’incapacité du vrai à s’imposer en tant qu’information fiable et référente. Omniprésente, particulièrement sur les réseaux sociaux, l’imposture est selon l’auteur autrement plus menaçante que la bêtise, qui manque sa généralisation. Mais qu’est-ce que l’imposture ? L’auteur prend pour point de départ la définition de l’imposteur donnée par Jean-Bertrand Pontalis : « L’imposteur : celui qui usurpe une identité, s’invente au point d’y adhérer parfois, une histoire qui n’est pas la sienne, se fait passer pour un autre et ça marche. »[1].

 Avec l’infox, qui se communique massivement, rapidement et qui parvient à revêtir une certaine légitimité à force de communication répétée, nous assistons à cette généralisation de l’imposture. Si Roland Breeur ne donne pas de définition de l’infox, nous pouvons la définir suivant le dictionnaire Larousse comme une « information mensongère, délibérément biaisée ou tronquée, diffusée par un média ou un réseau social afin d’influencer l’opinion publique. »[2]. Autrement dit, l’infox se fait passer pour du vrai, créant par là-même une confusion entre le faux et le vrai que l’on peine à distinguer proprement. C’est le propre de l’époque que de nous rappeler ainsi à l’ordre, en nous demandant quelle est la place du vrai dans nos sociétés, à l’heure où elle semble être plus en péril que jamais. En témoigne, comme le notifie Roland Breeur, l’expression « Post-Truth », sélectionnée par l’Oxford Dictionnary comme mot de l’année. La post-vérité postule que « les sentiments sont plus exacts que les faits, en vue de la subordination politique de la réalité. »[3]. La réalité n’est ainsi pas grand-chose, puisqu’elle peut être reconfigurée facilement par le politique, démentie par « une foule de plus en plus importante de personnes qui renient ces vérités objectives » (p.8). La post-vérité pointe en creux la fragilité des faits, déjà révélée autrefois par Hannah Arendt à propos de documents du Pentagone (Pentagon papers) mensongers et dissimulateurs. L’autrice y dénonçait le mensonge en politique, tendance notable consistant à travestir les faits[4]. Les faits s’insèrent dans une réalité contingente : cela aurait pu être autrement. Dès lors, il apparait particulièrement facile de falsifier les faits, de les manipuler ou de les mettre en doute.

Cette situation pour le moins inédite tranche radicalement avec l’époque socratique, où la pensée avait à cœur et pour ainsi dire comme mission cardinale de distinguer le vrai du faux ; l’attachement à la vérité, osons même dire l’amour de la vérité, dès lors, était né et appelé à ne jamais faiblir. La tradition philosophique manifeste en effet un amour absolu à la vérité, l’érigeant en valeur absolue – il n’y a pas, pour Kant, rappelons-le, de valeur morale plus haute que la vérité, ce qui la rend infiniment précieuse, et le faux amené par le mensonge sera de ce fait le plus grand danger, notamment, outre qu’il fragilise largement la confiance réciproque entre les hommes, car il met à mal la conscience morale – ce qui nous invite à nous demander, devant le phénomène d’imposture auquel on assiste aujourd’hui, quelle est la valeur de la vérité ? Le philosophe « se soucie de cette distinction entre le vrai et le faux mais tente également de la faire » (p. 9), insiste Roland Breeur. Le philosophe est un traqueur chassant la fausseté et cherchant la vérité. Il revient alors à Roland Breeur de chercher la vérité de l’imposture : quel est son lien avec le mensonge et la fausseté, ou encore avec l’imagination ? Est-elle un élan volontaire de liberté, manifestant ainsi un aspect existentiel ? Y’a-t-il plusieurs types d’imposteurs, et le cas échéant, se valent-ils les uns les autres ? Comment l’imposteur s’y prend-il pour subvertir le réel ? Autant d’enjeux qui ouvrent l’ouvrage et qui nous permettent d’entrevoir l’imposture comme un phénomène multifacette.

