Inattendu et Imprévisible

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Difficile surprise ou la différence entre l’inattendu et l’imprévisible

 

Afin de démarrer l’année de façon plus légère, Implications Philosophiques vous propose une série d’essais et d’articles volontairement surprenants et « décalés », qui sont autant de réponses à notre appel à contribution « L’inattendu ». Le premier essai de ce dossier, proposé par Etienne Besse, nous a pris au mot et, philosophant sur un court de tennis, réfléchit à ce qui distingue l’inattendu de l’imprévisible.
Par Etienne Besse.

Résumé/Abstract

Résumé: L’objet de notre réflexion est de déterminer ce que peut être et signifier une vraie surprise. Nous pensons qu’elle se détermine à partir de la différence entre l’imprévisible et l’inattendu. Nous portons donc notre examen avec différents exemples d’événements et de phénomènes d’où dérivent ces constats ayant le qualificatif « inattendu » ou « imprévisible ». L’inattendu semble se distinguer de l’imprévisible parce qu’il met en cause toute forme d’anticipation ; son événement ne se découvre que parce qu’il prend par surprise toutes les virtualités préalables. L’inattendu est surprenant non parce qu’il viendrait de l’extérieur, sans rapport avec les conditions de possibilité d’un événement, mais parce qu’il retourne ces conditions et s’actualise sans virtualité préalable, il apparaît alors comme surprise, une sorte d’acte sans puissance.

Mots-clefs: Imprévisible, Inattendu, Contingence, Surprise, Djokovic, Proust

Abstract: The object of our reflections is to determine what conditions create a ‘true surprise’. We believe that its meaning is to be found in the difference between the “unexpected” and the “unpredictable”. This paper examines different examples of events and phenomena that all contain elements of either the unexpected or the unpredictable. The unexpected is different from the unpredictable because it calls into question every form of anticipation; its event is discovered only because it ignores all pre-existing potentials. It is thus surprising not because it has no relation to the conditions and characteristics of a potential event but because the conditions themselves return and renew the initial situation without its previous predictable potentials. It would thus appear that the reason that the true surprise in the unexpected is that the surprise creates an situation in Act that was previously without potential.

Keywords: Unpredictable, Unexpected, Contingency, Surprise, Djokovic, Proust

« … Si tu veux lui faire une surprise, ne lui en parle pas. Moi aussi, j’aurais pu te faire cette surprise, mais tu sais que pour mon compte je n’aime pas les surprises… » (Hegel, lettre à sa femme, Berlin, mardi 29 août 1826, Correspondance III, Gallimard coll. Tel, page 121)

Même lorsque nous connaissons par cœur une œuvre, une pièce de théâtre, un film, nous prenons intérêt à y retourner parce que la joie de s’y replonger est renouvelée par la richesse de l’œuvre ou de son spectacle. En quoi consiste formellement cette richesse apte à se renouveler ? En un événement inattendu, c’est-à-dire qui comble l’attente au-delà de sa mesure  et dépasse la simple prévision. Nous prenons alors mieux conscience de la perfection d’une œuvre ou bien l’interprétation d’une œuvre est plus juste que ce que nous pensions justement connaître. Nous ne sommes pas uniquement au spectacle pour vérifier et valider par jeu de correspondance notre attente, notre idée de l’œuvre et sa réalisation, mais pour vivifier notre relation à l’œuvre d’art par l’inattendu qu’offre son renouvellement. Bien évidemment, nous pouvons être déçus par le récital ou la pièce de théâtre précisément parce que nous acceptons le risque de la contingence qui est nécessaire pour que s’opère une relation vivante qui se recréée : dans ce contexte, l’inattendu s’offre sur un fond d’imprévisible. Et certes, nous ne prenons pas de joie au seul imprévisible qui entoure l’œuvre bien que celle-ci dépende évidemment des circonstances, mais l’œuvre n’est pas pour autant prisonnière de ce mode contingent, sinon elle serait en elle-même aléatoire ; mais, paradoxalement, nous nous attendons à ce qu’elle offre de l’inattendu, et cela parce qu’alors, nous l’apprécions comme si nous la percevions pour la première fois, non pas seulement en un sens originel, mais surtout originaire. En cela, ce que nous espérons en allant voir ou bien en retrouvant une œuvre d’art, c’est que l’inattendu fasse s’évanouir toute anticipation préalable ou du moins, nous en délivre, nous en déprenne pour nous surprendre encore une fois.

