Sciences et métaphysique

La psychanalyse face aux neurosciences (3)

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Par Eve Suzanne

UN RAPPROCHEMENT POSSIBLE ?

By Ryan D'Alessandro - Creatives commons

By Ryan D’Alessandro – Creatives commons

Il y a un conflit profond et général qui tourne autour de la question de savoir qui a le mieux compris le fonctionnement psychique de l’individu. Il s’incarne sans le moindre doute entre la neurobiologie et la psychanalyse, qui attaquée s’est défendue. Cependant, même si ce conflit a des points positifs au sens où il pousse chacune des deux disciplines à mieux tester ses limites et se perfectionner, c’est pratiquement tout. Autrement dit, il ne me semble pas utile dans l’avancée des connaissances du comportement humain et des psychothérapies. L’extraordinaire entrée des neurosciences dans le domaine de la connaissance de la pensée humaine ne signifie pas qu’il faille rendre caduque tout ce qui a été pensé auparavant, voire appliqué.

Point de convergence entre l’inconscient cognitif et l’inconscient freudien :

Chacune des deux disciplines, psychanalyse et neurobiologie, reconnaissent qu’il faut prendre en compte des facteurs qui échappent à la conscience dans l’explication du comportement des individus. Pour ­Nicolas Georgieff (professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Lyon-I et membre de l’Institut des sciences cognitives), psychanalyse et neurosciences représentent « deux démarches intellectuelles profondément originales, deux descriptions d’un même objet – les mécanismes de la psyché humaine – mais à deux échelles opposées, deux méthodes incapables de répondre chacune aux questions posées par l’autre parce qu’elles n’éclairent pas les mêmes propriétés »[1]. Tout est dit. La psychanalyse et la neurobiologie, loin d’être incompatibles peuvent proposer deux niveaux de lecture d’une même maladie. Celle-ci peut être envisagée à la fois comme le résultat de processus de refoulement qu’il faut mettre au jour et à la fois comme un trouble biologique et donc une défaillance neuronale. Á la question de savoir si Freud est soluble dans les neurosciences, la réponse est non. Tout simplement parce qu’ils se situent à différents niveaux de compréhension de la pensée.

Cependant, dans la manière de voir les choses, si la psychanalyse n’exclut pas le recours à une intervention chirurgicale dans le traitement d’un sujet, les neurosciences tendent à estimer qu’à partir du moment où elles interviennent, elles se suffisent à elles-mêmes. A leurs yeux, elles incarnent le futur, le monde moderne alors que les thèses psychanalytiques appartiennent à un monde révolu, fermé sur le progrès. Effectivement ce qui ne joue pas en faveur d’un rapprochement possible est la prétention des neurosciences à parvenir à expliquer tout sur tout. Autrement dit, elles estiment qu’avec quelques années de plus elles connaîtront tout de l’Homme et seront en mesure guérir toutes les maladies liées à des défaillances neuronales sans sortir de leur discipline.

Le concept de plasticité synaptique :

Lorsque nous vivons une expérience qu’elle quelle soit, il reste une trace dans notre cerveau. Cette idée de trace est déterminante à la fois pour la psychanalyse et les neurosciences. Les derniers résultats tendent à montrer que ces traces laissées par l’expérience dans le réseau neuronal modifie ce dernier. Donc notre réseau neuronal est sujet à des changements et ces changements ont lieu au niveau de nos synapses.

Pour François Ansermet, psychanalyste et chef d’un service de psychiatrie de l’enfant, et Pierre Magistretti, directeur d’un centre de neurosciences psychiatriques, un rapprochement est possible entre les deux disciplines. Ils s’appuient sur le concept de plasticité synaptique qui a la fois permet aux neurosciences de ne pas s’enterrer dans une position réductionniste trop simpliste qui ne vise qu’à évacuer toute forme de dualisme et par là même à permettre à l’inconscient psychanalytique et cognitif de coexister dans une explication comportementale d’un sujet. Les synapses se modifient, se développent, voire apparaissent au gré de l’expérience que ce soit chez l’Homme ou chez l’animal. Ainsi les connexions synaptiques entre les neurones changent elles aussi et permettent les phénomènes de mémorisation. Cependant les auteurs soutiennent que la plasticité cérébrale ne s’arrête pas à la mémoire mais que : « les mécanismes de plasticité seraient également à l’origine de la construction d’une réalité interne inconsciente »[2]. Il existe une forme de dualité entre ce qui relève uniquement du fait neuronal comme la vision ou même l’inconscient cognitif et ce qui relève du fait à proprement psychique qui, bien que lié à l’activité cérébrale, ne se réduit pas uniquement aux lois qui la gouvernent.