Première partie : imposture et différence

Roland Breeur pose un premier diagnostic : l’imposture procède d’une combinaison entre mensonge, imagination et liberté. Le mensonge se façonne par la faculté imaginative de la personne, c’est pourquoi le menteur a  un cœur double, c’est-à-dire une double pensée : « il a en effet une pensée qu’il sait et juge vraie, mais qu’il garde pour lui, et il en a une seconde qu’il sait et juge fausse, mais qu’il exprime à la place de la première. » (p. 19). Autrement dit, le menteur se déprend de toute franchise, et la fonction sacrée de la parole, consistant à exprimer ce que l’on ressent de l’intérieur comme vrai, ne s’assume plus. Au lieu de ça, le menteur invente, il crée du faux, il  néantise le réel, pour reprendre le vocabulaire sartrien, et lui substitue un irréel fomenté de toutes pièces. Cette néantisation est la réalisation d’une liberté, celle de la conscience, qui traduit un pouvoir, celui de refuser et de se distancier du réel au profit du possible et de l’irréel. Roland Breeur, spécialiste de Sartre – il lui consacre en effet un ouvrage, intitulé Autour de Sartre, La conscience mise à nu – reprend à son compte l’analyse sartrienne de L’Être et le néant, dans laquelle Sartre consacre la néantisation en tant que fondement de la liberté du sujet humain ; néantiser, c’est réduire à rien, à néant, c’est irréaliser certaines portions de la réalité, faire comme si elles n’existaient pas, c’est, enfin, éliminer de notre monde intentionnel certains éléments. Par-là, le sujet, ou plutôt la conscience, se libère de la réalité.

L’acte de mentir connait une forte porosité avec la faculté d’imaginer, indique l’auteur. Le risque, autre que celui de l’affaiblissement de la confiance mutuelle entre les hommes, est que l’irréel, le faux, le créé, prenne le dessus sur la réalité pour l’absorber et la remplacer totalement, bouleversant ainsi la cohérence du monde, une dérive, comme l’appelle Roland Breeur, qui constitue le sujet de son analyse durant cette première partie d’ouvrage.

L’imposteur joue avec la confusion des registres du réel et de l’irréel pour imposer son discours empreint de fausseté. Mais sachant que son discours est déficient parce que précisément il est faux, il lui faut se faire acteur, et séduire, se mettre en scène et jouer un rôle pour s’imposer. Dans le domaine du politique, cet arrachement de la vérité pourra revêtir une forme extrême en régime dictatorial : la propagande. Ce cas extrême nous donne à comprendre la violence comprise dans l’imposture ou le mensonge : pour mentir, il faut détruire la réalité.

Dans le premier chapitre, Roland Breeur explore les multiples jaillissements du faux : comment se caractérise le faux, comment s’incarne-t-il ? Quel portrait peut-on dresser d’un faussaire ?

L’auteur constate que le faux repose paradoxalement sur une foi en l’authenticité. Pour créer du faux crédible, le faussaire doit tout faire pour qu’il paraisse authentique. C’est particulièrement le cas dans le domaine de l’art, où les copies et les imitations sont dévaluées au profit d’une œuvre authentique, « un vrai », comme on l’entend souvent à propos d’un tableau, à savoir une œuvre dont l’identité de l’auteur est bien authentifiée. Mais la notion d’authenticité est complexe, car elle comprend également la personnalité originale et créatrice de l’auteur de l’œuvre : l’authenticité ne se résume pas à l’identité de l’auteur de l’œuvre, mais elle intègre aussi sa vision dépeinte dans cette œuvre. C’est pourquoi le faussaire n’est pas qu’un simple usurpateur, qu’il n’est pas qu’un copieur, il va plus loin : il édifie une œuvre dont il maitrise l’histoire. Pour se faire symbole, pour se faire artiste, il se fait d’abord artisan du faux et convainc les spectateurs de l’origine nouvellement créée de l’œuvre.

Roland Breeur les appelle des  fausses histoires, où le faussaire, figure d’imposture, se sert de la fiction pour faire croire, pour tromper, pour légitimer le faux. C’est ce processus qui pousse l’auteur à conclure sur ce chapitre que l’imposteur contemporain « ne cherche pas tout bonnement à faire usage du faux et de mensonges afin d’imposer leur vision du vrai, mais même là le rapport est inversé : ils accumulent le vrai et se l’approprient afin de tromper et d’imposer le faux. » (p. 66).  C’est à ce titre l’incarnation de la fake-news et de l’ère de la post-vérité.

