Atelier Philosophie et numériqueInterdisciplinaritéSimondon 1958-2018Techniquesune

Repenser les milieux de l’architecture numérique : considérations à partir de la philosophie des techniques

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Sébastien Bourbonnais est chercheur associé à l’EVCAU et consultant de recherche chez ASYNTH.

Résumé :

Les milieux de l’architecture, comme plusieurs, ont été fortement transformés par l’arrivée des technologies numériques. La pensée des techniques, dont celle du philosophe Gilbert Simondon, permet de saisir certaines des transformations qui se sont réalisées à la fois dans les relations qu’entretiennent les architectes avec les logiciels de conception-fabrication ainsi que dans l’architecture construite. En prenant soin de réactualiser certains concepts simondoniens, comme ceux de mentalité technique et de technicité, il sera question ici de montrer comment les nombreux échanges qui s’effectuent entre ces différents milieux sont porteurs à la fois dans les manières dont les architectes se sont appropriés ces technologies autant que dans les façons où le numérique « s’exprime » dans l’architecture construite.

Mots clés : Expérimentations architecturales – Conception et fabrication numérique – Milieu – Gilbert Simondon

Abstract:

The architectural community, like many others, has been greatly transformed by digital technologies. The thinking of techniques, including that of the philosopher Gilbert Simondon, makes it possible to capture some of these transformations in the interactions between architects and design-making software and in the expression of buildings. By updating certain Simondonian concepts, such as that of technical mentality and technicity, we will show how the many exchanges that take place between these different milieus have a significant impact both on the ways in which architects have appropriated these technologies and on the ways that digital technology is « expresses itself » in buildings.

Key words: Architectural Experimentations – Digital Design and Making – Milieus – Gilbert Simondon.

Introduction

Les milieux de l’architecture, comme plusieurs, ont été fortement transformés par l’arrivée des technologies numériques. La pensée des techniques, dont celle du philosophe Gilbert Simondon, permet de saisir avec perspicacité certaines des transformations qui se sont réalisées à la fois dans les relations qu’entretiennent les architectes avec leurs instruments de conception et machines de fabrication ainsi que dans l’architecture construite, les édifices. En prenant soin de réactualiser certains concepts simondoniens au contexte technologique dans lequel l’architecture se fait depuis une trentaine d’années, il sera question d’analyser sous une nouvelle perspective la dimension technologique de quelques-uns des milieux contemporains en architecture.

Il sera important d’être précis sur les distinctions qu’établit Simondon entre pensée technique et pensée esthétique, de façon à ne pas comprendre les édifices comme des objets techniques aux grandes dimensions. Afin d’éviter ce glissement, les manières que les architectes ont adopté les technologies numériques seront abordées distinctement des implications qu’ont eu ces technologies sur l’architecture construite. Plus spécifiquement, il s’agira dans un premier temps d’aborder la relation que l’architecte entretient avec son milieu technologique récemment transformé – atelier, studio, fab lab – selon certains concepts développés dans la deuxième partie Du mode d’existence des objets techniques (MEOT). Il semble en effet possible d’observer dans les conduites adoptées par certains architectes différents modes de relation – de minorité et de majorité – ainsi qu’une évolution des mentalités par rapport à la dimension technologique des instruments de conception et machines de fabrication ainsi qu’à la dimension technique, constructive, de l’architecture. Dans un deuxième temps, il sera question de chercher à saisir les répercussions de ces technologies sur l’architecture construite ; ce que l’édifice maintient en lui des processus numériques qui l’ont généré.

Nous nous interrogerons ensuite sur la possibilité d’envisager une « technicité » propre au numérique en architecture ; c’est-à-dire chercher à cerner des logiques de fonctionnement propices à modifier les processus de conception-fabrication de manière suffisamment opérationnelle pour aboutir finalement à être « retenu » par l’édifice, dans sa matérialité. Pour y parvenir, les architectes ont dû réinventer leur pratique, réalisant des aller-retour entre les différentes dimensions du projet et en y intégrant, parfois de manières hasardeuses, les potentialités de ces processus numériques.

Et finalement, l’objectif sera de penser la relation étroite qui s’est construite entre ces différents milieux, laissant ainsi entrevoir un couplage relativement original dont les intentions de l’architecte et les capacités logicielles se trouvent intégrées dans une articulation fine qui mérite d’être explicitée.

