Politique

Révolution informationnelle et révolution numérique

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L’objectif affiché de cet article est de parvenir à mettre en évidence le mouvement dans lequel émerge la démocratie numérique, un mouvement en profondeur et qui la dépasse. En effet, cette nouvelle démocratie trouve sa source dans la Révolution informationnelle. Comme le dit Benyounès Bellagnech, soyons des philosophes du politique et non des techniciens : prenons du recul et plaçons-nous d’un point de vue universel, donc plus large que le phénomène des NTIC sur lequel repose l’émergence de ces nouvelles pratiques démocratiques.

Révolution informationnelle

Source : Stock.Xchng

La Révolution informationnelle est un concept marxiste construit par l’économiste et historien Paul Boccara dans les années 80. Elle désigne la deuxième révolution qui fait suite à la Révolution industrielle analysée par Marx : celle-ci se fonde à la fois sur les progrès technologiques qui permettent de concevoir des machines capable de seconder ou remplacer le travailleur et à la fois sur la division sociale entre ceux qui conçoivent (comme les chercheurs scientifiques) et les producteurs (la classe ouvrière).

La Révolution informationnelle est aussi une révolution technique mais consiste plus précisément à 

transférer dans des machines d’un nouveau type (ordinateurs) certaines opérations du cerveau humain, ce qui permet de faire appel comme jamais à l’intelligence humaine, pour traiter les informations complexes, développer la communication entre les services, les producteurs et les usagers [1].

Autrement dit, c’est remplacer certaines opérations humaines par des ordinateurs comme par exemple, le calcul. Ainsi l’information prend une importance croissante puisqu’il devient capital de pouvoir la partager et donc la transmettre des concepteurs aux producteurs, et vice versa. En effet, ceux qui traitent l’information, c’est-à-dire, les concepteurs (comme les chercheurs) et ceux qui l’appliquent, c’est-à-dire, les producteurs (les salariés de plus en plus diversifiés) doivent pouvoir échanger des informations. Dans l’ère industrielle, ils étaient complètement séparés et n’échangeaient pas d’information.

Cette Révolution ne résorbe nullement la lutte des classes. Il y a toujours une classe prolétarienne, mais, celle-ci ne rassemble plus uniquement des ouvriers et des employés. Les cadres, les techniciens, les professions intellectuelles, voire des entrepreneurs, sans pour autant s’identifier avec la classe ouvrière, sont de plus en plus prolétarisés. Pour Jean Lojkine, leur aspiration est double : ils revendiquent « leur droit à  l’emploi, à la reconnaissance de leur qualification comme tout salarié, mais aussi leur droit à décider, leur droit d’exercer des responsabilités »[2]. L’exigence d’information est devenue centrale et a donné son nom à la Révolution informationnelle. Dans le même article, l’auteur écrit : « Contre le Capital, ils demandent du travail, mais aussi le partage du pouvoir informationnel monopolisé par les états-majors dirigeants »[3].  Celui qui possède l’information, détient le pouvoir décisionnel. Le pouvoir informationnel est le pouvoir de donner du sens à l’information, de la traiter, de l’échanger, de la critiquer… Paul Boccara écrit en 2005 : c’est « la prédominance des informations, comme les recherches, avec leur partage possible mondialisé »[4].

L’enjeu : déplacer le centre du pouvoir informationnel des dirigeants actuels, aussi bien économiques que politiques, au peuple.

Révolution numérique

En 2005, a eu lieu le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI), à l’initiative, entre autres, de l’ONU, et qui avait pour mission de réfléchir sur les changements sociaux et économiques majeurs qu’amène l’adoption massive des Technologies de l’Information (TIC) dans les différentes sphères de l’activité humaine.