Dans le deuxième chapitre, Roland Breeur évoque une certaine fascination que l’on peut éprouver pour l’imposteur, en raison de sa capacité à neutraliser le réel. Si dans le premier chapitre il décrivait l’imposteur comme un producteur de faux objets, de fausses œuvres, il entreprend ici de l’envisager comme producteur de faux-self, un faux sujet. Il fait une typologie des imposteurs et distingue les imposteurs mythomanes, ceux qui veulent nous étonner et s’exposer comme exceptionnels, et les faussaires de la normalité ou les faux vrais, qui cherchent uniquement à se conformer aux normes sociales, à entrer dans des codes de la société. Il nous arrive à tous de duper, et ainsi d’avoir recours à l’imposture. Mais cette duperie provisoire vise à renforcer notre identité personnelle, non pas à l’anéantir pour se créer une nouvelle personnalité. Or c’est exactement ce que fait ce second type d’imposteur : « (…) il absorbe les traits et les discours d’autrui non plus en vue ou au profit d’un moi en voie de développement : chez lui, la forme devient le fond (…) » (p. 73). Comble de l’imposture, si l’on puit dire, la société tout entière encourage ce genre de personnalités creuses, dites  as if  (Roland Gori dans La Fabrique des Imposteurs) : « nous vivons dans une société qui, par sa bureaucratie, ses formes d’évaluations et l’imposition de normes (l’expertise), favorise le semblant et l’apparence, vu qu’elle ne fait plus que mimer les valeurs sur lesquelles elle repose. » (p. 74). La personnalité as if est un sujet sans subjectivité, sans vécu ni histoire, qui se contente de correspondre aux attendus, normes et valeurs d’une société donnée. Elle n’est plus que contours, formes, couleurs, sans substance singulière qui puisse la définir.

Dans le chapitre 3, Roland Breeur fait retour sur la pensée, sur sa signification et sa constitution. Pour contrer le vide, encore faut-il savoir penser, savoir déceler des problèmes ; la philosophie, pour reprendre Deleuze[5], c’est apprendre à se poser des problèmes : « un problème est une façon de penser qu’il faut encore inventer à l’aide de termes, de concepts ou d’images et d’idées qui attendent d’être développés. » (p. 101). Il y a des problèmes car les choses font signes : elles renvoient elles-mêmes à d’autres choses, et nous invitent donc à penser, à chercher « la différence »[6] entre la chose elle-même et ce à quoi elle renvoie. Le signe attend d’être pleinement compris, déchiffré par le penseur. La pensée est donc la réponse à ces signes encore trop peu signifiants. La philosophie adoptera une méthode bien rôdée pour procéder au déchiffrement des signes, tout comme la science elle aussi appliquera un protocole scrupuleusement établi. Mais l’imposteur, lui, manque de méthode, de précision, et produit inévitablement de la confusion. Il applique des concepts, des idées impropres à la chose donnée. Imprécis, il peut aussi croire avoir compris la chose en son essence, et ainsi lui conférer un concept, alors même que sa connaissance de la chose est extrêmement réduite. L’imposture est synonyme d’éviction de la pensée, du sens qui ne se construit pas puisqu’il ne repose aucunement sur une méthode solidement établie au préalable, contrairement au philosophe qui cherche à tout prix la vérité en toutes choses. Autrement dit, l’imposteur n’est pas simplement celui qui se donne un genre ; c’est aussi celui qui témoigne d’une vraie déficience dans l’aptitude à penser. Ce constat reconduit à la pensée socratique et platonicienne qui distingue le sophiste du philosophe : dans le Gorgias, Platon confronte deux thèses, celle de Gorgias, un sophiste qui considère que l’art de bien parler, soit la rhétorique, est ce qui importe le plus pour l’homme, quand Socrate, à contre-courant, juge la sophistique comme un art du mensonge et place au cœur de la parole et du raisonnement l’importance de la vérité et du juste.