I. Minorité et majorité

Les deux modes fondamentaux de relation que propose Simondon entre majorité et minorité sociale des techniques trouvent une réelle opérativité dans les relations que certains architectes ont entretenu et entretiennent avec les technologies numériques. S’il est force de constater que les mentalités évoluent par rapport à ces technologies, il n’en reste pas moins que l’apprentissage des différents logiciels de conception et de fabrication se fait sur des temps longs et par conséquent, ces modes de relations demeurent représentatifs d’un large éventail des pratiques actuelles.

Il y aurait ceux qui entretiennent un rapport que l’on pourrait qualifier « d’usage » avec l’ordinateur, « où le savoir technique est implicite, non réfléchi, coutumier »[1]. L’intérêt pour ces architectes ne serait pas de comprendre de manière exhaustive les processus employés, mais suffisamment pour réaliser les manipulations souhaitées sur un bâtiment à construire. « Une capacité plus qu’un savoir. »[2]. D’un autre côté, il y aurait ceux qui s’intéressent à l’ordinateur d’une manière théorique, analytique, en cherchant à créer leur propre instrument de conception, ou du moins, parvenir à développer un procédé de manière précise, sous sa forme algorithmique par exemple.

Une distinction semblable a été clairement exprimée au début des années 2000 sous l’opposition entre les tool-makers et les tool-users ; ceux qui savaient construire des logiciels et ceux qui ne savaient que les utiliser. Cette opposition tool-user et tool-maker, si elle recoupe effectivement les deux statuts définis par Simondon, pourrait vouloir dire que ces deux groupes auraient eu leur propre mode de représentation et de jugement par rapport aux techniques, ce qui pourrait expliquer les nombreuses divergences qu’il y a eu entre ces deux groupes rivaux dans les façons d’intégrer les technologies numériques au sein des pratiques architecturales.

Ces deux modes ont également engagé deux modes d’apprentissage distincts, que l’on pourrait rapprocher à l’apprentissage de la technique par l’enfant ou l’adulte chez Simondon. Le statut de minorité peut s’exprimer par les rapports que l’enfant entretient avec les objets techniques. Cette distinction enfant-adulte, chez Simondon, n’est pas affaire d’âge, mais de rapport à la connaissance. Dans ce sens,

le sujet, même devenu adulte, conservera une irrationalité de base dans ses connaissances techniques ; il les possèdera en vertu d’une imprégnation habituelle, très profonde parce que acquise très tôt ; par là même, ce technicien fera consister ses connaissances non en schèmes clairement représentés, mais en tours de main possédés presque d’instinct, et confiés à cette seconde nature qu’est l’habitude.[3]

Certains sujets architectes ont d’ailleurs fait part de ce caractère irrationnel, initiatique, quant à leur usage de l’informatique. L’architecte Greg Lynn en est certainement le meilleur représentant. Cet architecte a d’ailleurs commenté plusieurs de ses projets sans cacher la part de fascination, d’amateurisme, d’imprévu que relevait son utilisation de l’ordinateur. L’expérience réalisée lors du projet Port Authority Triple Bridge Gateway (1994) est à ce sujet fort révélatrice du type d’apprentissage qui en a été fait. Ayant récupéré un ordinateur reconditionné avec un logiciel préinstallé qui avait la capacité de modéliser et d’organiser les flux, l’architecte réalise par essais et erreurs, en quatre jours et quatre nuits, un bâtiment-passerelle généré à partir d’un : « système de mapping contextuel au moyen des forces correspondant aux vitesses et aux flux observés sur le site »[4].  Les choix de ces flux (liés à des avenues) ont été faits sans réelle méthodologie, d’instinct pourrait-on dire. L’objectif pour Lynn (à cette époque) n’était clairement pas de maitriser l’ensemble des fonctionnalités du logiciel, ni même en partie ; son intérêt résidait dans les capacités de l’ordinateur à générer des formes à partir de flux.

Figure 1. Rendu pour le Port Authority Triple Bridges Gateway, New York, Greg Lynn Form (Greg Lynn), 1994. © Greg Lynn FORM.

Au contraire, des architectes-informaticiens comme Chris I. Yessios, créateur du logiciel Form*Z, répondaient plutôt au statut de majorité, avec une approche rationnelle des processus de conception dans leur ensemble. Sans être un reproche, ce genre d’architecte-informaticien ont délaissé en revanche l’idée de faire de l’architecture, pour se concentrer à la réalisation de logiciel, ou à la mise en place de processus numériques propices à la conception. Il existait cependant quelques exceptions comme l’architecte Mark Burry dont le travail sur l’achèvement de la Sagrada Familia, peut être interprété comme une tentative de transformer ce statut de minorité en un de majorité. C’est d’ailleurs Burry qui, au début des années 2000, émis la réflexion suivante, largement partagée à l’époque : « Je soutiens que la nouvelle génération de concepteurs devra être versée dans au moins une de ces techniques : la conception paramétrique ou la programmation informatique. »[5].