Le problème est que cet inattendu qui émerge sur un fond d’attente prévisible et imprévisible peut finir par se confondre avec celui-ci, sur ce surprenant terrain contingent. L’ambiguïté de la surprise peut s’opérer aussi bien par de l’imprévisible que de l’inattendu : et l’on constate bien souvent, après avoir relu un livre qui nous avait marqué dans notre jeunesse, que sa richesse intrinsèque était plutôt pauvre et beaucoup trop liée aux circonstances de nos années de formation… L’inattendu semble donc émerger sur les virtualités d’un événement, et nous pouvons, à cause de cela, manquer son appréciation réelle : nous sommes pris dans les anticipations et manquons d’apprécier une matière événementielle selon qu’elle provient soit de l’imprévisible, soit ou de l’inattendu. Dans ces conditions, comment peut-on encore être surpris ? Quelle est donc la différence entre l’imprévisible et l’inattendu ?

Prenons un exemple sur la manière dont nous recevons actuellement au quotidien la simple surprise qui, à défaut d’être le critère ou le fil conducteur de la différence entre l’imprévisible et l’inattendu, peut être, tout au moins provisoirement, le symptôme de leur partage ou démarcation :

Dans un précédent numéro d’Usbek & Rica, l’écrivain britannique Will Self affirmait que le futur est désormais « condamné à n’être qu’une version minable du présent ». Vous êtes d’accord ?

Gary Shteyngart : En fait, je pense que nous vivons déjà tous dans le futur, tout le temps. C’est le présent qui est devenu impossible à fantasmer, car on ne nous laisse plus la possibilité de le faire. Il y a seulement un demain et un après-demain. Nous sommes sans cesse dans la projection, l’anticipation. Nous devons être connectés partout, tout le temps.

Une fois, je suis venu en Europe et mon iPhone s’est cassé dès mon arrivée. Ce qui devait être un fort agréable séjour est devenu un cauchemar total, durant lequel j’ai dû visiter en permanence des cybercafés et acheter des cartes rechargeables pour téléphones jetables à 40 euros. J’ai alors réalisé que j’avais depuis longtemps cessé d’être un être humain. Pour employer les mots de Mitt Romney, j’étais devenu une petite entreprise vendant un seul produit : moi. L’iPhone, c’est mon magasin, et il est ouvert 24 heures sur 24. Être surpris est devenu de plus en plus difficile. Vous atterrissez dans une ville étrangère et, aussitôt, vous pouvez disposer d’une carte qui vous indique directement où vous devez aller, ce que vous devez manger et, le plus important, comment vous devez vous sentir à chaque instant. Vous arrivez préprogrammé, avec vos besoins et les émotions qui vont avec. À ce compte-là, que peut-il bien rester d’unique, de personnel ? …[1]

