Popper et le critère de falsifiabilité

Par Claire Saillour

Copyright © Photo-libre.fr

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A la recherche d’un critère ultime de détermination de la frontière entre science et non-science, Popper aura fait de la falsifiabilité des énoncés théoriques la clé de voûte de son épistémologie. La falsifiabilité peut se définir de la manière suivante : un énoncé est falsifiable « si la logique autorise l’existence d’un énoncé ou d’une série d’énoncés d’observation qui lui sont contradictoires, c’est-à-dire, qui la falsifieraient s’ils se révélaient vrais » [1].

Dans ce cadre, l’empirie, à laquelle doit se confronter toute proposition théorique, joue le rôle de « tribunal » des assertions théoriques, elle a donc une fonction critique. Mais pour ce faire, une grande part du travail du scientifique réside en la détermination des « critères de réfutabilité » de sa théorie. Ces critères explicitent dans quelles conditions sa propre théorie pourrait être réfutée, quels cas empiriques lui donneraient tort. En effet, si un comportement inverse de celui qui est observé se révèle tout aussi compatible avec la théorie proposée, alors cette théorie n’explique rien[2]. L’idéal du chercheur est pour Popper celui qui, ayant défini au préalable les critères de réfutabilité de sa propre hypothèse, part lui-même à la recherche des faits susceptibles de prouver la fausseté de son intuition.

Des idées audacieuses, des anticipations injustifiées et des spéculations constituent notre seul moyen d’interpréter la nature, notre seul outil, notre seul instrument pour la saisir. Nous devons nous risquer à les utiliser pour remporter le prix. Ceux parmi nous qui refusent d’exposer leurs idées au risque de la réfutation ne prennent pas part au jeu scientifique [3].

Le chercheur, dans son rapport à l’empirie, ne doit pas se mettre à la recherche d’une confirmation de sa théorie qui se résumerait à une addition d’exemples résolument non-scientifique. C’est bien d’ailleurs ce qu’il reproche aux marxistes et aux psychanalystes, qui développent des stratégies qui « immunisent » leurs théories en dérogeant au critère de réfutabilité, et finissent par tout expliquer, tout englober dans leurs théories, même des comportements contradictoires, et n’ont alors plus rien de scientifique ; ce sont des systèmes de pensée, des « visions du monde », mais pas des théories scientifiques.

L’ « ethos » du chercheur se doit d’être anti-« protectionniste »[4] et de soumettre sa thèse aux critiques les plus virulentes : « car ce qui fait l’homme de science, ce n’est pas la possession de connaissances, d’irréfutables vérités, mais la quête obstinée et audacieusement critique de la vérité »[5]. Précisément, ce n’est que si une théorie résiste aux tentatives les plus poussées de réfutation qu’elle pourra être, provisoirement, considérée comme scientifiquement « non-fausse », et qu’un consensus provisoire pourra s’instaurer autour d’elle, qu’elle pourra servir de base à d’autres conjectures[6]. En effet, pour Popper, aucune théorie ne peut jamais être absolument vérifiée, on ne peut jamais atteindre la vérité, on ne peut que démontrer avec certitude la fausseté de théories antérieures.

La falsifiabilité est le fondement sur lequel construire solidement notre savoir scientifique, car elle permet le progrès continu des théories en direction d’une vérité jamais atteinte, toujours approchée à la manière d’une asymptote. En effet, pour Popper, les sciences sont condamnées à progresser ou à n’être pas véritablement des sciences :

La nature rationnelle et empirique de la science tient à la manière dont celle-ci progresse, c’est-à-dire à la manière dont les savants choisissent parmi les théories qui s’offrent à eux afin de retenir la meilleure ou (si aucune d’elles n’est satisfaisante) exposent les raisons qui leur font rejeter l’ensemble des théories existantes, indiquant par là même certaines des conditions à remplir pour qu’une théorie soit satisfaisante [7].

Le progrès scientifique n’est pas constitué d’une accumulation d’observations, mais au contraire par « l’élimination réitérée de théories scientifiques, remplacées par des théories meilleures ou plus satisfaisantes »[8]. Le cœur de la vision poppérienne de la science est l’erreur, le doute permanent, l’erreur jamais occultée, toujours recherchée, toujours rectifiée. Le rationalisme critique de Popper, héritier du doute systématique cartésien, donne donc l’image d’une science en progrès constant, et linéaire, approchant toujours plus d’une vérité objective, d’une réalité extérieure, sans jamais être certain de l’atteindre.

Pour résumer, une définition (partielle) que donne lui-même Popper de la science est la suivante : c’est une activité que l’on peut considérer comme une « démarche dont le caractère rationnel tient au fait que nous tirons la leçon de nos erreurs »[9].

Cette brève  présentation de certains aspects de la pensée de K. Popper est tirée d’un précédent travail de recherche : « le naturalisme dans les sciences sociales ».


[1] K.POPPER, cité par A. CHALMERS, Qu’est-ce que la science ?, Paris, La Découverte, 1987, p. 76.

[2] A. BOYER, article « Karl Popper », in : S. MESURE, P. SAVIDAN, Dir., Le dictionnaire des sciences humaines et sociales, Paris, PUF, 2006,  p. 864.

[3] K. POPPER, La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1973 [1959], p. 286.

[4] A. BOYER, Op.cit., p. 864.

[5] K.R. POPPER, Op.cit., p. 287.

[6] K. POPPER, Conjectures et refutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, 1985 [1953], p. 326.