S’il est vrai que le nombre d’adeptes de la conception paramétrique a connu une réelle augmentation au cours des dernières années, notre intention n’est pas ici de privilégier un mode plutôt qu’un autre, mais de suggérer comme le faisait Simondon, que ces modes ne sont pas cohérents l’un avec l’autre et surtout, sont insuffisants en eux-mêmes. C’est pour cette raison d’ailleurs que le philosophe avait cherché à définir une voie médiane, réconciliatrice, « une relation d’égalité, de réciprocité d’échanges : une relation sociale en quelque manière »[6].

Pour que ce type de relation s’engage, il est important, souligne Simondon, que la machine ne soit pas considérée comme une unité absolue, fermée, mais comme « une réalité technique individualisée »[7]. En cohérence avec la pensée de l’individuation du philosophe, il est possible de saisir une individualisation au travers d’une individuation parallèle, analogue. « Nous ne pouvons, au sens habituel du terme, connaître l’individuation ; nous pouvons seulement individuer, nous individuer, et individuer en nous »[8]. C’est sur ce point qu’il est possible d’observer la distinction radicale qui s’est opérée avec les techniques de conception dites traditionnelles comme le dessin, la perspective, ou encore l’axonométrie. Si l’on met de côté les logiciels qui reprennent les logiques du dessin, ou de la conception assistée par ordinateur (CAO) et que l’on se tienne plutôt du côté des pratiques les plus expérimentales, il est possible d’y voir l’expression d’un changement « d’âge de la technique »[9], ce qui impliquerait ainsi un nouveau rapport à la technique, un nouveau type d’individuation, non plus déterminé par une « agilité-habilité » de la main, où l’architecte constituait le centre du milieu associé, mais où il se trouve désormais décentré, devant s’appuyer et se coordonner avec les processus générés numériquement, pour faire projet.

Ce changement dans le rôle accordé aux technologies a évidemment demandé une évolution des mentalités, individuelles et collectives des architectes, qui, selon nous, a été favorisée par l’exploration de certains processus numériques selon les deux modes ici esquissés.

II. Mentalités technologiques

Il semble d’ailleurs possible d’observer en architecture une évolution des mentalités quant à la réelle portée des technologies numériques autour des années 2005 où, à la fois les architectes s’aperçoivent des limites d’un usage approximatif et enthousiasme des logiciels de simulation, rendant souvent impossible d’obtenir deux fois le même résultat, et où l’exposition non standard en ferra le constat[10] ; et où, au même moment se mettent en place dans les écoles d’architectures des fab labs dédiés à la fabrication à commandes numériques proposant, littéralement, un ensemble technique où l’architecte s’y trouve au milieu. Pour dégager cette idée de mentalité technologique et la distinguer des appellations anglo-saxonnes de Collective Intelligence ou de Digital Knowledge, nous nous appuierons sur les concepts simondoniens de Mentalité technique et d’attitude technologique.

« On peut nommer attitude technologique celle qui fait qu’un homme ne se préoccupe pas seulement de l’usage d’un être technique, mais de la corrélation des êtres techniques les uns par rapport aux autres. »[11]. Pour illustrer son propos, le philosophe a recours aux stéréotypes généralement attachés à l’étranger lorsque nous en avons qu’une vision partielle, réductrice et simplifiée. Pour que l’étranger ne soit plus étranger, « il faut avoir vu jouer hors de soi, objectivement, le rapport qui fait que deux êtres sont étrangers l’un par rapport à l’autre. »[12].

La situation dans laquelle les architectes expérimentent dans les fab labs pourrait faire dire qu’une attitude semblable aurait été adoptée par les architectes ; ceux qui observent les relations compliquées qui s’établissent entre logiciels de conception et machines de fabrication. Ayant à faire aux nombreux problèmes de traduction et de compatibilité, ces architectes ont également dû transformer, voire renverser leurs méthodes de conception afin de rendre efficaces, ou tout simplement opérationnelles les machines CNC (Computer Numerical Control) qu’ils souhaitaient employer. Dans ce sens, on peut dire que la compréhension du milieu technologique de la fabrication numérique : comment les machines fonctionnent ? Comment les calibrer ? Ne serait-il pas possible de les modifier ? etc., s’est réalisée aux dépens des intentions premières des architectes. En d’autres termes, les façons de faire des machines rendaient caduques ce qui avait été imaginé et par conséquent, il était préférable d’intégrer directement ces nouvelles logiques de fonctionnement dans les processus de conception. Ce qui a eu pour conséquence de les modifier assez radicalement. Par exemple, l’architecte n’a plus seulement recours à l’ordinateur pour concevoir un édifice, ou le représenter, mais il s’en sert également pour donner des instructions de trajectoires et de vitesses aux machines de fabrication.