Si nous avons de plus en plus de mal à être surpris, c’est que nous nous sommes comme habitués à l’anticipation systématique (par l’assistanat technologique intégré), donc à la prévision d’une variété, d’une palette de choix possible et à la contrepartie d’un présent transit par l’inquiétude d’un virtuel couplant prévisible et l’imprévisible. Mais paradoxalement, cette inquiétude même n’est que consommatrice de prévisibilité ; ainsi, elle dévore toute surprise, donc tout inattendu puisque tout est techniquement pré-anticipé, préenregistré dans un déterminisme à valider : l’homme est malgré tout frustré devant cet environnement à remplir (la plupart du temps selon ses moyens financiers) car il lui cache sa disponibilité à l’inattendu, à l’aventure inhabituelle sans assurance qui semble pourtant le réaliser en tant qu’homme ou, du moins, résonner encore comme un appel (si l’on en croit Gary Shteyngart). Le réel devient donc avec les technologies actuelles de plus en plus prévisible dans la mesure où l’imprévisible qu’il propose n’est que virtualité de choix à valider ou non. Ainsi, dans ces conditions, l’homme renonce à une dimension de la contingence qu’est la surprise même d’un choix. Tout n’est évidemment pas prévu, mais tout est exposé sur le mode assurantiel des risques imprévisibles tolérables qui sont garantis, et qui, par là, effacent la plasticité de l’inattendu et sa surprise : et c’est cela qui, en contrepartie, efface aussi une part d’humanité, peut-être même notre goût personnel pour la contingence qui nous constitue comme singulier dans la variété de la finitude. Est-ce que nous n’avons plus l’habitude de l’inattendu au point de complètement paniquer sans outil de pré-programmation de nos besoins ? Comme si l’homme en cherchant à toute force une nécessité dans la maîtrise du contingent avait fini par perdre sa nécessaire contingence, donc sa personnalité, un peu comme « Paradis pour tous », le dernier film dans lequel joua Dewaere : la joie consommatrice d’un flash de bonheur scanné consommant toute éventualité d’incompréhension, jusqu’à assurer ses proches non plus sur la vie mais sur la mort. Dans leurs doutes, les possibles rationnels du prévisibles nous dissimulent l’Infini comme l’écrit Rimbaud :

Nous ne pouvons savoir ! – Nous sommes accablés
D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères !
Singes d’hommes tombés de la vulve des mères,
Notre pâle raison nous cache l’infini !
Nous voulons regarder : – le Doute nous punit !
Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile…
– Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle !…[2]

Comment retrouver l’inattendu ? Comment s’opère un événement inattendu ? Le problème est que nous ne pouvons pas rigoureusement parlant prédéfinir l’inattendu, ce serait le déflorer dans une anticipation, alors que précisément l’inattendu dépasse, prend par surprise l’attente et ses modes d’anticipation : l’inattendu est comme tel précisément parce qu’il est « contre toute à attente », c’est la contradiction d’une préparation. Nous pouvons seulement le repérer par reconstruction même si nous l’avons vécu comme tel. Ce besoin humain d’inattendu secoue en quelque sorte les habitudes, il remet en question la « seconde nature [3]» acquise, car l’inattendu fait pénétrer comme par effraction un ordre contradictoire qui trouve son ironique résolution en détruisant les éléments prévus ou préparés. L’imprévisible est plutôt le fruit d’une évaluation anticipée de la faveur ou de la défaveur des circonstances permettant ou rendant possible l’accomplissement d’un événement.

L’inattendu est une forme d’accueil qui est débordé par ce qu’il reçoit dans l’événement. Par exemple, une colonne armée va rejoindre son corps d’armée : elle est préparée dans sa marche au danger, à une attaque éventuelle qui est prévisible car le chemin est long et le bataillon isolé, donc vulnérable aux attaques ; mais la manière dont le bataillon « reçoit » ce danger, la manière dont « arrive » celui-ci est toujours inattendue ; l’arrivée d’une embuscade selon les circonstances est imprévisible car c’est la situation dans laquelle se déroule le danger : ce n’est pas l’impréparation qui se révèle par l’inattendu mais un élément possible qui n’était pas aperçu dans les conditions données, prévues ou prévisibles, ou bien qui ne pouvait pas être envisagé sur le plan possible des impondérables qui pèsent soudainement lorsque l’embuscade se déclenche. Il y a comme une superposition événementielle par l’inattendu, une réception qui est en cohérence avec la situation mais qui ploie, qui enfle amphilogiquement : alors, l’un des termes de l’événement prend subrepticement une autre forme, voir la forme opposée dans le cours de l’action. On connaît d’ailleurs un exemple d’amphibologie célèbre avec Hérodote : « L’oracle de Delphes dit à Crésus que s’il continuait la guerre, il détruirait un grand royaume — il n’avait pas précisé qu’il s’agirait du royaume de Crésus lui-même » : par l’inattendu, il y a un retournement de situation, et l’annonce prévue par l’oracle se retourne contre l’anticipation initiale tout en restant ironiquement cohérente dans son accomplissement… inattendu… mais pourtant prévu ! L’inattendu est donc paradoxalement compris virtuellement comme imprévisible mais s’accomplit en dépassant et comprenant en retour la condition même du prévisible et de l’imprévisible.