Deuxième partie : antéchrist et science-fiction  

Dans le quatrième chapitre, l’auteur s’intéresse à une figure bien connue de l’imposture : l’antéchrist. Ce dernier, rappelons-le, prétend auprès des fidèles chrétiens être le nouveau messie, alors qu’il n’est en réalité qu’un imposteur initiant la fin du monde. Mais sa caractéristique principale est sa ressemblance troublante avec le Christ. Il n’est pas un diable, pas un monstre, mais un séducteur capable de prendre des apparences trompeuses, douces, qui envoûtent les disciples du Christ. Destructeur, maléfique, il représente le modèle absolu du mal et de l’apocalypse. De ce portrait, l’auteur en tire plusieurs conclusions, la principale étant la composante autodestructrice inhérente à l’imposteur : se comportant comme un faux, comme une parodie du vrai, l’imposteur se détruit, il s’affaiblit jusqu’au rien, ou plutôt jusqu’à l’apparence, seule élément lui restant à même de constituer son moi. L’antéchrist joue au Christ ; il le parodie, le fraude, il se fait acteur pour jouer son rôle. Face à ce spectacle « les questions concernant la différence entre l’original et sa falsification, entre le vrai et le faux perdent leur sens ou leur urgence » (p. 127). C’est bien le but ultime de l’imposteur : faire croire qu’il peut remplacer légitimement le vrai, en brouillant les frontières délimitant l’original du faux. En conclusion de ce chapitre, l’auteur remarque que le registre de l’imposture est celui de l’artifice. Du fait d’un processus d’anéantissement du réel, la contrefaçon peut sembler parfaitement vraie. Constat inquiétant d’une imposture comme tromperie venant dissoudre notre réalité pour lui en substituer une toute factice.

Dans le chapitre 5, l’auteur illustre son propos précédent par la science-fiction, genre où l’illusoire prend le pas sur le réel. Il s’attache également à comprendre la pensée cartésienne, culminant avec le cogito, permettant de distinguer le vrai du faux, grâce au diapason des idées claires et distinctes.

Dans le chapitre 6, Roland Breeur développe le concept d’uchronie, une histoire qui imagine un autrement, une histoire alternative, un « et si ? », mêlant l’utopie (tout aurait pu être mieux) et la dystopie (tout aurait pu être pire). Une façon de reconsidérer un moment ou une histoire passée, car nous sommes conscients de la contingence du monde et de ses événements, qui auraient donc pu être différents de ce qu’ils furent. Mais à cette conscience de la volatilité du passé s’accroche la conscience de la fixité, du réel, de l’établi : ce qui est fait est fait, et je ne peux revenir dessus. C’est fait, et rien n’a concouru à empêcher ce qui est désormais fait. L’uchronie fait donc la part belle à la fois à la contingence et à la nécessité : nous nous représentons fréquemment une vie fictive dans laquelle nous aurions agi différemment, et cette différence, entrevue comme une possibilité d’être, nous est vitale. Elle n’est pas une imposture, puisque d’une part elle reste toute fictive, inscrite dans notre imagination seule, et parce que d’autre part elle n’est pas prétention ni tromperie : nous ne prétendons pas avoir changé un événement du passé, nous ne mentons pas sur nos agissements passés. En outre, l’uchronie est une interrogation sur le « comment » : comment j’ai pu en arriver là ? Comment tel ou tel événement a pu se produire ? Elle est la recherche de la cause d’un événement. Le risque est de stagner continuellement dans l’uchronie : alors, l’individu ressasse dangereusement, ne sort pas de l’imagination et tournoie dans un amas de pensées vaines, puisqu’elles ne concernent que le passé et n’ouvrent pas sur l’avenir ou la nouveauté.

Dans le chapitre 7 qui fait office de conclusion, il est particulièrement surprenant de voir le parallèle qui est fait entre l’imposture et les déchets. Choix d’une conclusion assez inédit, qui relate la tromperie qui consiste à faire croire en un monde sans déjections, sans crasse, sans restes. Or l’ère géologique de l’anthropocène est bel et bien une affaire de déchets. Nos restes, en tant que pollution, peuplent la terre alors même que l’on aimerait nous faire croire en une économie du recyclage, appelée aussi économie circulaire. Phénomène qu’il entrevoit comme un idéal trompeur. Contexte très inattendu visant à dénoncer la pseudo pureté de certaines tribus et d’une société contemporaine qui fonde en réalité cette pureté sur une supercherie et une dissimulation. La dissimulation consiste en effet à masquer tout ce qui échappe au processus de recyclage, en louant la pureté de la  biosphère, opposée à la technosphère. Le problème est bien, encore une fois, la confusion, le brouillage entre la nature et le polluant, tous deux appartenant à la biosphère et donc à une forme de pureté. Cette imposture vise aussi à faire entrer la technosphère dans la biosphère, en mettant au point une technologie propre : une formule évidemment oxymorique.

