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Appel à contributions – Dossier sur la question de l’alimentation et du rapport au corps dans les sociétés occidentales modernes

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Appel à contributions de la revue Implications Philosophiques

pour un dossier autour de la question de l’alimentation et du rapport au corps dans les sociétés occidentales modernes 

 

 

« À l’égard des maladies, je ne répéterai point les vaines et fausses déclamations, que font contre la médecine la plupart des gens en santé ; mais je demanderai s’il y a quelque observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays, où cet art est le plus négligé, la vie moyenne de l’homme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé avec plus de soin ; et comment cela pourrait-il être, si nous nous donnons plus de maux que la médecine ne peut nous fournir de remèdes ! L’extrême inégalité dans la manière de vivre, l’excès d’oisiveté dans les uns, l’excès de travail dans les autres, la facilité d’irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments trop recherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffants et les accablent d’indigestions, la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, et dont le défaut les porte à surcharger avidement leur estomac dans l’occasion, les veilles, les excès de toute espèce, les transports immodérés de toutes les passions, les fatigues, et l’épuisement d’esprit, les chagrins, et les peines sans nombre qu’on éprouve dans tous les états, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple, uniforme, et solitaire qui nous était prescrite par la nature. »

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, première partie

 

La revue Implications Philosophiques lance un appel à contributions sur la question de l’alimentation et du rapport, corrélatif, au corps, dans les sociétés occidentales modernes. L’angle privilégié serait de se rapporter à nos manières contemporaines de manger, en s’efforçant de les diagnostiquer et de les conceptualiser, comme à des indicateurs d’évolutions civilisationnelles déterminantes, mais aussi comme à des révélateurs de notre rapport au corps et à l’identité. Comment la subjectivité est-elle construite à travers le modelage du corps et comment celui-ci s’effectue-t-il à travers l’alimentation ?

Un deuxième axe serait de se demander dans quelle mesure une norme de santé idéale peut être dégagée à partir de l’analyse de nos normes alimentaires empiriques actuelles. À l’image de Rousseau qui, dans l’extrait mis en exergue de son Second Discours, pose l’état naturel comme repère normatif heuristique et ultime quant à ce qui est sain et ce qui ne l’est pas, – les manières de manger introduites par le processus civilisationnel étant décrites comme dégénérées, tantôt dans l’excès constant des riches, tantôt dans le défaut qui mène à des excès ponctuels chez les pauvres –, pourrions-nous déterminer ce qu’est un rapport sain au corps et à la nourriture objectivement, en dépassant le simple critère de la « normalité » sociale ? L’ambition serait alors de parvenir à décrire et conceptualiser un ensemble de rapports contemporains, pathologiques, à la nourriture, dans l’espoir d’y trouver les lois du fonctionnement normal en gros caractères. Ainsi que l’écrit Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique, citant Claude Bernard : « Toute maladie a une fonction normale correspondante dont elle n’est qu’une expression troublée, exagérée, amoindrie ou annulée ». Nous pourrions dériver les lois normales de leurs exagérations ou atténuations pathologiques, les dernières étant seulement les variations quantitatives des premières, pour tenter d’identifier une notion idéale de santé dans le rapport au corps et à l’alimentation, si tant est qu’une telle idéalité puisse être fixée par-delà les fluctuations historiques et culturelles, la diversité des milieux d’existence, etc. Est-il possible, à travers le jeu des « énigmes » pathologiques, de régresser conceptuellement vers la détermination de ce qu’est un rapport sain au corps et à la nourriture absolument ? La santé n’est-elle qu’une différence quantitative eu égard aux états malades ? Consiste-t-elle également en une attitude qualitativement distincte de celles qui sont engagées, psychiquement et physiquement, dans les états pathologiques ? Où se situerait, enfin, ce que nous tenons socialement pour « normal » sur cette échelle conceptuelle ?

La normalité sociale semble de plus en plus hétérogène, les régimes et les modes alimentaires se démultipliant tendanciellement, comme cela apparaît sur des plateformes telles que Youtube ou Instagram, où des utilisateurs promeuvent quantité de règles alimentaires en mettant en scène leur propre consommation quotidienne ou hebdomadaire : full days of eating (vidéos retraçant l’ensemble des prises alimentaires d’une journée, parfois le nombre de calories ingérées), vlogs comprenant la documentation des repas lors d’un voyage ou d’une semaine ordinaire, etc.

La « normalité » sociale apparaît ainsi complètement éclatée, et se situe peut-être aux marges étroites de la psychopathologie. Certaines formes d’ascèse diététique, certains régimes restrictifs présentés comme « sains », ne sont-ils pas, par exemple, proto-anorexiques, dans les modes de pensée qu’ils engagent ou qu’ils génèrent chez ceux qui les pratiquent ? Ne conduisent-ils pas à des dérèglements typiques de l’anorexie mentale ou de la boulimie (la dernière étant fréquemment associée à la première), lorsqu’ils s’accompagnent de cheat days, c’est-à-dire de journées programmées lors desquelles des individus qui pratiquent des régimes très stricts s’accordent une permission inconditionnelle de manger une quantité indéfinie de nourriture, souvent gargantuesque, pour résister aux frustrations le restant du temps ? Un régime restrictif peut-il être considéré comme sain si sa condition de possibilité est une pratique boulimique (ou de binge eating) ritualisée, fût-elle maîtrisée et limitée dans le temps ?