De cette rencontre, une définition complète de la Révolution numérique a été conçue :

La croissance rapide des technologies de l’information et de la communication et l’innovation dans les systèmes numériques sont à l’origine d’une révolution qui bouleverse radicalement nos modes de pensée, de comportement, de communication, de travail et de rémunération. Cette « révolution numérique » ouvre de nouvelles perspectives à la création du savoir, à l’éducation et la diffusion de l’information. Elle modifie en profondeur la façon dont les pays du monde gèrent leurs affaires commerciales et économiques, administrent la vie publique et conçoivent leur engagement politique. [..] En outre, l’amélioration de la communication entre les peuples contribue à la résolution des conflits et à la réalisation de la paix mondiale[5].

La Révolution numérique est une notion née récemment et partagé par le sens commun. Pour résumé, elle se définit avant tout comme le passage de notre société à l’ère de l’information et de la communication reposant sur une immatérialité grandissante des données diffusées à l’échelle mondiale.

Plutôt que de parler de Révolution numérique il serait plus juste de parler de numérisation de la société.

En effet, cette numérisation accompagne des transformations qui ont lieu aussi bien au niveau politique, social, qu’économique, mais aussi identitaire (comme nous le verrons dans le dernier chapitre de ce mémoire avec Milad Doueihi). Toutes ces transformations se retrouvent rassembler sous le concept de Révolution informationnelle, qui ne se réduit pas à la numérisation de la société bien qu’elle en soit un aspect évidemment incontournable.

Ce que le concept de « Révolution informationnelle » nous apporte par rapport au concept de « Révolution numérique » ? Une histoire, donc un contexte et ainsi nous permet de nous projeter plus avant dans l’avenir étant donné que l’on voit d’où on part.

De fait, si on définit la Révolution numérique comme permettant la libre circulation des informations, des idées et des connaissances dans le monde entier, alors ce qui devient central est l’information elle-même.

Ainsi, la définition de la Révolution numérique faite par le SMSI, est une définition tout à fait juste qui s’applique à la Révolution informationnelle.

De la société industrielle à la société informationnelle

Le passage de la société industrielle à la société informationnelle s’incarne dans le passage de la centralisation des moyens de production à une décentralisation des tâches accompagnée d’une dématérialisation des échanges. La société informationnelle s’organise en réseaux, cellules indépendantes les unes des autres, plutôt qu’en pyramides de pouvoir. Ainsi elle peut se comprendre comme le fonctionnement d’un cerveau qui regroupe des milliards de neurones tous connectés entre eux comme sur une grande toile. Et pour cause, la quantité d’informations échangée croît de façon exponentielle.

Les NTIC sont à la société informationnelle ce qu’étaient les machines mécaniques pour la société industrielle. L’outil de travail de base est désormais l’ordinateur et Internet est devenu indispensable au développement d’une société sur la scène mondiale.

a. L’émergence de la personne

La société informationnelle est le lieu de l’émergence de la personne, autrement dit, le citoyen devient un véritable acteur qui en s’emparant des nouveaux outils interactifs s’empare d’un nouveau type de communication. Il devient acteur là où il n’était auparavant que passif.

Or cet aspect de la société informationnelle est central car l’émergence de la personne joue un rôle majeur dans l’élaboration d’une démocratie numérique.

Dans son article publié dans le Monde Diplomatique, Joël de Rosnay, alors Directeur à la Cité des sciences et de l’industrie cite la parole d’un homme politique de stature international, dont il tait l’identité : 

Jusqu’à présent nous avions affaire à deux types de pouvoir citoyen : celui des électeurs et celui des manifestants. Cet univers-là nous en avions l’habitude. Les électeurs il fallait les choyer, et les manifestants il fallait les craindre. Aux premiers, le bulletin dans l’urne et aux seconds, la rue et la télévision. Pour administrer les premiers, il fallait des promesses électorales et des actions spectaculaires médiatisées… Pour contrôler les seconds, la durée ou les CRS. Aujourd’hui, avec l’explosion des réseaux interactifs multimédias comme Internet, apparaît une nouvelle classe de citoyens : une multitude de personnes diverses qui veulent s’exprimer. Mais cette situation nouvelle, nous ne savons pas la gérer !

