Sexe et genreune

Introduction – Dossier Sexe et Genre

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Biographies
Claire Grino, docteure en philosophie, est actuellement chercheuse post-doctorante à l’Institut des Études Genre à la Faculté des Sciences de la Société de l’Université de Genève. Ses travaux se situent au croisement de la philosophie politique, des inégalités de genre et de la philosophie des sciences et des techniques notamment dans le domaine médical.
Thomas CRESPO, professeur de philosophie et doctorant au laboratoire Triangle sous la direction de Claude GAUTIER, mène un travail de philosophie sur la biologie féministe.

 

Être une « vraie » femme dans la culture occidentale a signifié, et signifie encore en grande partie, se comporter de manière généralement déférente, conciliante et passive : sourire, « contenir » son corps pour qu’il occupe le moins d’espace physique possible, etc. Mais être un « vrai » philosophe consiste à ressembler davantage à un homme : se comporter plus frontalement, agressivement et activement, avec un style corporel qui affirme le droit d’occuper l’espace physique et qui ne cherche pas à minimiser le conflit. Pour beaucoup de femmes philosophes, être femme et philosophe revient à avoir développé les habitudes conflictuelles à la fois d’une « bonne » femme, qui s’en remet poliment aux autres par sa gestuelle corporelle et verbale, et d’un « bon » philosophe, dont la gestuelle corporelle et verbale fait partie de sa façon d’argumenter et de défendre agressivement ses thèses.[1]

L’ensemble des articles du dossier peut être trouvé en suivant ce lien.

1.    Genre et philosophie

L’articulation entre genre et philosophie ne va pas de soi. Dès lors, le genre est-il un objet d’analyse de plus pour la philosophie ou vient-il questionner le geste même de philosopher ? Et pourquoi, d’ailleurs, 36% des maîtres.ses de conférence seulement sont des femmes en France ? Pourquoi seulement 23% des professeur.es des universités ? Pourquoi les manuels de Terminale comptent au mieux une poignée de textes écrits par des femmes contre plusieurs dizaines voire centaines de textes écrits par des hommes ? Il y a deux réponses possibles à cela : ou bien les objets de la philosophie n’intéresseraient pas les femmes ; ou bien la philosophie telle qu’elle se serait constituée exclurait les femmes. Mais cette alternative est pernicieuse. Si en effet les objets de la philosophie n’intéressent pas les femmes, qu’y peut-on ? L’intérêt intrinsèque de la discipline demeure et les goûts subjectifs ne peuvent pas raisonnablement prétendre servir de critère à l’exercice de la pensée ! Par ailleurs, s’il faut fournir un effort d’inclusivité, cela signifie certes, peut-être, que les cursus manquent d’attention envers les femmes, qu’on peut les intégrer en étant précautionneux, etc., ad nauseam. Mais cela signifie aussi que la philosophie pure n’a rien à se reprocher. Dans cette alternative ruineuse ce sont toujours les femmes le problème – un problème qu’on veut bien prendre en compte, s’empresse-t-on d’ajouter ; mais, néanmoins, un problème extérieur à la philosophie[2].

Dans ces conditions, au lieu de se demander comment on peut inclure les minorités à une discipline qui n’a été faite et constituée ni par elles, ni pour elles, on pourrait renverser la question et se demander comment la discipline s’est formée de manière à exclure une portion de l’humanité de l’exercice universel de la pensée. Cette tension entre volonté de philosopher et exclusion constitutive du geste même de philosopher n’est pas petite, et nous ne prétendons pas la résoudre ici. Mais le problème étant posé de cette manière, on peut se déprendre de la tentation défensive et poser la question de ce que le genre apporte à la philosophie, non pas comme si la philosophie dans son œcuménisme accueillait le petit dernier, mais plutôt comme si la philosophie devait être révisée, ayant échoué à se hisser au niveau de ses prétentions.

Alors, que peut faire le genre à la philosophie ? Aux catégories de pensée et d’action ? Comme le rappellent Diane Lamoureux et Naïma Hamrouni, au vu de la tradition philosophique occidentale, misogyne et excluant les femmes, le genre fait avant tout œuvre de mise en cause des soubassements précisément genrés du discours philosophique, pour se caractériser fondamentalement comme un apport critique[3]. Deux angles ont historiquement été empruntés par des féministes philosophes à cette fin, poursuivent-elles : la critique des biais androcentriques à l’aide d’une relecture des classiques ; la mise en avant d’« expériences sociales, morales, politiques, phénoménologiques et esthétiques qui seraient propres au groupe ‘femmes’ »[4].