Le texte Mentalité technique[13], écrit vers 1961, proposait une mentalité en cours de développement, incomplète, voire déséquilibrée. Si ce constat demeure toujours valable pour rendre compte de la situation des milieux de l’architecture depuis les années 1990, l’intérêt pour nous réside dans le fait que le philosophe proposait trois niveaux quant à l’acquisition de cette mentalité : par schèmes cognitifs, modalités affectives et action volontaire (recherche de normes). Sans entrer dans le détail de l’explication de Simondon, il semble néanmoins intéressant et pertinent de réaliser pareilles déclinaisons afin de marquer et de remarquer cette mentalité en cours de développement, toujours pas stabilisée.

S’il est vrai que depuis la fin des années 60, les architectes ont conscience qu’il est nécessaire de modifier leurs schèmes mentaux liés à la conception assistée par ordinateur (CAO), dont « le besoin de rationalité »[14] a constitué une sorte de modèle, il faudra néanmoins attendre le passage par les milieux de la fabrication pour que ce changement s’opère réellement, par obligation, sinon il ne se passe rien. En effet, si l’architecte n’assume pas le passage d’information de l’un à l’autre, les logiciels et les machines ne se comprennent pas entre eux. Par conséquent, ce n’est pas tellement une rationalisation des processus de conception qui s’est produite, mais l’intégration des schèmes technologiques de fabrication numérique, qui se distinguent radicalement des modes traditionnels de construction, dans les processus de conception.

Il est également possible d’affirmer que le travail des architectes, au milieu de ses machines, est ce qui leur a permis de reprendre conscience de la dimension constructive de l’architecture, en lui redonnant une place centrale dans le projet. Il faut ici préciser que lors des premières explorations numériques, celles de la fin des années 1990 (autant pour les tool-users que pour les tool-makers), la question de la construction n’était peu ou pas abordée, elle était résiduelle : imprimer un bâtiment comme on imprime un fichier texte, sans incorporer les logiques de ses machines, d’où l’apparition de certaines aberrations constructives. Il faut signaler quelques exceptions comme, entre autres, les expérimentations du groupe Objectile qui s’était donné pour tâche justement d’intégrer cette dimension constructive à leurs processus de conception, dans ce qu’ils ont nommé une architecture associative.

L’associativité est la constitution, au moyen d’un logiciel, du projet architectural en une longue chaine de relations, depuis les premières hypothèses de conception jusqu’au pilotage des machines qui préfabriquent les composants destinés à s’assembler sur le chantier[15].

Les architectes contemporains se sont rendu compte combien ce passage était difficile et semé d’embuches. Ce n’est pas tellement les exigences constructives qui sont en elles-mêmes compliquées et posent problème, mais leur décalage par rapport à la complexité des processus morphologiques générés numériquement. Les architectes doivent alors user d’astuces et d’inventivité pour combler cet écart ; de penser la construction au travers de sa « réalité » numérique. En effet, c’est par ces efforts de construire ce qui était simulé derrière l’écran que ces architectes sont parvenus en quelque sorte à sortir la « technicité numérique » de l’ordinateur, pour la laisser transparaitre dans leurs édifices construits, permettant de saisir enfin les différentes facettes du numérique en architecture, d’en obtenir une image plus complète.

III. Technicité « numérique »

Les répercussions des technologies numériques sur l’architecture construite ont mis un certain temps avant d’être perceptibles. Si l’on met de côté les expérimentations de la fin des années 60 avec les architectures réactives [responsives] où les édifices auraient pu devenir une sorte de grande machine-ordinateur où l’on vivrait dedans, ou encore, plus récemment, la numérisation de l’organisation de la ville sous l’appellation de Smart City (ou sa déclinaison à l’échelle architecturale, avec la Smart House), il est force de reconnaître qu’il est difficile de percevoir ces transformations hors quelques bâtiments d’exception.

