Sexe et genreune

La tension entre la dualité et l’absoluité dans les justifications biologiques de l’ordre de genre

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Thomas CRESPO est doctorant en philosophie à l’ENS de Lyon au sein du laboratoire Triangle.

Résumé :

L’objectif de cet article est le suivant : je voudrais montrer que l’on ne peut fonder l’ordre de genre, i.e. la manière particulière par laquelle nous mettons en place la partition de l’humanité en deux catégories hiérarchisées de sexe, sur « la » biologie si du moins l’ordre du genre implique qu’il y ait deux sexes (dualité) et que chaque individu est défini essentiellement et entièrement par son sexe (absoluité). Cette description de l’ordre de genre me paraît adéquate dans la mesure où il ne suffit pas qu’il y ait deux sexes, il faut encore que l’appartenance à l’un ou l’autre soit maximalement déterminante. Quant à la biologie, si elle utilise bien le concept de « sexe » et s’il a une portée heuristique indéniable, l’unicité du terme cache des logiques en tension au sein même des sciences de la nature. Cette tension exige de spécifier de quoi on parle. En particulier, il existe une difficulté à faire du sexe une catégorie permettant de classer les individus et un mécanisme développemental. En effet, les processus développementaux sont complexes et impliquent de nombreux facteurs qui ne mènent à des répartitions binaires que si l’on s’intéresse à des critères bien définis (par exemple la présence ou l’absence de pénis). Or, plus on multiplie les critères plus les exceptions apparaissent et plus la division en deux de l’humanité apparaît arbitraire. Il s’ensuite que dualité et absoluité varient de manière inversement proportionnelle et qu’on ne peut trouver en la biologie le fondement de l’ordre social du genre.

Mots-clefs : épistémologie, biologie, féminisme, sexe, binarité

Abstract :

In this article, I would like to show that the gender order, i.e. the particular way in which we set up the partition of humanity into two hierarchical categories of sex, cannot be based on « biology » if at least the gender order implies that there are two sexes (duality) and that each individual is defined essentially and entirely by his or her sex (absoluteness). This description of the gender order seems to me adequate insofar as it is not enough that there are two sexes, it is still necessary that the belonging to one or the other is maximally determining. As for biology, if it does use the concept of « sex » and if it has an undeniable heuristic scope, the uniqueness of the term covers different meanings based on at least partially incompatible perspectives. These uses certainly have a family resemblance but cannot produce a single concept of « sex ». In particular, there is a difficulty in making sex a category for classifying individuals and a developmental mechanism. Indeed, developmental processes are complex and involve many factors that lead to binary classifications only if one is interested in well-defined criteria (for example, the presence or absence of a penis). However, the more criteria are multiplied, the more exceptions appear and the more arbitrary the division into two of humanity appears. It follows that duality and absoluteness vary in an inversely proportional way and that one cannot find in biology the foundation of the social order of gender.