Dans une certaine mesure, la critique des concepts majeurs de la tradition (on peut penser à la mise en cause des théories de la justice par Gilligan[5] ou à celles du contrat social par Pateman[6]) et l’apport de nouveaux objets à l’attention philosophique (comme le care[7], le travail domestique[8], l’hétéronormativité[9], l’identité de genre[10], le corps sexué et la sexualité, etc.) s’inscrivent dans le cours habituel de l’histoire de la philosophie occidentale, enrichissant une Raison qui progresserait dans une saisie du monde de plus en plus complète et détaillée. À cet égard, un tel effort de compréhension a bénéficié des perspectives variées des femmes, qui ont été articulées à celles des personnes non hétérosexuelles, exploitées, racisées, colonisées, invalidées, toutes également écartées des savoirs académiques. Mais dans la prise de parole des femmes et des exclu.e.s de l’énonciation philosophique se niche une remise en cause beaucoup plus radicale des savoirs institués.

D’abord, le pas de côté que provoque l’approche en termes de genre s’enracine dans un geste contestataire de refus du système de genre dans lequel nous vivons, autrement dit de l’ordre sexué et sexuel. Loin d’être une approche abstraite, la réflexion philosophique sur le genre est en prise directe avec des réalités qu’elle souhaite comprendre pour les transformer. Il faut rappeler que, avant même d’arriver en philosophie, le genre est importé dans les sciences humaines et sociales par les réflexions féministes[11], issues elles-mêmes des mouvements des femmes de la deuxième vague (années 1970). C’est donc l’articulation des discours aux luttes qui intronise le genre comme catégorie d’analyse ou outil conceptuel dans les humanités (entendues en un sens très large regroupant sciences humaines et sociales et philosophie). Mieux, si dès sa création dans la clinique de l’intersexualité puis de la transsexualité dans les années 1950-1960, le genre a été un concept normatif qui, en tant que tel, parle de ce qui devrait être, Fassin a bien montré que son arrivée dans le giron des SHS par le biais des travaux féministes est le fruit d’un renversement de valeur troquant un moyen prescriptif pour un outil critique. Le genre est arraché à sa vocation initiale de normalisation des corps et des sujets pour devenir une arme de dénonciation des assignations de sexe et de sexualité[12]. D’emblée, le genre pose ainsi une aspiration pratique à l’activité théorique qui s’en réclame, à savoir, transformer les rapports sociaux de sexe. Ainsi, les savoirs intéressés au genre tout à la fois prennent racine dans et se destinent à autre chose qu’eux-mêmes, à savoir la transformation du genre comme rapport social. C’est donc la figure du savoir désintéressé qui est détrônée. Comme dans la théorie critique de l’École de Francfort, et à rebours d’une tradition de pensée prônant la sagesse comme bien en soi, il y a un intérêt à savoir.

Ensuite, qui dit intérêt dit antagonismes. Le mythe, si tenace en philosophie, de la Raison unifiée laisse la place à des perspectives variées voire conflictuelles, car ancrées dans des réalités diverses, inégales et parfois opposées. C’est ainsi que les intérêts communs permettant de construire certains groupes comme des classes, y compris des classes de genre, ne sauraient effacer la diversité des expériences minoritaires au sein même des minorités, comme l’ont tôt fait remarquer des lesbiennes radicales, des féministes noires états-uniennes, des Chicanas et des féministes provenant des anciens pays colonisés, ainsi que des féministes musulmanes, autochtones, des personnes queer, trans et intersexes. La catégorie de femme accédait-elle à peine au statut de sujet politique qu’elle était mise en cause de l’intérieur[13]. On le voit, dès lors que le point de vue de nulle part est supplanté par des points de vue situés, incarnés, assumés jusque dans leur caractère partiel et parfois partial (et à condition que cette partialité soit conscientisée, une telle conscientisation devient même gage d’un surcroît d’objectivité[14]), l’horizon d’une clôture du savoir est définitivement ébranlé, au profit d’une évolution de différents savoirs pouvant être contradictoires entre eux, sans pour autant se nier et évoluant au gré des contextes historiques et des difficultés rencontrées. Le caractère situé du savoir peut en outre inviter à un renouvellement des moyens d’approches et d’interprétation du réel, multipliant ses appréhensions. Car si le vécu constitue le point de départ et d’arrivée des théories, la raison peut légitimement être soutenue ou complétée par d’autres outils perceptifs, l’expérience peut en particulier être revalorisée, la variété des styles de pensées accueillie, bref, les méthodes peuvent être transformées. S’ajoute à cela, en dernier lieu, des divergences en termes de diagnostic des rapports de pouvoir, de stratégies à adopter, d’horizon à viser, de sorte qu’on comprend à quel point l’hétérogénéité des approches de genre est grande, leur pluralisme irréductible et leur foisonnement critique signe de vivacité.