Cette situation n’est pas illogique et s’explique d’une part par l’énergie nécessaire et la convergence des efforts à fournir afin de rendre concret ce type d’expérimentation, mais également, d’autre part, par l’inventivité nécessaire pour rendre compatibles des procédés techniques complexes qui ne sont pas d’emblée faits pour aller ensemble. Il est même fort possible que ces architectures restent minoritaires. Néanmoins, ces actes d’exception sont ce qui permet de « rendre légitime pour une communauté un acte individuel. »[16]. Simondon aimait illustrer son propos avec la construction de la tour Eiffel qui représentait « une recherche de la réalisation la plus tendue, la plus extrême, que peut offrir l’usage pur d’un mode technique déterminé, ici la fabrication d’élément en atelier-usine et l’assemblage rapide, dans réajustement ni retouche sur le chantier. L’utilité est secondaire, en tous les sens du terme : la perfection intrinsèque, la vertu de la chose construite passe avant […] Si cette tour n’existait pas, on devrait la construire ; mais elle n’a pas été construite pour l’utilité. »[17]. C’est dans ce sens que ces actes exceptionnels donnent du sens à des réalités qui paraissaient jusqu’alors incompatibles ou incohérentes.

Pour l’architecture dite numérique, cette cohérence entre construction et technologies de conception a mis un certain temps avant de s’accomplir et être perceptible dans l’édifice construit. Une série d’expérimentations, réalisées par différents architectes, a été nécessaire afin de voir se concrétiser les potentialités numériques dans les objets architecturaux complet, dans le sens où, au travers d’une exploration numérique, il a été possible de dépasser la problématique étroite et limitée des technologies utilisées ; ce qui pourrait être perçu comme une manière inventive d’avoir recours au numérique.

[L]’objet porteur du résultat d’une activité d’invention a reçu un supplément de cohérence, de continuité, de compatibilité intrinsèque et aussi de compatibilité avec le reste non élaboré du milieu et avec l’organisme.[18]

Comment alors penser cette généalogie sans y voir un déterministe technologique, du type « Form Follows Software »[19], ou encore de subir le constat plus général que : « l’informatique est la même partout »[20] ? C’est en tentant de répondre à cette question que le concept quelque peu alambiqué de « technicité » est apparu pertinent. La technicité peut se trouver dans les objets, mais cela est insuffisant pour l’expliquer :

les objets apparaissent à un certain moment, mais la technicité les précède et les dépasse ; les objets techniques résultent d’une objectivation de la technicité ; ils sont produits par elle, mais la technicité ne s’épuise pas dans les objets et n’est pas tout entière contenue en eux.[21]

Elle reste disponible pour de nouvelles individuations ; la technicité se maintient pour se concrétiser une nouvelle fois, sous une nouvelle forme, ailleurs. Simondon présenta cette notion d’une manière plus concrète. « La technicité de l’automobile ne réside pas tout entière dans l’objet automobile ; elle consiste dans la correspondance adaptative de l’automobile au milieu parcouru à travers cet intermédiaire qu’est un réseau routier… »[22]. La technicité englobe donc le couple objet-milieu, tout en gardant certaines potentialités intactes, à la fois dans l’objet que dans le milieu, mais également et peut-être surtout, dans leurs possibles correspondances adaptatives.

S’il y avait une technicité des logiciels de conception, elle serait pourrait-on dire différente pour chacun des milieux dans lequel celle-ci évoluerait. Elle trouverait sa valeur dans cette correspondance adaptative, c’est-à-dire dans la capacité de tels types de procédés numériques à répondre à tel ou tels autres types de problèmes architecturaux. C’est bien dans l’acte lui-même, dans les pratiques singulières du projet, que les procédés se prolongent, se consolident et se valident. Il y aurait donc une individualisation de la pratique de tel architecte en particulier selon une structuration numérique qui, elle-même, se trouverait être enveloppée par ses préoccupations et problématiques de conception.

En d’autres termes, les logiques d’un programme informatique, d’un plug in, d’un bout de script, trouveraient leurs pertinences dans une pratique architecturale, car son fonctionnement algorithmique parviendrait à générer des configurations spatiales qui concordent avec les intentions de l’architecte. Il n’est pas besoin d’insister sur le fait que cette correspondance ne se réalise pas naturellement, mais progresse par à-coups, en dents de scie, c’est-à-dire que l’architecte a recours à tels programmes dans le but d’effectuer telles ou telles actions, en même temps que le programme introduit ses propres logiques, modifiant progressivement les manières de penser le projet, pour faire finalement qu’un architecte réussisse à intégrer cette technicité numérique dans sa pratique, tout en la modifiant[23].

Certaines expérimentations récentes en fabrication montrent avec clarté ce type d’imbrication où des tensions apparaissent dans un projet et se répercutent dans les expérimentations suivantes. À ce titre, l’exposé de Marc Fornès (Theverymany) donné au Frac centre[24] est exemplaire. Cet architecte a insisté dans sa présentation aux nombreux problèmes [Errors/Failures] rencontrés ainsi que certains moyens mis en œuvres pour y remédier, entrainant souvent d’autres problèmes.

