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Un marxisme, des marxismes.

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Un marxisme, des marxismes.

Introduction au dossier « Marxismes français d’après-guerre (1945-1965) »

Par Jean-Baptiste Vuillerod (docteur et agrégé de philosophie, postdoctorant à l’Université de Namur, chercheur rattaché au laboratoire Sophiapol de l’Université Paris Nanterre)

Le marxisme, en tant que mouvement indissociablement pratique et théorique, n’a jamais été quelque chose d’homogène. C’est pourquoi il n’y pas de marxisme « orthodoxe ». Ce qui existe, par contre, c’est un marxisme dogmatique, et celui-ci s’est toujours vu doublé, comme son envers, d’une pluralité de marxismes dissidents, inventifs et créateurs.

On pourrait dire que le marxisme dogmatique s’est caractérisé, du moins au cœur du XXe siècle, et tel qu’on peut le trouver formulé, par exemple, dans le célèbre opuscule de Joseph Staline sur Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique, par le fait d’avoir considéré le prolétariat comme unique sujet politique et révolutionnaire de l’histoire ; d’avoir défini la prise du pouvoir d’État comme objectif principal de l’organisation politique, dans le but d’instaurer la dictature du prolétariat ; d’avoir visé la constitution d’un Parti communiste comme moyen privilégié pour organiser et diriger la prise du pouvoir d’État ; et d’avoir élaboré une théorie de l’histoire, à la fois déterministe, téléologique et surplombante, au sens où elle faisait reposer l’évolution des sociétés sur le seul développement économique des forces productives, qu’elle considérait que cette évolution était tout entière tournée vers la réalisation finale et nécessaire de la société communiste, et qu’elle se donnait pour tâche d’orienter l’action révolutionnaire par une science autoritaire et peu soumise à la controverse.

Dans une certaine mesure, l’histoire des marxismes, au XXe siècle, a été la critique constante et fructueuse de ce modèle officiel, son dynamitage permanent. Que l’on pense à Georg Lukács, à Walter Benjamin, à Theodor W. Adorno, à Antonio Gramsci, à Henri Lefebvre…[1] Il s’est toujours agi de complexifier l’émergence du sujet politique, que ce soit en le pluralisant et en le décentrant du seul prolétariat, ou que ce soit en problématisant le rapport du prolétariat à lui-même ; d’ajouter au seul objectif de la prise révolutionnaire du pouvoir étatique le développement d’expériences de démocratie radicale et l’invention de pratiques destinées à éviter le renversement de la révolution en un nouvel ordre autoritaire ; de faire en sorte que d’autres modes d’organisation collective, à l’intérieur du Parti, à sa marge ou en dehors de lui, puissent voir le jour ; et enfin de repenser les exigences théoriques de la politique, non seulement pour faire droit à l’événementialité et à la contingence dans la théorie de l’histoire et de la société, mais aussi pour créer un nouveau rapport entre la théorie et la pratique, dans lequel la science n’assurerait plus le rôle d’un instrument de pouvoir.

Dans cette perspective, les marxismes français d’après-guerre, ceux qui se sont développés en France de la fin des années 1940 au début des années 1960, ont été l’occasion d’expérimentations tout à fait originales et décisives. Cette inventivité sans pareil s’est développée de manière parallèle, et très souvent polémique, par rapport aux soubresauts des organisations officielles. En France, le Parti Communiste Français (PCF) était sorti considérablement renforcé de la guerre de 1939-1945. Le « parti des fusillés » portait les espoirs de la lutte contre le fascisme et entrait de plain-pied dans la Guerre froide, qui commençait à s’installer durablement au niveau mondial. Les années 1950, pourtant, ont mis un coup d’arrêt sévère à cette pente expansionniste. L’année 1956 est à cet égard une date symbolique : sur un plan international, la publication du rapport Khrouchtchev dévoile au grand jour les crimes de Joseph Staline et l’invasion de la Hongrie par les troupes du pacte de Varsovie révèle elle aussi la violence qui se cachait derrière le rêve ; en France, la position du PCF sur la Guerre d’Algérie, jugée par beaucoup comme étant ambiguë et trop peu radicale, se trouve fragilisée encore davantage par le vote des pleins pouvoirs au gouvernement Guy Mollet, suivi par les communistes et potentiellement perçu comme une forme de légitimation de la barbarie coloniale. La Guerre d’Algérie prend fin en 1962 et une parole se désinhibe année après année, dont les échos se retrouveront sur les barricades de Mai 68 et dans les luttes d’émancipation sexuelle des années 1970.

Les heurs et malheurs du communisme officiel n’ont pourtant jamais empêché la vitalité de la pensée marxiste. De l’intérieur ou de l’extérieur du Parti, dans les temps forts comme dans les temps faibles, les marxismes ont prospéré et ont pris des directions absolument nouvelles, des orientations inattendues qui comptent encore pour la pensée et pour la politique aujourd’hui. L’ambition de ce dossier sur les « Marxismes français d’après-guerre (1945-1965) » est de donner à voir une partie de cette énergie.

Frédéric Monferrand et Claire Pagès reviennent ainsi sur l’aventure de Socialisme et Barbarie, à partir du débat entre Claude Lefort et Cornelius Castoriadis pour le premier, depuis l’angle du rapport de Lyotard à la question algérienne pour le second. Conall Cash et Hervé Oulc’hen abordent pour leur part la relation complexe que Jean-Paul Sartre a entretenue avec les communistes : l’un se concentre sur « Les communistes et la paix » et sur la polémique avec Maurice Merleau-Ponty et Claude Lefort ; l’autre aborde cet enjeu depuis la critique du marxisme dogmatique dans la Critique de la raison dialectique. Flore d’Ambrosio-Boudet et Fabrizio Carlino analysent de leur côté deux questions particulièrement sensibles, qui ont mis en difficulté la politique marxiste officielle à l’époque : celle des camps soviétiques, à travers le dialogue entre Robert Antelme et David Rousset ; et celle de la « doctrine des deux sciences » et de l’affaire Lyssenko. Enfin, Jean-Baptiste Vuillerod et Pascale Gillot étudient les marxismes singuliers de Michel Foucault et de Louis Althusser : d’une part, en montrant comment le jeune Michel Foucault élabore l’idée d’un transcendantal historique et la critique de l’anthropologie à travers un dialogue avec ses deux amis de l’époque, Louis Althusser et Jacques Martin ; d’autre part, en prenant en compte l’importance de la psychanalyse lacanienne dans le projet althussérien.

Ces différents axes ne sauraient bien sûr couvrir l’ensemble du champ discuté, mais ils témoignent de l’intelligence vivante des marxismes d’après-guerre en France. Cette intelligence est née d’une confrontation avec l’Histoire, mais elle parle encore, par-delà son époque, pour un temps à venir, le nôtre peut-être, celui du XXIe siècle.


[1] Voir notamment le livre d’André Tosel, Le marxisme au 20e siècle, Paris, Syllepse, 2009.

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