Enfin le genre, en tant que catégorie pour signifier les rapports de pouvoir et ressource critique pour les identifier[15], a vocation à déborder cet élan initial focalisé sur les femmes. Il décèle des hiérarchies, des effets de dominations et de subordinations dans des domaines d’objet et des territoires de pensée largement insoupçonnés ou à tout le moins retranchés, au sein même des régimes de genre[16]. Par exemple, la masculinité a été explorée et distinguée dans des formes d’expression variées (hégémoniques, complices, subalternes et marginalisées notamment)[17]. Plus encore, le genre peut être utile pour des objets sans lien avec les hommes, les femmes et les autres, la sexualité et les corps. L’attribution de qualités masculines et féminines à quelque objet que ce soit est effectivement déjà une manière de prêter un statut hiérarchique aux objets en question, par la symbolique du genre. En géopolitique par exemple, qualifier un peuple d’efféminé est une manière de le dénigrer. À ce titre, les métaphores ont eu une grande importance dans l’établissement de la pertinence du genre comme outil critique et elles ont d’ailleurs été particulièrement utiles à l’examen du discours des sciences biologiques, comme le rappellent deux contributions au dossier. Intérêt pratique, pluralisme, renouvellement des sources du savoir et des méthodes de connaissance, registres d’enquête élargis : on conçoit la richesse du genre pour la démarche philosophique.

2.    Science et neutralité

Comme nous le disions cependant dans l’appel à communication, l’actualité en France ne cesse de nous rappeler combien la perspective de genre, aux côtés des approches décoloniales et postcoloniales, attise la crainte que la production de tels savoirs soit de piètre qualité, au motif qu’ils seraient militants[18]. Et, pour redoubler la difficulté, s’il est bien un domaine qui peut paraître étranger à de telles approches, dans la mesure où la revendication d’un point de vue de nulle part y demeure à titre d’idéal et corrobore la tentative de mettre à l’écart les affaires de la cité, pour s’en tenir à une description de ce qui est en évitant le plus possible toute intervention subjective, c’est celui des sciences de la nature – avec lesquelles de nombreux articles du dossier dialoguent.

Au-delà des conditions et moyens de production assurément différents, le processus de construction des savoirs militants comme des savoirs universitaires peut néanmoins se doter de méthodes rigoureuses ou au contraire indigentes. Une fois la rigueur requise effectivement engagée, la question de la solidité des savoirs s’éprouve dans la mise en débat des thèses défendues. Or, dans les deux milieux, on rencontre des personnes qui jouent le jeu et d’autres qui s’y refusent. La méfiance, voire le rejet a priori des savoirs dits militants n’est donc pas compréhensible, tandis que le choix des sujets mis en lumière sur la place publique de même que la dotation des laboratoires et des projets de recherche selon leurs thématiques dénotent, lui, d’un véritable engagement qui possède des effets concrets : il oriente les délibérations publiques et avec elles les consciences. La méfiance à l’égard du genre apparaît ainsi comme découlant d’un positionnement politique qui ne se voit pas comme tel, et qui ne se pense peut-être pas comme tel mais qui, consciemment ou non, utilise (cyniquement ou non) sa position dominante pour se poser en objectivité. Un tel positionnement traduit les intérêts et curiosités de celleux qui ont la possibilité de les imposer, délégitimant et invisibilisant des champs de question ne les passionnant pas, voire les dérangeant. Il faut ajouter à cela la mobilisation consciente de stratégies d’agression qui contournent les règles de la disputatio pour délégitimer les savoirs perçus comme engagés. C’est le cas avec la rhétorique de la « théorie du genre »[19], et plus récemment avec « l’islamo-gauchisme »[20].