Notre avis est que la constitution de ce milieu technologies dédié à la fabrication a offert au numérique la chance de se déployer sous un autre ordre de grandeur ; l’attention à des considérations constructives a permis aux processus numériques de conception de progresser autrement et, d’une certaine manière, de réinventer les pratiques.

IV. Au milieu des machines

Cet intérêt pour les machines CNC a eu pour conséquence que certains architectes ont investi un nouveau lieu, intermédiaire entre celui de l’atelier de conception et celui du chantier. Les pratiques dans ces nouveaux milieux – de type fab lab – ont replacé les problématiques constructives au centre des préoccupations : à la fois sur les matériaux à utiliser, leurs qualités structurelles, etc. ; que sur la manière de les assembler selon les fonctionnements des machines employées. Loin d’être une nouveauté, sauf en comparaison avec le peu d’intérêt qu’il a été accordé à cette dimension depuis les années 1980, il s’agit bien de retrouver des considérations liées à la construction plus anciennes, même si ces questionnements – comment ça tient ? – sont renouvelés par l’attirail numérique contemporain. Comme cela se produit régulièrement avec l’arrivée de nouvelles techniques, de nouveaux matériaux, ceux-ci cherchent leur esthétique propre, dans une sorte de techno-esthétique primitive, comme l’entendait Simondon par cette notion, même s’il ne l’a à peine esquissée.

Dans ce texte[25], Simondon aborde quelques éléments qui peuvent servir de point de départ pour participer aux réflexions sur l’intégration des technologies numériques en architecture. Quelques-unes de ces considérations portent sur la technophanie, l’acceptation culturelle et sur l’absence de fonction, telle qui a été possible de l’observer pour la tour Eiffel. Ces considérations techno-esthétiques ne relèvent plus seulement du fonctionnement purement technique des objets, mais suggèrent l’importance pour la technique de rencontrer un « monde », afin de trouver sa pleine expression. Qu’est-ce que cela voudrait dire pour les technologies numériques, logiciels de simulation, paramétriques, machines CNC et autres, de rencontrer un monde ?

Figure 2. Spineway, San Antonio, Marc Fornes / Theverymany, 2016.

Les nombreux pavillons réalisés, sans fonction précise autre que leur propre érection, autant que la mise au premier plan de la technologie dans les discours autour de ces expérimentations, jouent certainement ce rôle de favoriser cette acceptation culturelle, de chercher à faire apprécier les caractéristiques propres aux technologies numériques, quitte à les déformer pour leur attribuer une valeur culturelle, esthétique, parfois même cultuelle. À titre d’illustration, mentionnons les procédés entièrement automatisés, anormalement lents et compliqués qui ont servi à présenter des procédés de mise en œuvre ; des analyses poussées de la nature à l’aide d’instruments sophistiqués qui ont servi à justifier des procédés de conception (type biomimétisme) ; ou encore la réalisation d’une membrane de 8 mm d’épaisseur grâce à des prouesses techniques qui, chacune à leur manière, a permis de montrer certaines des possibilités de recourir à des processus morphogénétiques pour la fabrication. Cette emphase portée sur certains types d’analyse, certains procédés et gestes d’ordre technique et technologique permettait d’une part d’approfondir un aspect spécifique, capable d’apporter un renouvèlement dans les manières de faire, mais également, d’autre part, de recentrer l’attention sur la dimension constructive de l’architecture en y cherchant son expression techno-esthétique, associée à une technicité spécifique du numérique.

Figure 3. Diagramme des critères de conception, ICD/ITKE Research Pavilion, Stuttgart, Achim Menges et Jan Knippers, 2013-2014.

Comme mentionné plus haut, c’est le décalage entre les techniques employées dans les méthodes dites traditionnelles de construction et les processus de conception numériques (permettant de générer des arrangements spatiaux inusités), qui rend difficile ces expérimentations. C’est devant l’incapacité de ces méthodes à réaliser ce qui était simulé derrière l’écran que certains architectes ont vu dans les machines CNC une voie de sortie possible afin « d’exécuter », selon un continuum numérique (file to factory), ces explorations stimulantes, mais compliquées à mettre en œuvre. Nous pouvons avancer que c’est seulement au milieu de ses machines que ces architectes ont pu mesurer l’ampleur du décalage ainsi que la reconfiguration nécessaire afin de rendre ces procédés opératoires. Il s’est donc produit une nouvelle imbrication entre les procédés de conception et ceux de fabrication, et c’est cet échange qui a permis de transférer l’information exploitée par algorithme dans leur réalisation construite.