Key words : epistemology, biology, feminism, sex, binarity

Introduction. Problème : ordre de genre et justifications biologiques

« Tous les modèles sont faux, certains sont utiles » dit-on[1]. Cette formule anti-réaliste rappelle qu’une description exhaustive de la réalité ne serait plus une description du tout : pour qu’une description soit intéressante il faut précisément qu’elle s’accroche à des points saillants et qu’elle laisse de côté tous les autres. Mais cette formule, que l’on attribue à George Box[2], n’est pas une critique triviale de la recherche d’exhaustivité : lorsque l’on modélise la réalité (par un modèle mathématique ou par une description), on doit faire des compromis entre des critères qui sont en tension. Par exemple, le pouvoir prédictif d’un modèle peut rentrer en tension avec la simplicité requise pour le manipuler ou simplement l’adéquation avec les données[3]. En effet, la recherche de tendances sous-jacentes aux données requiert précisément d’aller au-delà du bruit qui rendent les données erratiques. Mais on ne peut abandonner totalement l’idée pour le modèle de correspondre (fit) aux données. Cette remarque sur les modèles vaut en général pour toute description : la science comme contenu n’est pas un simple miroir de la réalité. Cela ne signifie pas que toute description est arbitraire, reposant sur un compromis que rien ne saurait justifier. Cela signifie que toute description n’est bonne que relativement à un contexte et un objectif donné. Il n’en va pas autrement en ce qui concerne le sexe, et peut-être d’autant plus en ce qui concerne le sexe car il s’agit d’un terme polysémique, aux usages contestés. Il est utilisé dans une grande variété de contextes et il est aisé de les mélanger. Ce fait a été notamment mis en évidence par les efforts de Thierry Hoquet dans le deuxième tome de son anthologie sur le sexe biologique[4], de même que dans d’autres ouvrages. Ainsi, aux « usages langagiers courants du sexe (distinction entre homme et femme ainsi que les rôles dans la génération, appartenance à une classe sociale, à un ensemble, l’ensemble des femmes, la sexualité, les organes) », s’ajoutent « les dix composantes du sexe individuel [qui] rappellent les niveaux auxquels se localise le sexe (génétique, gonadique, gamétique, gonophoriques interne et externe, hormonal, somatique, légal, psychique et libidinal) », et « enfin les sept processus rendent compte de ce que la biologie envisage comme le sexe (mélange d’ADN, recombinaison de gènes, mode de reproduction, type de gamète, type de gonade, type de génitoires, alternance de ploïdie, type d’individus, type reproducteur, sexualité comme mise en contact des gamètes) »[5]. Cette grande diversité interdit de fait l’existence d’une définition unique du sexe dont découleraient toutes les autres, même si on laisse de côté les usages vernaculaires du terme. Comme le disait déjà Delphy parlant du sexe, « on ne trouve pas ce marqueur à l’état pur, prêt à l’emploi ; comme le disent Hurtig et Pichevin, pour se servir du sexe, qui est composé, selon les biologistes, de plusieurs indicateurs, plus ou moins corrélés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues – susceptibles de degrés – il faut réduire ces indicateurs à un seul, pour obtenir une classification dichotomique »[6]. Ma contribution spécifique consiste à lier ce fait à ce que cet effacement autorise. En effet, le caractère problématique de cet effacement du compromis est de cacher la relativité du critère de sexe, et donc de naturaliser le genre comme régime de bicatégorisation absolue de l’humanité. Je soutiens donc un relativisme qui n’est pas un subjectivisme (chacun sa définition, chacun sa vérité) mais une position qui (re)lie (d’où « relativisme ») les énoncés à leurs conditions de vérité. Dans cette perspective, si on cherche à s’appuyer sur la biologie, on ne peut pas soutenir en même temps que le sexe divise l’humanité en deux catégories, et en même temps que cette catégorie caractérise l’individu tout entier. Je ne conteste pas qu’il puisse être intéressant de classer les individus selon leur sexe, mais cette catégorisation ne peut qu’être circonscrite à un problème donné. Le sexe est une catégorie utile de l’analyse biologique, mais c’est aussi une catégorie limitée. Si l’on veut caractériser l’individu par son sexe, il faut multiplier les sexes ; si l’on veut classer l’humanité en deux, il faut s’en tenir à un petit nombre de critères à la portée limitée.

I – Biologie: pourquoi le sexe ?

Le sexisme, comme le racisme, repose sur un corpus d’assertions qui ne sont pas nécessairement cohérentes entre elles[7]. Loin de signaler leur faiblesse, cette incohérence signale plutôt leur force puisqu’elle est non perçue ou négligée. Dans la suite de ce texte, j’entendrai par genre « un système de division hiérarchique de l’humanité en deux moitiés inégales »[8], et pour souligner son aspect historique et contingent je parlerai de « régimes de genre » pour mettre en avant les structures sociales particulières qui partitionnent l’humanité en deux groupes de sexe distincts et hiérarchisés. Quel que soit le fondement ultime de cette partition, elle repose sur la croyance en l’existence de deux sexes qui caractérisent de manière absolue les individus : il ne s’agit pas simplement d’un moyen pratique de distinguer les uns et les autres comme lorsqu’on dit « c’est le serveur chauve qui a pris la commande » mais bien d’une caractérisation qui dit quelque chose de l’être tout entier de l’individu[9]. C’est pourquoi connaître le sexe de l’individu qui vient de naître revêt une si grande importance[10] Les personnes trans soulignent la confusion qui saisit les inconnu.e.s qui les abordent quand iels ne peuvent attribuer à coup sûr un genre à l’individu qui leur fait face. Sans parler bien sûr des interactions violentes lorsque quelqu’un déroge à l’ordre de genre de manière visible (par exemple une femme trans en début de transition). Ce que Julia Serano appelle le genrement (assignation « active et compulsive » d’un genre aux gens en nous basant généralement juste sur quelques signaux visuels ou auditifs[11]) est un passage obligé de nos interactions quotidiennes. Nous justifions parfois cette entreprise sociale en la rapportant à une « réalité biologique » sous-jacente : l’existence biologique des sexes. Ainsi Colette Chiland pouvait-elle dire dans le résumé d’un de ses articles : « D’abord inventé pour rendre compte de la problématique des intersexes qui peuvent accepter ou refuser le statut assigné à la naissance, le genre va connaître une inflation et des dérives dans son emploi qui conduisent au déni de la réalité biologique du sexe », et plus loin : « les transgenres formulent des demandes diverses qui vont jusqu’au refus de la distinction de sexe (sic) »[12]. Mais qu’est-ce que ce sexe ? En biologie, il peut être abordé de deux points de vue : du point de vue de la biologie de l’évolution ou du point de vue de la biologie fonctionnelle. La première cherche des causes évolutionnaires (distales) et la seconde les causes proximales de phénomènes biologiques[13].