On le voit, le militantisme n’est pas toujours là où on le croit et surtout le départ entre science et militantisme rend mal compte des intérêts qui circulent dans le champ scientifique. Il ne s’agit pourtant pas seulement de retourner l’accusation contre les pourfendeurs du genre – et ce d’autant moins que la question n’est pas de savoir si la science est politique : il serait difficile d’affirmer le contraire en 2021. Le plus intéressant est de saisir les racines et implications des liens entre science et politique. Dit autrement, il nous semble que le problème auquel renvoie le discrédit jeté sur la perspective de genre, mais qui concerne en réalité toute approche, peut être abordé sous l’angle d’une révision du rapport habituellement admis entre sujet et objet de connaissance[21].

L’épistémologie traditionnelle qui met en avant la neutralité de la science sépare en effet nettement le sujet connaissant et l’objet à connaître, de sorte que l’objet ne peut être construit que d’une manière (caractérisant soi-disant l’objectivité), et peu importe si cela n’intéresse pas les minorités ou les dessert. Mais si, au contraire, on reconnaît qu’il y a une co-construction des sujets et objets de connaissance, alors on ne peut pas se cacher derrière la prétendue neutralité de la science ou son objectivité pour ignorer le caractère particulier et politique des savoirs produits.

On a déjà évoqué la perspective située des sujets de connaissance et son influence sur les connaissances produites ; à l’inverse, on sait bien que les connaissances produites ont également un effet sur le monde social et ses sujets, dans leurs applications pratiques et à travers les représentations qu’elles véhiculent. Pour préciser les choses, on peut remarquer, par exemple, que les questions qui amènent à produire de nouvelles connaissances orientent la recherche, ce qui invalide de fait la séparation postulée entre sujet et objet, et la soi-disant unicité de la démarche scientifique. D’abord, chercher sur un sujet c’est ne pas chercher sur d’autres sujets. Ainsi, tous les intérêts ne sont pas également représentés en science, sans que cette mise à l’écart ne soit ni nécessairement le fruit d’une intention délibérée, ni le reflet du réel en soi. Ensuite, l’épistémologie de l’ignorance a montré comment la production du savoir était corrélative d’une production de non-savoir, qu’elle soit simplement produite « en creux », qu’elle rencontre un intérêt des dominants à ne pas savoir ou qu’elle soit activement recherchée – on voit ici comment les conséquences d’une connaissance produite depuis des points de vue particuliers se déclinent[22]. Enfin, la reconnaissance de la relation de co-construction entre sujet et objet change un autre élément, c’est qu’elle engage irrémédiablement la responsabilité des scientifiques, qui ne peuvent être déliés des fruits de leur travail ni en amont du fait de la délimitation des domaines d’intérêt scientifique, ni en aval du fait des répercussions de leur travail. En somme, la robustesse des résultats, qui s’éprouvent dans le choix des méthodes, des protocoles, le croisement des perspectives et la disputatio, n’empêche pas que d’autres groupes de sujets connaissant n’auraient pas produits les mêmes savoirs.

Dernier point, cette thèse de la co-construction ne revient pas à dire que c’est parce que le sujet est une femme (ou une personne racisée, ou une personne handie, ou une personne exploitée) qu’il produit des connaissances différentes, mais soutient que cela provient du point de vue sur le monde social que confère au sujet sa situation, sa place assignée. Les épistémologies situées ne se fondent pas sur le postulat d’une essence des individus. Et c’est pourquoi, à l’aune des épistémologies situées dont se réclament les approches en termes de genre, il ne s’agit pas « d’inclure des femmes », mais de questionner les orientations de recherche établies, les méthodes habituelles et le périmètre des objets dignes d’attention à l’aide des points de vue minoritaires, sans oublier que les manières historiques de produire le savoir non seulement barrent la route aux personnes minorisées mais interdisent en outre à leurs points de vue et préoccupations d’avoir droit de cité.