D’autre part, l’inattendu est une forme de mise en cause de l’anticipation de l’événement. En tennis par exemple, pour la finale de l’Open d’Australie 2017, on savait la part d’imprévisible et de prévu concernant certains aspects, ou données de départ constitutif de l’événement à venir : la condition physique des joueurs (Nadal avait un jour de repos en moins que Federer avant la finale, et ce dernier, étant donné son âge et son retour de blessure, pouvait aussi se révéler vulnérable), ou les conditions climatiques (de nuit et non en pleine chaleur australe). De même, on pouvait prévoir le style de jeu de l’un et l’autre : Nadal usant l’adversaire en le poussant à la faute, Federer accélérant le jeu par ses décalages systématiques en coup droit. Le rapport de force et la modalité stratégique était aussi bien connue étant donné qu’ils s’étaient affrontés déjà plus de 30 fois : Nadal devait jouer sur le revers et isoler Federer sur ce côté qui est, par rapport à l’ensemble de son jeu, son coup le moins efficace. Mais voilà ici l’inattendu : au lieu de se décaler pour jouer en coup droit systématiquement, Federer ne va pas refuser le revers, et va jouer ce coup sans reculer, bien placé et de plus en plus vite, en demi-volée : c’est cela l’inattendu. L’imprévisible dans cette finale de l’OA 2017 qui aurait pu arriver, c’est un problème physique de l’un des joueurs, les réactions du public soutenant ou non l’un plus que l’autre, ou la météo rendant même impossible ce qui était attendu : l’inattendu n’est ici que relatif et pas strictement lié à des conditions stables dont il s’extirpe. L’imprévisible ne tient qu’à des éléments paramétrables alors que l’inattendu surprend, fait trembler la stabilité de ces paramètres, il les secoue et impose un autre cadre interprétatif au cœur des virtualités.

Un joueur de tennis peut être imprévisible parce que la qualité de son jeu est variable ou trop tributaire de son mental, de sa concentration qui le rend fragile quand un contexte ne lui est pas favorable : le grand joueur sait, en toute circonstance, tirer parti de la situation et la transfigurer même quand elle lui est totalement défavorable : par exemple, Djokovic en finale de l’US Open 2015, glisse, chute et s’écorche le coude droit lors du premier set, puis se fait huer, siffler continuellement durant tout le match par le public, même lors de la remise du trophée : il gagne en dépits de tout, sans en rajouter, imprimant aux circonstances défavorables la sobre marque de la nécessité dans sa victoire avec l’économie du grand style, d’où la réputation et le soupçon vulgaire d’un « joueur froid » que l’on entend comme indestructible, donnant l’apparence de mécaniser le contingent.

Un joueur est inattendu selon les circonstances, quand il s’adapte aux difficultés de l’adversaire et y répond avec des éléments de son jeu dont les forces initiales paraissaient en elle-même sans réponse possible ou avec des virtualités faibles : il y a un renversement de force qui s’opère pourtant à l’occasion de la confrontation, et ce renversement qu’effectue le joueur dans son jeu est alors qualifié d’inattendu : il prend le contre-pied de tous les commentateurs, on le savait friable dans ce compartiment de jeu, et pourtant il en a fait la pierre angulaire de sa victoire ! Voilà l’inattendu !