Ainsi, en tant qu’objet, le déchet à l’état actuel de notre frénésie industrielle et capitaliste, est une imposture tant il déplace en  ‘s’imposant’ » les distinctions établies entre histoire et nature, au même titre qu’un faussaire brouille celle entre le vrai et le faux, et bénéficie de cette confusion. (p. 193)

L’économie circulaire est imaginaire, parce qu’elle cherche à dissimuler l’existence du déchet et prône, illusoirement, une société propre. Laissons l’auteur conclure :

Le réel, c’est celui d’une économie et de son système politique effrénés reposant à part entière sur la quête de croissance illimitée. L’irréel, c’est celui d’une société qui gère entièrement ses déchets et sauvegarde les réserves de la terre. (p. 198)

Conclusion

L’ouvrage de Roland Breeur fait l’inventaire des incarnations multiples de l’imposture, nous permettant assurément de mieux en comprendre le concept. Phénomène sociétal d’ampleur, désormais généralisé parce qu’encouragé, il transforme notre rapport à la vérité, cette dernière étant, depuis Socrate, érigée comme valeur suprême et intouchable, comme le diapason de nos vies humaines. L’imposture ébranle fortement la valeur de la vérité, et si la vérité ne fait plus loi, c’est alors une vacance de repères moraux qui s’installent dans la société. L’auteur présente bien le coût que représente l’imposture, à la fois conceptuellement et concrètement. Il justifie en quelque sorte l’amour de la vérité tant mis en lumière par les philosophes. Nous citions Socrate, point de départ immanquable de cette consécration de la vérité, nous pourrions également citer Kant, qui dans tous ces ouvrages et en particulier dans La critique de la raison pratique, pourfend le mensonge et fait de la vérité une valeur morale, la plus haute, celle qui donne au sujet sa dignité[7]. Mais c’est là sans doute, peut-être, que se loge le point d’ombre de la réflexion de Roland Breeur : si l’auteur fait une typologie précieuse des imposteurs, il manque d’explorer l’érosion des relations humaines engendrée par l’imposture. Nous aurions apprécié nous attarder un peu plus longuement en effet sur les conséquences d’un tel phénomène.

Aussi, en contrepoint, il nous aurait semblé pertinent d’envisager le gain de certaines formes d’imposture, en nous demandant par exemple s’il est toujours opportun de valoriser la vérité comme un culte, ou bien s’il faudrait en relativiser, parfois, la pertinence et l’usage, comme l’indiquait, face à Kant, Jankélévitch, dans une interview donnée en 1978 : « L’amour est plus vrai que la vérité »[8]. Dans le cadre de l’amour, c’est le mensonge qui, parfois, devient un devoir. Pourrait-on supposer ainsi un ou des bénéfices à recourir à l’imposture ?

Dans sa conclusion, l’auteur considère l’économie circulaire comme un concept fallacieux, comme une imposture. Or, il apparait que ce concept ait pourtant une vertu, celle de sensibiliser les publics aux enjeux environnementaux, ce qui replace l’imposture dans une sorte de leurre utile. À la typologie exhaustive des formes d’impostures aurait pu répondre une typologie des conséquences leur correspondant.

 

[1] Cité par Andrée BAUDUIN, Psychanalyse de l’imposture, Paris, PUF, 2007, p. 11.

[2] Voir Dictionnaire Larousse, https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/infox/188536

[3] Lee MCINTYRE, Post-Truth, Massachussets, MIT, 2018, p.174.

[4] Hannah ARENDT, Du mensonge à la violence, Essais de politique contemporaine, Paris, Livre de Poche, 2020.

[5] Gilles DELEUZE, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969.

[6] Gilles DELEUZE, Différence et répétition, Paris, PUF, 2011.

[7] Immanuel KANT, Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 2016, traduction de François Picavet. Pour citer le philosophe, « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en loi universelle », or le mensonge ne peut l’être ; c’est pourquoi quelles que soient les circonstances, la vérité doit toujours s’imposer.

[8] On peut retrouver la vidéo en question en consultant le lien suivant : https://www.facebook.com/Ina.fr/videos/2184695301818561/. La théorie de Jankélévitch sur l’amour et la vérité est également mobilisée dans son ouvrage Les vertus et l’amour, traité des vertus I et II, Paris, Flammarion, 1993.

 

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