Bref, nous ne sommes pas déterminés par nos neurones, mais c’est nous même qui les façonnons à l’image de notre vie (rappel : bien qu’une partie de notre activité cérébrale soit déterminée par des processus invariants). Les auteurs postulent que : « les mêmes mécanismes entrent en jeu quand l’inconscient freudien est activé »[3]. C’est-à-dire que l’inconscient se forme de la même manière que la plasticité synaptique et répond au même fonctionnement : le rapport au monde, à autrui, à nos expériences.

De plus, des examens récents par imagerie cérébrale tendent à mettre en évidence l’action de réseaux de neurones dans les phénomènes de censure et de rêve, ce qui pourrait créer les moyens d’une communication entre la psychanalyse et les neurosciences cognitives.

La psychanalyse, une discipline cognitive ?

L’opposition entre la psychanalyse et les neurosciences a trait fondamentalement au problème de la cognition. Aux yeux des neurosciences, la psychanalyse, trop subjective et partiale, est incapable de raisonner sur les processus mentaux qui aboutissent à la connaissance, comme la mémoire, le langage, les émotions… D’où l’émergence des neurosciences cognitives qui sont à la fois une branche des sciences cognitives et des neurosciences. Elles étudient sur le plan biologique les mécanismes qui sous-tendent la cognition. André Green explique à quel niveau de compréhension se positionnent les neurosciences, ce qui fait en même temps leur originalité : « Avec la neurobiologie moléculaire, [la biologie] se donne donc désormais pour but d’expliquer la Science, je veux dire les conditions d’apparition de l’idée scientifique »[4]. Auparavant la biologie s’était astreinte à l’étude d’un domaine particulier, le vivant. La question de savoir quelles sont les conditions mêmes de l’apparition de l’idée scientifique n’est apparu que tout récemment à l’ordre du jour. Le but pour la neurobiologie est de trouver un fondement mathématique afin de s’auto justifiée elle-même de sorte qu’elle ne puisse être remise en cause, par… par exemple, une autre théorie de l’inconscient.

Cependant pour Marie-Hélène Brousse, la psychanalyse a elle aussi un rôle a jouer dans la connaissance des fonctions cognitives, dans le cas précis de la mémoire. La psychanalyse considère le travail de mémorisation d’un autre point de vue que les neurosciences. Alors que celles-ci privilégient l’organisation cérébrale du cerveau dans la compréhension du fonctionnement de la mémoire, la psychanalyse se préoccupe plus de la manière dont l’individu utilise sa mémoire : « la mémoire d’un sujet est définie par l’usage qu’il en fait »[5]. Ces deux approches, loin d’être contradictoires, peuvent se compléter. La mémoire est fondamentalement liée au langage chez l’humain. Après tout l’inconscient freudien est avant tout constitué de mémoire. Les découvertes dans ce domaine sont encore à venir.

Par conséquent le moyen pratique qui permettrait aux neurosciences et à la psychanalyse de se réconcilier serait que demain les neuroscientifiques soient aussi psychanalystes et les psychanalystes, neuroscientifiques afin de décupler les possibilités de chacun.

J’ai tenté de montrer dans cet exposé que la psychanalyse demeurait pertinente dans la compréhension psychique de l’Homme : les processus de refoulement, la mémoire enfouie. En se fondant sur l’association libre et l’interprétation elle laisse une place importante à l’écoute et à la parole du patient. Bref, défendre la psychanalyse c’est refuser de perdre un outil d’analyse performant, même s’il n’est pas parfait, dans l’étude comportementale des individus. Si la situation avait été à l’inverse, c’est alors les neurosciences qu’il aurait fallu tenter de réhabiliter. De toute manière les arguments professés contre la psychanalyse sont insuffisants pour l’évincer purement et simplement. En effet ce n’est pas parce que les études ont mis à jour un certain type d’inconscient, encore pas totalement connu, que c’est une preuve que la psychanalyse s’est fourvoyée. Ces deux disciplines sont aussi déterminantes l’une avec l’autre que le sont le côté face et le côté pile d’une pièce de monnaie.

Déjà des chercheurs ont posé les premières fondations d’une neuropsychanalyse, mais attention de ne pas la substituer à la psychanalyse elle-même.

Ceci étant, les neurosciences participent d’un mouvement plus global qui fractionne l’individu : la vie privée, la vie professionnelles, nos convictions personnelles, notre enfance, notre adolescence, notre vie d’adulte… La psychanalyse a de ce point de vue l’avantage de prendre l’individu dans sa globalité, comme un tout accompli. Les neurosciences ont plutôt tendance à isoler la défaillance cérébrale et à porter toute leur attention dessus. Si cette rationalisation poussée est efficace dans l’étude complexe du cerveau, les états mentaux proprement humains exigent une prise en compte de la particularité de chaque conscience et de chaque trouble à sa juste valeur.


[1] Le journal du CNRS, n° 194 de mars 2006, http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2004.htm.

[2] F. Ansermet et P. Magistretti, « Freud au crible des neurosciences », publié dans La Recherche de février 2008, p.84.