Mirsasha – 2013 US Open Men’s final

Le prévisible est donc une vision anticipée d’un événement appelé à se dérouler, c’est-à-dire devant déployer certaines virtualités selon des circonstances favorables ou défavorable à sa réalisation attendue (les virtualités éclosent ou avortent à divers degrés). L’imprévisible dépend de ce déploiement circonstancié, il voit par anticipation des virtualités mais directement rapportées à des circonstances dont le rapport de déroulement est seulement probable. Ce n’est pas de la prédiction ou de la voyance, car la prévision définit un rapport et peut le justifier, car elle met en rapport direct un ensemble de virtualités avec des circonstances, et elle évalue la cohérence de ces rapports et peut les calculer. C’est pour cela que la prévision et son double, l’imprévisible, s’expriment généralement dans la statistique alors que l’inattendu est en lui-même l’exceptionnelle exception : il y a évidemment une rage humaine qui veut à toute force convertir l’inattendu en prévisible-imprévisible et lui attribuer un cadre assurantiel, mais en tant que tel, l’inattendu échappe à toute possibilité statistique.

L’inattendu indispose les réactions de recueil de l’événement. On ne peut se garantir contre l’inattendu, il est comme non circonstancié, ou plutôt impose aux circonstances prévues des circonstances totalement nouvelles qui « changent la donne ». On ne peut pas se prémunir de l’inattendu. L’imprévisible est toujours assuré ou assurable car c’est le cours du déroulement contingent, alors que l’inattendu coupe court au cours de l’événement, il vient par surprise, il prend « la prise » ; le contrôle relatif que l’on vivait dans l’événement se retourne, et nous sommes alors soudain pas seulement « pris dans » l’événement, mais « pris par » l’événement.

Jusqu’à présent, nous constatons une apparition de l’inattendu encore relative : dans l’exemple de l’embuscade, l’inattendu relève du contexte de l’événement imprévisible en contraste avec la préparation au danger. Dans l’exemple du match de tennis, l’inattendu relève d’une virtualité dont le potentiel prévisible semblait défavorable à la situation et qui pourtant se révèle déterminante dans le cours de l’événement en s’actualisant pour faire tourner le jeu en sa faveur.

Et de la même façon, dans une bonne blague, une plaisanterie – qu’Aristote considère être, dans sa Rhétorique, une « démesure éduquée[4] » : pour faire rire, la chute doit être inattendue, en décalage avec la situation, mais doit en même temps avoir une certaine affinité logique avec la situation initiale ; une mauvaise blague fait entrer un élément extérieur avec des affinités faciles, nominales, et ainsi, la chute est décevante. L’humour et la blague délivrent un décalage qui décongestionne, décompresse la densité d’une situation et parvient à la faire jouer, danser dans la récupération ironique des éléments de départ éclatés.

Dans tous ces cas d’inattendu, celui-ci apparaît ou est reçu sur un fond imprévisible, l’Infini rimbaldien sur le fond du « mauvais infini ». Il nous faut donc trouver une situation purement inattendue qui, même si elle peut apparaître par reconstruction sur fond d’imprévisible, parvient cependant dans l’instant à faire s’évanouir sa relativité, ou à la caractériser selon son apparaître inattendu. Prenons un exemple chez Proust :

Le morceau fini, je me permis de réclamer du Franck, ce qui eut l’air de faire tellement souffrir Mme de Cambremer que je n’insistai pas. « Vous ne pouvez pas aimer cela », me dit-elle. Elle demanda à la place Fêtes de Debussy, ce qui fit crier : « Ah ! c’est sublime ! » dès la première note. Mais Morel s’aperçut qu’il ne savait que les premières mesures et, par gaminerie, sans aucune intention de mystifier, il commença une marche de Meyerbeer. Malheureusement, comme il laissa peu de transitions et ne fit pas d’annonce, tout le monde crut que c’était encore du Debussy, et on continua à crier : « Sublime ! » Morel, en révélant que l’auteur n’était pas celui de Pelléas, mais de Robert le Diable, jeta un certain froid[5].