V. Repenser les relations entre milieux

Le numérique a transformé l’architecture, ses pratiques et ses milieux selon une articulation qui a pris un certain temps à se mettre en place et qui continue à évoluer. La « technicité » de tel ou tels programmes informatiques dépasse « l’objet » en lui-même, son fonctionnement interne et se développe dans l’acte de conception et de fabrication qui, comme on vient de le voir, se sont retrouvés associés selon de nouvelles configurations. Le point qui nous intéresse reste cependant la manière dont cette technicité numérique s’intègre dans l’objet architectural, bout d’édifice ou pavillon expérimental qui, nul besoin de le rappeler, dépasse l’objet en lui-même, et est compris avec le milieu dans lequel il s’insère. Les architectes ont saisi cette idée depuis fort longtemps.

[L]’objet esthétique n’est pas à proprement parler un objet, mais plutôt un prolongement du monde naturel ou du monde humain qui reste inséré dans la réalité qui le porte ; il est un point remarquable d’un univers ; […] l’œuvre esthétique fait bourgeonner l’univers, le prolonge, constituant un réseau d’œuvres, c’est-à-dire de réalités d’exception, rayonnantes, de points-clefs d’un univers à la fois humain et naturel.[26]

Cette esthétique particulière, que certains ont prolongée et consolidée dans une esthétique de la rencontre[27], laisse entrevoir une rencontre encore plus large où se croiserait plus d’un « monde ». Il y aurait donc une imbrication multiétage à penser, qui permettrait de saisir ces échanges dans leur entéléchie.

Pour le cas qui nous occupe, il y aurait évidemment la rencontre de l’édifice avec un lieu remarquable, points clés de la ville, mais également avec les occupants ou habitants pour lesquels l’édifice a été construit. Ces rencontres ne s’effectuent pas n’importe comment, n’importe où et n’importe quand. Un édifice, malgré les meilleures intentions, peut nous laisser complètement indifférent, ou inversement, les habitants peuvent se l’approprier et lui accorder un statut tout à fait particulier au sein d’une ville ; devenir un point de rencontre, un point névralgique de la ville.

Il y aurait un autre type de rencontre qui pourrait se réaliser ; celui perceptible dans l’échange fructueux entre le recours à tel algorithme associé avec tels procédés constructifs, ou telles machines, qui aurait du sens pour une situation en particulier. Par conséquent, tel logiciel ne peut constituer une réponse clé en main pour les architectes, aucun algorithme est capable, comme une recette, de répondre à des problèmes architecturaux de manière répétée et de manière automatique. L’architecte trouve une place singulière dans ce type d’échange ; il se produit une sorte de renversement, où l’architecte agit comme médiateur entre technicité numérique et architecture, de manière à ce que la rencontre est lieue.

Ce type spécifique de rencontre entre humain et réalité technique individuée était le modèle de ce que Simondon nommait la transindividualité. Concept central chez le philosophe :

On peut entendre par là une relation qui ne met pas les individus en rapport au moyen de leur individualité constituée les séparant les uns des autres, ni au moyen de ce qu’il y a d’identique en tout sujet humain, par exemple les formes a priori de la sensibilité, mais au moyen de cette charge de réalité pré-individuelle, de cette charge de nature qui est conservée avec l’être individuel, et qui contient potentiels et virtualités.[28]

La relation s’institue sur les charges de nature qui sont maintenues dans l’être individuel, compris ici dans son sens simondonien comme le couple individu-milieu, qui dans notre cas tient d’abord de la relation de l’architecte avec les logiciels de conception et machines de fabrication, mais qui, en définitive, condensent un emboitement beaucoup plus large dont les architectes ont l’habitude de gérer. Il s’agit bien de combiner les potentiels et virtualités des technologies numériques dans l’acte même de conception et de fabrication, dans sa progression, analogue à un esprit qui cherche. Les échanges sont fragiles, en équilibre, toujours prêts à basculer, à échouer, mais ils se renforcent à chaque fois que la rencontre à lieu et parfois parviennent à se stabiliser dans un édifice, finalement construit. La marge de manœuvre est pourtant étroite pour que ces expérimentations ne tombent dans une technophilie exacerbée ou encore que ces pavillons soient pris pour de l’art contemporain. Ces marges se définissent dans la pratique elle-même, dans l’appropriation que les architectes font de ses milieux et dans l’inventivité que ces derniers déploient afin de remanier les manières de faire projet. C’est dans ces nombreux échanges qu’il devient possible d’appréhender le coefficient de cette technicité numérique qui parvient à être maintenu dans un édifice, et ainsi saisir ce que le numérique a fait et continue de faire à l’architecture.