[3] F. Ansermet et P. Magistretti, « Freud au crible des neurosciences », publié dans La Recherche de février 2008,p.85.

[4] A. Green, « Un psychanalyste face aux neurosciences », publié dans La Recherche d’octobre 1992, p.1170.

[5] M.-H. Brousse, art. paru dans L’Anti livre noir de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2006, p.141.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de philosophie :

~       Descartes, René, Les Passions de l’âme, Paris, Vrin, 1994 ;

~       Descartes, René, Discours de la méthode, Paris, Hachette, 1997 ;

~       Freud, Sigmund, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot & Rivages, 2001 ;

~       Monod, Jacques, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil, 1970 ;

~       Débat entre Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur, Ce qui nous fait penser, Paris, Poches Odile Jacob, 2000 ;

~       Dictionnaire de la Psychanalyse, par Roland Chemama et Bernard Vandermersch, Paris, Larousse, 2005 ;

~       L’Anti livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006.

Revues scientifiques :

~       Article de André Green, intitulé « Un psychanalyste face aux neurosciences », publié dans La Recherche d’octobre 1992 ;

~       Article de John R. Searle, intitulé « Deux biologistes et un physicien en quête de l’âme ; Crick, Penrose et Edelman passés au scalpel de la critique philosophique », publié dans La Recherche de mai 1996 ;

~       Article de Hervé Le Bras, intitulé « Les sciences sociales entre biologie et politique », publié dans La Recherche de novembre 2000 ;

~       Débat : « La dépression est-elle culturelle ? », publié dans Le magazine littéraire de novembre 2004 ;

~       Entretien avec Jean-Pierre Changeux, intitulé « L’individualité naît de la souplesse neuronale », publié dans La Recherche de juillet-août 2007 ;

~       Article de François Ansermet et Pierre Magistretti, intitulé « Freud au crible des neurosciences », publié dans La Recherche de février 2008.

Sites Internet :

~       http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale (consulté le 14.04.08) ;

~       Le site du « journal du CNRS » : le n°182 sur le « cerveau » du mois de mars 2005,  http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2720.htm (consulté le 30.03.08) et le n°194 sur « l’inconscient » du mois de mars 2006, http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2004.htm (consulté le 24.04.08) ;

~       http://nitens.org/deug2005/cm1.pdf (consulté le 03.05.08) ;

~       http://www.scienceshumaines.com/index.php?id_article=5364&lg=fr (consulté le 04.05.08) ;

~       http://1libertaire.free.fr/PsyNeurosciences02.html (consulté le 04.05.08).

2 Comments

  1. Il n’y a pas d’un côté les neurosciences, de l’autre la psychanalyse, il y a des thérapies par la parole et l’écoute du sujet non analytiques: les thérapies cognitives, systémiques….Quand il y a maladie, s’agit-il seulement de la lire ou de la soigner? Dans cet article s’agit-il de philosophie ou de recherche? Selon le type de maladies psychiques certaines thérapies s’avèrent plus efficaces que d’autres sinon pour les guérir du moins pour améliorer la situation.
    Qui est attaqué? Peut-être serait-il bon que les psychanalystes sachent de quoi ils parlent quand ils attaquent de manière caricaturale les T.C.C. qualifiés de ‘barbarie » par Mme Roudinesko ou de « médecine vétérinaire » par Mr Delion. Quand Mr Miller tente de les censurer en faisant retirer le rapport de l’inserm du site du ministère de la santé, quand les enseignants de psychologie se mettent en grève à Nantes pour empêcher la création d’un poste d’enseignement du cognitivisme, qui attaque qui? Les temps bénis où il n’y avait que les analystes et les pharmacologues sont finis et il est temps que les gaulois plutôt que de s’étriper entre eux aillent voir ce qui se passe ailleurs ( Canada, Belgique…..)et qu’ils lisent ce qu’on y publie( A.T.Beck, D.Turkington, C.Perris….)

  2. Comme toujours, on ne peut que plaindre ceux qui croient tout savoir et tout expliquer ; les plaindre parce qu’ils souffrent d’une parfaite illusion, et qu’ils se privent de fait, de la richesse du dialogue qui pourrait être engagé entre visions, disciplines, approches et démarches différentes. L’humilité est indispensable à tout scientifique authentique ! Nous ne savons, aujourd’hui, que bien peu de choses tant sur la Nature, le Cosmos et l’Homme. Au lieu de nous enfler d’un orgueil démesuré sur ce que nous savons, ou croyons savoir, et qui peut être démenti du jour eu lendemain par la recherche scientifique, précisément, il et largement plus constructif de nous enthousiasmer devant l’oeuvre immense qui reste à accomplir, tellement immense que tous les « ouvriers » y sont conviés, sous réserve qu’ils ne se croient pas uniques contributeurs, et acceptent la rigueur scientifique qui est aussi faite de débats contradictoires, et du doute qui aiguillonne la pensée.

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