Ce « froid » est symptomatique du décalage créé par l’inattendu ; comme les « petits lacs de néant » sartriens, l’inattendu creuse la situation. C’est donc un écart qui crée du jeu, dans l’éclatement d’une situation. Dans ce passage de Proust, l’inattendu crée « un froid » car un contrepoint est créé entre une situation que l’on a vécue et la manière dont on l’a vécue en la croyant homogène avec son attente et la manière dont on a goûté le morceau : on a écouté et apprécié un morceau de Meyerbeer comme une œuvre de Debussy. L’inattendu est venu sans que l’on s’en rende compte, comme un plat annoncé dont on n’a pas remarqué qu’il avait des saveurs non conforme mais que l’on a goûté comme et selon le plat annoncé : l’inattendu n’est donc pas obligatoirement le fait d’un tour d’illusionniste, mais il est un mode qui justifie une réception qui devient elle-même illusoire car dérisoire par rapport à l’événement. Ainsi, la préparation codifie tellement l’événement par anticipation qu’elle ne s’aperçoit même plus de son inadéquation, qu’elle a vécu une surprise inattendue sans la voir, parce qu’elle n’a fait que regarder du prévu : pendant ou après l’événement, l’inattendu sourit du prévisible comme de l’imprévisible, et fait résonner son rire sous leurs masques.

Les spectateurs ont reçu Meyerbeer comme du Debussy : comme l’idée de l’infini chez Descartes qui déborde sa finitude, ici l’inattendu est un processus similaire à ce type de démonstration, mais à l’inverse de la preuve cartésienne : ici un phénomène musical dérisoire est reçu dans une « forme » sublime ; l’anecdotique Meyerbeer est reçu comme perfection écrite par Debussy. Le débordement est en fait, dans cet inattendu, une sorte de vide où le « sublime » infini plonge soudainement ; et rétrospectivement, l’infini est évidé par la finitude. Le fini est passé par inadvertance pour de l’infini, et c’est cet enclenchement qui est l’inattendu parce qu’il a opéré en-deçà du choix, et a fait prise sur l’anticipation qui est donc sur-prise, prise en défaut de ses prévisions et de son goût sans possibilité de reconstruction puisque l’événement est déjà arrivé.

Dans la « mystification » involontaire de Morel qui fait naître rétrospectivement l’inattendu décrit par Proust, le « froid » témoigne enfin, comme dans ce fruit inattendu, d’une sorte de  transsubstantiation : les qualités sensibles sont les mêmes, et pourtant il y a eu un changement de substance ; les notes de Meyerbeer sont de la musique mais substantiellement différente de Debussy. L’inattendu est donc comme une forme de sacrement, on se prépare à l’inattendu, mais il est rétrospectivement miraculeux car déborde le phénomène que l’on a goûté, il outrepasse la simple forme de réception anticipée. Il y a aussi préparation par le jeûne eucharistique du catholique qui communie, consomme le pain en mémoire du dernier repas ; il mange la chair et le sang pour la Vie éternelle et par là même se fait consommer dans sa consommation en étant incorporé au Corps du Christ. De même, l’inattendu est un miracle qui sanctifie, dévore et communie au prévisible pour en incorporer les circonstances inconnues dans une situation nouvelle.

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ![6]


[1] https://m.usbeketrica.com/article/les-livres-semblent-vraiment-puer-pour-cette-generation/apercu

[2]    Rimbaud, « Soleil et chair »

[3]    Cf. Félix Ravaisson, De l’habitude, éditions Allia, page 66

[4]    Aristote, Rhétorique, livre II, §12, 1389b, trad. Jean Lauxerois, pocket Agora, page 170

[5]    Proust, La recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe, deuxième partie.

[6]    Baudelaire, Les fleurs du mal, VIII, Le voyage

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