Enfin, la question qui se dégage est celle du caractère intuitif de l’alimentation saine : tout se passe comme si l’alimentation et le rapport au corps avaient perdu tout caractère d’évidence, et comme s’il fallait apprendre à manger à travers les recettes et les pratiques proposées par différents internautes, qui servent de modèles à des individus cherchant désespérément des règles et une forme de discipline dans le chaos qu’ils expérimentent. Le mode alimentaire par défaut relève-t-il effectivement de ce chaos informe, par exemple en raison de la disponibilité permanente de la nourriture et de la dégradation des aliments à travers, notamment, l’industrie agro-alimentaire ?

C’est dans cette dernière perspective que pourraient être étudiés à profit les régimes dits précisément « intuitifs » – intuitive eating –, qui tentent de revenir à une norme corporelle immanente, voire biologique, finalement proche de la norme naturelle rousseauiste, pour remédier au désordre alimentaire introduit par le progrès des techniques et l’altération des aliments. Peut-on apprendre à des individus adultes, en quelque sorte a posteriori et du dehors, un tel rapport intuitif et autonome à l’alimentation ? Un régime alimentaire qui s’appuie sur des règles déterminées par le corps lui-même – ses signaux de faim, de satiété et de satisfaction, à distance des perturbations externes et de toute hétéronomie culturelle délétère ; si tant est qu’un tel corps biologique « pur » de toute altération culturelle puisse justement être pensé –, peut-il être inculqué tardivement, là où cet apprentissage semble devoir relever de l’enfance ? Et que cela révèle-t-il plus largement du mode d’existence de l’individu dans nos sociétés occidentales modernes ? Citons une dernière fois Rousseau :

Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d’apprendre aux enfants ce qu’ils apprendraient beaucoup mieux d’eux-mêmes, et d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l’on avait vu quelqu’un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris à marcher !

(Émile ou de l’éducation, Chapitre II)

Jusqu’où la nature peut-elle être prise pour modèle, dans la détermination des normes de la santé, si le mode d’existence de l’homme est, par essence, culturel ? Peut-on construire l’abstraction théorique d’un état naturel supposément antérieur, si nous n’en pouvons jamais être témoins empiriquement ? Et si la référence à la nature est toujours partiellement arbitraire, ou de l’ordre de la conjecture plutôt que du fait historique, pouvons-nous affirmer néanmoins que le progrès civilisationnel introduit des altérations et des ruptures telles que toute référence à une normativité biologique devient radicalement impossible ?

C’est dans l’espoir de répondre à l’ensemble des questions philosophiques que nous avons esquissées, dont un traitement pluridisciplinaire est à l’évidence bienvenu, en mobilisant des références aussi variées que celles à l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, Nietzsche (le concept de « grande santé » dans le Gai savoir, par exemple), Norbert Elias (la question de l’injonction moderne à l’autonomie dans La société des individus : les individus deviennent-ils autonomes dans le rapport au corps et à la nourriture au sens où Elias a identifié ce processus d’autonomisation ?) ou plus récemment encore Muriel Darmon (qui analyse ce qui a rendu historiquement possibles les modes de pensée anorexiques tels qu’ils existent actuellement, dans Devenir anorexique), mais également toutes celles auxquelles nos contributeurs pourront songer, que nous lançons donc cet appel à contributions.

Informations pratiques

Coordination du dossier : Margaux Merand

Contact : m.merand@implications-philosophiques.org (ou margauxme@gmail.com)

Nous invitons les auteurs à soumettre des propositions qui devront être de 750 mots maximum (formats .doc, .rtf), et seront accompagnées du nom de l’auteur, de son statut, de son affiliation institutionnelle, ainsi que d’une adresse mail. Les textes seront soumis à des relecteurs en double aveugle.

Les articles finaux devront compter entre 20 000 et 35 000 signes. Pour plus d’informations sur nos normes éditoriales, merci de consulter la fiche mise à disposition :https://www.implications-philosophiques.org/wordpress/wp-content/uploads/2009/12/Mise-en-page-IP.pdf.)

Les articles sont à envoyer à l’adresse suivante : m.merand@implications-philosophiques.org (ou margauxme@gmail.com)

Calendrier

Date limite de réception des propositions : fin juin 2022

Notification de la première phase de sélection : août 2022

Soumission des articles complets : fin octobre 2022

Acceptation définitive des articles : fin février 2023

Publication : mars 2023

 

 

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