Présentation du dossier

En définitive, la raison majeure pour laquelle on ne peut pas parler de « théorie du genre » c’est que les études de genre (comme tout domaine d’étude) ne proposent pas de théorie unifiée. On peut bien s’entendre sur une définition négative : les études de genre proposent des approches critiques qui s’accordent sur le rejet de certaines invisibilisations ou injustices. Mais, nous le disions, même les contours des objectifs à viser ne font pas l’unanimité et cela n’est sans doute pas étranger à la multitude de perspectives (situées) qui existent au sein de ce domaine. Ce que ce dossier donne à voir, avec un accent mis sur le thème de la médecine, c’est justement la richesse conceptuelle, la diversité des matériaux et méthodes de ce champ et parfois les oppositions sur des sujets pourtant aussi cruciaux que… le genre lui-même, en tant qu’outil.

Pourtant, alors que les questionnements féministes étaient introduits de haute lutte dans le sillage du mouvement des années 1970 dans les sciences humaines et sociales en France, la philosophie a tout bonnement fait l’impasse sur les rapports sociaux de sexe. Ce n’est que tout récemment que le genre s’y trouve mobilisé[29], par de jeunes générations[30] et par un public étudiant renouvelé, s’étant frayé un chemin dans l’académie jusqu’aux disciplines réputées plus élitistes, comme la philosophie, par la fenêtre de la démocratisation de l’enseignement supérieur en passe désormais, d’ailleurs, d’être refermée, tandis que l’université tombe en ruine. Il n’empêche que les intérêts et curiosités de ces populations populaires et plus féminines ont brisé la persistance du refus de la perspective genre dans la forteresse philosophie. La légitimation de ce champ actuellement en voie de réalisation ne tarit pas le débat sur ce qu’il convient de faire avec cet outil du genre, loin s’en faut. Une telle divergence se donne à voir dans les articles de Cornelia Möser, Francesca Arena et Sébastien Chauvin. La première proposition salue l’arrivée tardive mais en cours du genre dans la philosophie pour les promesses et la puissance de sa portée critique.  La seconde regrette son mésusage dans une certaine philosophie de la médecine, allant jusqu’à se demander s’il ne faudrait pas abandonner le genre au profit  d’une analyse intersectionnelle où le genre ne serait plus premier. La troisième contribution, quant à elle, regrette l’absence de réflexivité vis-à-vis de cette catégorie qui devrait, tout comme le sexe, être situé dans l’horizon des productions cognitives et des pratiques.

Pour leur part, les contributions de Thomas Crespo et de Noémie Marignier invitent à se déprendre d’un réalisme naïf et montrent comment le genre, en tant que régime d’organisation socio-politique ou rapport de pouvoir, associe et conjugue des prémisses contradictoires, notamment dans sa référence au naturel, sans pour autant être inquiété dans sa perpétuation. Le premier se penche sur les discours biologiques sur le sexe tandis que la seconde examine des discours autour de la sexualité tenus lors d’une émission radiophonique rapprochant les comportements amoureux et sexuels des humains et des oiseaux.se.

Telle n’est pas la démarche de Guilhem Corot qui, soucieux de la circulation des représentations entre la société et la science, cherche à déployer une approche d’obédience réaliste, conciliant constructivisme et contraintes empiriques de la nature, afin de mettre de l’ordre dans la diversité actuelle des concepts de sexe en biologie. L’enchevêtrement des discours et des pratiques entre monde social et monde de la science peut cependant être questionné de diverses manières, et là où l’article de Guilhem Corrot se propose de clarifier des oppositions trompeuses, Andræ Thomazo, lui, met au jour les impensés non-épistémiques qui structurent la clinique des enfants trans – les trois derniers articles sont en effet plus empiriques et directement en prise avec des domaines médicaux. Les impensés en question ne sont pas des « erreurs » qu’il suffirait de « clarifier », ce sont des partis pris qui fondent la pratique. Les revendications féministes ont pourtant des effets sur les pratiques médicales, comme le montrent Anna Baleige et Mathilde Guernut, bien que l’obstétrique, dans sa quête de scientificité et de reconnaissance épistémique, demeure réfractaire au genre selon Claire Michel – et on retrouve sur le terrain médical le conflit entre savoirs légitimes et illégitimes sous la forme d’une opposition entre les savoirs biomédicaux et les savoirs de sciences humaines et sociales, en dépit du fait que la valorisation d’un point de vue technique et de nulle part s’avère tout de même paradoxale quand il s’agit de soin.

L’ensemble des articles du dossier peut être trouvé en suivant ce lien.