Nous sommes alors en 1996, date de la publication de cet article.

L’apparition de nouvelles pratiques démocratiques inédites aboutissent nécessairement à une perte de repère, aussi bien du côté des politiques, gauche et droite, que des citoyens (bien que les citoyens, devenus acteurs, se soient adaptés plus rapidement à ces transformations).

La personne a une identité propre via sa propre adresse IP : elle peut créer un buzz, alerter… Pour le dire autrement, cette personne accède à une série d’informations, mais elle ne fait pas que les lire, elle les commente, les envoie à ses amis, fait des corrections etc.

b. La naissance d’un nouveau paradigme informationnel

La révolution informationnelle a donné naissance à un nouveau paradigme dans lequel le maître-mot est réseaux.

On a échangé un schéma d’organisation contre un autre : les critères de la société industrialisée et de l’économie de marché ne s’appliquent plus, comme nous l’explique Joël de Rosnay[6].

En effet, dans une société industrialisée, la croissance repose sur la recherche, le développement industriel et la diversité des marchés, qui assurent un progrès économique et de fait, un bien-être social. La compétition et la concurrence stimulent l’économie tandis que la croissance permet de créer les emplois nécessaires à sa survie. Ce schéma est pertinent dans un univers matériel fondé sur la production et la distribution d’objets manufacturés. Il n’est plus adapté à la société informationnelle. Aujourd’hui il faut des investissements financiers, industriels et humains considérables pour obtenir une très faible augmentation des bénéfices, des parts de marchés ou de la compétitivité économique. Les chiffres du chômage atteignent des records.

Pourtant, la sphère des activités, elle, est en constant développement. En effet, la société informationnelle voit émerger de nouveaux échanges, d’autres formes de transactions entre personnes, et amplifier les flux du trafic immatériel. Mais, « ces nouvelles activités ne sont pas toujours solvables en termes d’économie classique »[7].

Conclusion

Comment concilier le noyau dur de l’économie marchande, née de l’industrialisation, et la sphère en expansion des activités liées aux Nouvelles Techniques de l’Information et de la Communication ?

L’enjeu aujourd’hui est de repenser en profondeur la relation entre le temps et la nature du travail. En effet, le contrat de travail actuellement repose sur une seule logique : du temps contre du salaire. Pour Joël de Rosnay : « Les règles traditionnelles d’unité de lieu, de temps et de fonction bloquent l’essor de l’économie informationnelle »[8]. Il observe l’émergence d’une nouvelle catégorie socio-économique, les « salariés libéraux » : tantôt à employeurs multiples, tantôt consultants, conférenciers ou enseignants, champions des télé-activités grâce à leurs outils de communication et de traitement de l’information.

Pour compléter, Jean-Paul Pinte, spécialiste des Sciences de l’Information et de la Communication, nous cite un extrait du rapport émit par le Conseil Economique et Social Européen (CESE) en 2000 : 

Dans la société de la connaissance, la rémunération n’est plus liée aussi directement qu’autrefois au temps consacré à effectuer un travail donné, mais dépend dans une mesure accrue de l’habileté, de l’originalité et de la rapidité dont une personne fera preuve pour identifier de nouveaux problèmes et les résoudre [9].

C’est donc la nature du travail même et l’organisation qui le sous-tend qui se métamorphosent.

Eve Suzanne


[1] Jean Lojkine «  Révolution informationnelle » article paru en 1993 dans l’Humanité.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] www.gabrielperi.fr/IMG/pdf/PaulBoccara.pdf

[5] http://sommet.communautique.qc.ca/glossaire.php

[6] Article paru dans Le Monde Diplomatique en août 1996 : « Ce que va changer la révolution informationnelle »

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] http://leWebpedagogique.com/cultureinformationnelle/category/le-concept-de-veille-informationnelle/

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