[7] K. POPPER, Conjectures et réfutations, Op.cit., p. 319-320

[8] Ibid., p. 320

[9] Ibid., p. 328


  1. Avant tout, bravo pour ce nouveau site !

    À propos de Karl Popper, voici une illustration humoristique et en image du critère de falsifiabilité :
    http://chaospet.com/2009/09/24/143-zombie-karl-popper/

    Je me permets également de renvoyer à un cours que j’ai fait sur Popper il y a 3 ans :
    http://www.eyssette.net/popper-logique-de-la-decouverte-scientifique/111

  2. Merci pour ce texte clair qui permet d’appréhender les grands axes de la pensée de Popper. Et j’avoue que cette façon courageuse qu’a la pensée, chez cet homme, d’avouer que même dans sa forme scientifique, elle ne fait que s’aventurer dangereusement en proposant des assertions approximatives de ce grand inconnu qu’est le réel, fait selon moi qu’on retrouve au coeur de l’activité scientifique l’essence même de la pensée philosophique: être toujours en quête, non de la vérité, mais d’une heureuse opportunité qui lui permette de se réfuter.

  3. Nguyen Quang says:

    Karl Popper a eu une influence considérable sur mon point de vue sur les théories et les sujets scientifiques. Cet article m’a encore éclairci quelques points obscurs et quelques fois étonnants notamment sur le fait que la théorie scientifique ne repose en fait que sur des conjectures. Sa pensée rejoint la mienne lorsque je pense que toute science n’a pas réponse à tout.

  4. aude tchameu says:

    pour ma part la falsifiabilité peut etre traduite lorsqu’il s’avere difficile voire impossible de faire entrer une hypothese dans un schema d’analyse existant lorsque la verite scientifique est eprouvee.il faut ainsi construire un nouveau modele apte

  5. Je suis en parfait accord avec le rationalisme Popperien, principalement sur le fait que la science repose sur des conjectures et consensus qui se rapprochent d’une rationalité objective en évoluant.
    Je suis en désaccord avec philosophes et scientifiques qui ont rapidement lus Popper et qui ne sont attachés qu’au critère d’hypothèse pour révéler une vérité objective, et prétende qu’on serait arrivé au stade ultime de la rationalité, d’où il nous serait permis d’affirmer certaines conjectures au regard de l’évolution historique des sciences.
    En effet Popper ne dit pas que la rationalité est scientifique. Il révolutionne à mon sens la science, en pensant qu’elle relève plus de questions philosophiques dans sa recherche de vérité que de la démonstration logique des expériences.
    Malheureusement, dans sa recherche de la rationalité, Popper laisse un grand vide comblé par G.Bachelard, et les prétentions scientifiques de la vérité ne reposent plus sur des hypothèses toutes valides en physique théorique, mais sur le système en lui-même.. Je pense intimement que l’évolution n’est pas Darwiniste, pardon pour les néos-darwiniens scientifiques

  6. Très intéressante exposition d’une conception qui fait défauts chez certains,le rationalisme moderne avec ces différentes facettes ,ne peut exclure les dimensions épistémologiques de la connaissance humaine,et si c’est la vérité au sens scientifique reste toujours provisoire, cela ne va-t-il ouvrir la porte à la métaphysique comme réflexion problématique dans la pensée européenne moderne ?

  7. Daniel K. M. JOPPA says:

    Vous avez fait un résumé assez succincte et très clair de Popper et le falsificationnisme. Dans le cadre de la préparation de mon cours la théorie de la connaissance en sciences naturelles, j’ai lu beaucoup d’articles et thèses sur ce sujet mais j’étais toujours confus. Votre article est d’un langage si accessible qu’il me serait d’une très grande utilité dans ce cours.

  8. Selon Popper, un jugement est vrai si son contradictoire est non seulement possible mais réel c’est-à-dire applicable : « s’il se révélait vrai ». Car le vrai tient, non pas seulement à son inhérence au faux, à ce critère d’inhérence sans lequel un jugement ne serait qu’une pensée, mais parce qu’un jour sa particularité sera rendue fausse au regard d’une nouvelle généralité. Par exemple, la géométrie euclidienne face aux vitesses extrêmes ou à la courbure des structures par des masses. Alors le vrai est d’une « vérité jamais atteinte », ni pour l’instant qui n’est qu’une particularité, ni non plus après la découverte d’une généralité plus grande et plus vraie, elle-même relativement fausse. Si un énoncé est vrai, non pas parce qu’il peut être faux mais parce qu’un jour il sera faux, il ne peut jamais être vrai dans l’absolu tout en n’étant pas faux sur le moment: un énoncé n’est jamais qu’une pensée (une préférence « pour remporter le prix »). Par exemple Napoléon ou bien le vainqueur d’Iéna.

    Or l’idée qu’un énoncé puisse être davantage vrai qu’un précédent correspond à une pensée hégélienne, le « falsifiable » étant le travail du négatif, suivant le schéma d’un développement naturel. De l’idée hégélienne Popper enlève la tendance vers un absolu terminal en ajoutant la préférence du jamais. Or qui peut dire ce dont demain sera fait ? L’entropie qui se confondrait avec le temps est-elle autre chose qu’un mouvement vers un équilibre terminal ?

    Le problème tient à la prétention du jamais ou à l’introduction du temps. Popper s’oppose à l’idée binaire que le vrai n’est qu’une dialectique des contradictoires relatifs. Face à son schéma « constant, et linéaire », à l’intuition du un, qu’en est-il du débat antique mais anhistorique et de second niveau, dont le premier dépend, entre divisible et continu, entre particules disjonctives, et dont la science dépendrait comme la mathématique tiendrait de la logique: qui tiendrait non pas par une dépendance causale encore soumise à la linéarité mais par une colle absolue comme vrai/faux ou empirie/théorie tiennent ensemble. Car le chercheur à beau vouloir décoller l’inhérence, il n’y arrivera jamais, preuve, et non plus préférence, du vrai tenant à l’intuition du deux (surface).

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