Nous adressons un très grand merci au comité scientifique :

Anouk Barberousse

Mona Gérardin-Laverge

Solène Gouilhers

Laurence Hérault

Thierry Hoquet

Philippe Huneman

Marlène Jouan

Diane Lamoureux

Ilana Löwy

Cornelia Möser

Michal Raz

Muriel Salle

Carolina Topini

Priscille Touraille

Joëlle Wiels

Bibliographie

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[1] Shannon Sullivan, Living across and through Skins. Transactional Bodies, Pragmatism, and Feminism, Bloomington, Indiana University Press, 2001, trad. de l’extrait par Brousseau, cité par Vanina Mozziconacci, « Faut-il être femme pour philosopher ? », La Vie des idées, 1er septembre 2020.

[2] Et il en va de même pour les personnes racisées (quel que soit leur genre), les personnes handies, etc. Précisons pour ce dernier terme car nous le réutiliserons : « handi.e » signifie bien sûr « handicapé.e » mais le mot renvoie plus volontiers à son antonyme « valide » qu’à l’idée de « déficience » que connote davantage le terme « handicapé ». Cette terminologie prend donc plutôt son sens dans le cadre d’un modèle social du handicap où la déficience doit être rapportée à un système social qui lui donne du sens et la transforme éventuellement en incapacité effective. Pour aller plus loin, voir Pierre Dufour, « Être handi dans un monde valide : avoir une place, avoir une voix ? », Empan, 2014/1 (n° 93), p. 136-140. DOI : 10.3917/empa.093.0136. URL : https://www.cairn.info/revue-empan-2014-1-page-136.htm

[3] Naïma Hamrouni, Diane Lamoureux, « Philosopher en féministes », Recherches féministes, 2018, vol. 31, no 2, p. 1–8.

[4] Idem, p. 1.

[5] Carol GILLIGAN, In a different voice: Psychological theory and women’s development. Harvard University Press, 1993.

[6] Carole Pateman, The sexual contract, Reprint, Cambridge, Polity Press, 1997. On pourra consulter Laure  Bereni et al., Introduction aux études sur le genre, 2e édition, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2012, p. 216-218.

[7] Pour le care, on renverra à la discussion originelle entre Carol Gilligan et Joan Tronto. Pour les lecteurices qui voudraient simplement s’intéresser à ce débat contemporain, on pourra aller lire, en Français : Pascale Molinier, Sandra. Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care ? souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot & Rivages, 2009.

[8] Citons les féministes matérialistes même si la question du travail domestique a aussi préoccupé d’autres femmes et d’autres féministes. On citera tout de même Christine Delphy, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat., Paris, Ed. Syllepse, 2013, vol. 1/2. Pour un exposé plus complet, là encore on pourra renvoyer à Laure Bereni et al., Introduction aux études sur le genre, Louvain-la-Neuve, De Boeck supérieur, 2020, chap. 4.

[9] La théorisation du terme a une longue histoire mais on peut penser à des autrices comme Adrienne Rich ou Gayle Rubin.

[10] L’identité de genre a également une histoire complexe selon ce que l’on entend par là. On pourra se reporter à la courte histoire que retrace Éric Fassin dans  « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », L’Homme. Revue française d’anthropologie, no 187-188, 3 octobre 2008, p. 375-392.

[11] Parmi les autrices fondatrices, on trouve traditionnellement Kate Millett, Sexual politics : la politique du mâle (1970), É. Gille (trad.), Paris, des Femmes-A. Fouque, 2007 ; Ann Oakley, Sex, gender and society (1971), Burlington, Ashgate Publishing, 2015.

[12] Éric Fassin, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », op. cit..

[13] Pour un panorama des contestations par des femmes non blanches et/ou non occidentales de l’unité du concept « femme », on pourra utilement consulter la préface à l’édition française par Nassira Hedjerassi  de bell hooks, De la marge au centre : théorie féministe, Cambourakis, Paris, 2017. Pour une tentative de sauver la notion de sujet pour les femmes, sans l’arrimer à des identités fixes qui excluent, voir les sujets nomades de Rosi Braidotti et leurs devenir-minoritaires, par exemple dans Rosi Braidotti, La philosophie… là où on ne l’attend pas, Paris, Larousse, 2009.

[14] La littérature sur le point de vue est foisonnante, pour un panorama, on pourra consulter : Elizabeth Anderson, « Feminist Epistemology and Philosophy of Science », dans The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2019 (en ligne : https://plato.stanford.edu/archives/sum2019/entries/feminism-epistemology/ ; consulté le 18 septembre 2019). En Français, un texte fondateur de la question a été traduit dans Manon Garcia, Philosophie féministe: patriarcat, savoirs, justice, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2021, p. 129-188.