[1] Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 2002 [1958], p. 85.

[2] Ibidem, p. 89.

[3] Idem.

[4] Greg Lynn, « Variations calculées », in, Frédéric Migayrou et Zeynep Mennan (dir), Architecture non standard, Orléans, Hxy, 2003, p. 91.

[5] Commentaire de Mark Burry dans Mark Goulthorpe, From autoplastic to alloplastic, dECOi architects, Orléans, Hyx, 2007, p. 22 (ma traduction).

[6] Gilbert Simondon, MEOT, op. cit., p. 88. Pour le philosophe, le mode de majorité se plaçait au-dessus des machines, tandis que celui de minorité en-dessous.

[7] Ibidem, p. 146.

[8] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Jérôme Millon, 2005, p. 36.

[9] À ce sujet, voir Simondon, MEOT, op.cit., p. 70-82 ; ou sa clarification et actualisation avec les travaux de Jean-Hugues Barthélémy, Simondon, Paris, Belles Lettres, 2014, ou encore, plus récemment, « Âges tendanciels de la technique et âge de l’information » in La société de l’invention. Pour une architectonique philosophique de l’âge écologique, Paris, Matériologiques, 2018, p. 123-129.

[10] À ce titre, le commentaire de Greg Lynn est lucide sur la situation. « Il fallut dix années d’amateurisme pour développer la sensibilité de ces outils basés sur le calcul. […] L’exposition Architecture non standard annonce la fin de la première étape et le début de la seconde. Travailler éternellement en misant sur quelques heureux accidents ne fonctionne pas ; car après avoir produit quelque chose par hasard, il faut pouvoir, la fois suivante, le reproduire intentionnellement.» Greg Lynn, « Variations calculées », op. cit., p. 92.

[11] Ibidem, p. 145.

[12] Ibidem, p. 147.

[13] Gilbert Simondon, « La mentalité technique (1961?) », in Sur la technique, Paris, PUF, 2014, p. 295-313.

[14] Titre de l’un des chapitres du livre de Christopher Alexander Essai sur la synthèse de la forme, Paris, Dunod, 1971 [1964]. Livre qui a eu une forte influence auprès des premiers architectes qui se sont intéressés à l’informatique.

[15] Bernard Cache, « Vers une architecture associative », in Architecture non standard, op. cit., p. 138.

[16] Gilbert Simondon, MEOT, op. cit., p. 166.

[17] Gilbert Simondon, « Culture et technique (1965) », in Sur la technique, op. cit., p. 322.

[18] Gilbert Simondon, Imagination et invention (1965-1966), Chatou, La transparence, 2008, p. 187.

[19] Pierluigi Serraino, « Form Follows Software », in Proceedings of the 2003 Annual Conference of the Association for Computer Aided Design in Architecture (ACADIA), Indianapolis, Indiana, Ball State University, 2003, p. 185-205.

[20] Gérard Berry, L’hyperpuissance de l’informatique. Algorithmes, données, machines, réseaux, Paris, Odile Jacob, 2017, p. 22.

[21] Gilbert Simondon, MEOT, op. cit., p.163.

[22] Gilbert Simondon, « Culture et technique (1965) », op. cit, p. 326 (je souligne).

[23] Voir à ce sujet l’analyse concernant le recours à plusieurs logiciels selon la tâche à accomplir et le niveau d’approximation souhaité par l’équipe de Jürgen H. Mayer. Étude réalisée par Georges Teyssot et Olivier Jacques, « Faire parler les algorithmes. Les nuages virtuels du Metropol Parasol (Séville) », in Le Visiteur, revue critique d’architecture, n° 14, Paris, SFA, 2009, p. 101-121.

[24] Marc Fornes, « On Computational Skinning: tests, trials, errors », Conférence donnée lors du 9th ArchiLab : Naturaliser l’architecture, le 24 octobre 2013.

[25] Ce texte a un statut particulier dans les écrits du philosophe. Voir à ce sujet la présentation de cette « méditation libre », in Gilbert Simondon, « Réflexions sur la techno-esthétique (1982) », in Sur la technique, op. cit., p. 380-381.

[26] Gilbert Simondon, MEOT, op. cit., p. 187 et 185.

[27] Cf. Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual, Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain, Paris, Le Seuil, 2018.

[28] Gilbert Simondon, MEOT, op. cit., p. 248.

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