[15]Joan Scott, « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », Eleni Varikas (trad.), Les cahiers du GRIF, vol. 37, no 1, 1988, p. 125-153.

[16] Lorena Parini, Le système de genre : introduction aux concepts et théories, Zürich, Seismo, 2006.

[17] Raewyn Connell, Masculinités enjeux sociaux de l’hégémonie, M. Hagège et A. Vuattoux (éd.), Paris, Éd. Amsterdam, 2014.

[18] Pour une réponse à ces craintes, voir le colloque en ligne organisé par Éric Fassin et Caroline Ibos du 7 au 10 juin : https://blogs.mediapart.fr/la-savante-et-le-politique/blog

[19] Roman Kuhar et David Paternotte (éd.), Campagnes anti-genre en Europe : des mobilisations contre l’égalité, Presse Universitaire de Lyon, Lyon, 2020.

[20] L’expression est plus récente que « théorie du genre » et a déjà été supplantée par « woke » ou « wokisme », concurrencée par « intersectionnel » ou « décolonial », il est donc plus difficile d’en donner une généalogie tant la recherche peine à suivre la créativité linguistique quand il s’agit de s’opposer à l’antiracisme. On pourra néanmoins lire : Benjamin Tainturier, « Islamo-gauchisme : carrière médiatique d’une notion polémique », INA, 27 novembre 2020, mis à jour le 13 août 2021, https://larevuedesmedias.ina.fr/islamo-gauchisme-carriere-mediatique

[21] Claude Gautier, « De la neutralité axiologique au réalisme des expériences vécues du ’standpoint’ : une critique féministe de la relation de connaissance », ENS Éditions, 2018, p. 97.

[22] Nancy Tuana, « Coming to Understand: Orgasm and the Epistemology of Ignorance », Hypatia, vol. 19, no 1, 2004, p. 194-232 ; Nancy Tuana, « The Speculum of Ignorance: The Women’s Health Movement and Epistemologies of Ignorance », Hypatia, vol. 21, no 3, 2006, p. 1-19.

[23] Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivité, H. Quiniou et S. Renaut (trad.), Dijon, Les Presses du réel, 2012.

[24] Claire Grino, « Nature / culture : présupposés historiques et épistémologiques », Les carnets de recherche du CIERA [en ligne], mis en ligne le 3 avril 2012.

[25] Stéphane Ruphy, Pluralismes scientifiques : enjeux épistémiques et métaphysiques, Paris, Hermann, 2013.

[26] Haraway renvoie dos à dos l’objectivisme et le relativisme car « le relativisme est une façon d’être nulle part tout en prétendant être partout de la même manière. L’« égalité » de positionnement est un déni de responsabilité et de questionnement critique. Le relativisme est le double parfait de la totalisation dans les idéologies de l’objectivité », Donna J. Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle. », D. Petit (trad.), dans L. Allard, D. Gardey et N. Magnan (éd.), Manifeste cyborg et autres essais: sciences, fictions, féminismes, Paris, Exils, 2007, p. 120.

[27] Il suffit de penser à la dualité onde-corpuscule dans la mécanique quantique pour s’en convaincre.

[28] Ce qui ne signifie pas qu’on peut la modifier à volonté, mais simplement que nos « croyances », et nos constructions mentales, ont des effets sur la réalité. Nous ne disons ici pas beaucoup plus que ce qu’exprimait le « théorème » de Thomas : « Si les hommes [et les femmes] considèrent que des situations sont réelles, alors elles sont réellee dans leurs conséquences ».

[29] Voir en particulier Anaïs Choulet, Pauline Clochec et Delphine Frasch, Théoriser en féministe, Paris, Éditions Hermann, 2021.

[30] Ainsi, le groupe « PhilosophEs au féminin » (sur facebook et twitter) propose depuis 2019 des cycles d’ateliers pour « (re)découvrir le travail des femmes en philosophie », le groupe est une initiative étudiante et a également proposé un colloque en mars 2021 : https://institut-du-genre.fr/fr/ressources/actualites-du-genre/manifestations-scientifiques-138/colloques-et-journees-d-etudes/article/philosophes-aux-feminin

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