I. 1. Le sexe d’un point de vue évolutionnaire

En biologie, l’existence de la reproduction sexuée implique, du moins dans les espèces gonochoriques, l’existence de deux types de rôles en ce qui concerne la reproduction. Ce terme est moins connu que son antonyme « hermaphrodisme » et il rend compte des espèces où les individus sont spécialisés dans la production d’un type de gamète et pas d’un autre. Il existe une longue histoire évolutive des espèces sexuées qui distribue les rôles entre les porteurs de nombreux petits gamètes (les mâles) et des porteuses de gros gamètes nutritifs (les femelles), ce qui peut impliquer, parfois, que les deux types d’individus soient très différents[14]. Il est à noter qu’à ce niveau, la distinction entre mâle et femelle est une pure question de définition car il n’y a pas, outre cette différence de taille des gamètes, de propriétés universelles attribuables à l’un ou à l’autre des sexes. Les propriétés attachées au sexe doivent donc être spécifiées en fonction des clades considérés[15], bien qu’il puisse y avoir des exceptions notables au sein même de ces clades quant à la distribution des rôles sexués. En d’autres termes, on peut rarement prédire a priori des schémas comportementaux ou des caractéristiques morphologiques de la seule place dans la reproduction pour une espèce donnée. Cela n’empêche bien sûr pas des régularités[16], mais du fait même des exceptions parfois massives, il faut être extrêmement prudent sur les inférences d’une espèce à une autre, même proches. Par exemple, chez les mammifères, quand il y a un dimorphisme sexuel de taille, il est en général en faveur du mâle. Mais le plus gros animal de la planète est la femelle baleine bleue. Autre exemple : les comportements sexuels et d’ailleurs les organisations sociales d’espèces aussi proches que pan paniscus (les bonobos) et pan troglodytes (chimpanzé commun) sont très différentes alors que leur proximité phylogénétique est plus grande qu’au sein du genre homo (et en particulier homo sapiens) et les autres grands singes (y compris les chimpanzés). Le sexe en biologie est donc un concept heuristique, utile, mais qui n’a pas de pouvoir unificateur.

Ces précisions étant faites, on peut toutefois indiquer quelques éléments d’histoire évolutive sur le sexe comme mode de reproduction chez l’humain[17]. Premièrement, le sexe est un mode de reproduction consistant à réunir des bagages génétiques provenant d’individus différents. Dans notre espèce cela consiste à faire se rencontrer deux gamètes haploïdes et même deux gamètes haploïdes de type différent (anisogamie). Ces gamètes sont portés par des individus différents (gonochorisme). Deuxièmement, certains traits, dits « liés au sexe », distinguent les types de porteurs/euses de gamètes entre elleux. Par exemple, les femelles mammifères possèdent un utérus alors que ce n’est pas le cas des mâles ou encore les mâles sont souvent plus grands que les femelles (chez les mammifères). S’ensuit-il que nous sommes arrimé.e.s irrémédiablement à notre condition sexuée ?

I.2. Sexe et reproduction

Mais comment en vient-on à occuper un rôle dans la reproduction et qu’est-ce qu’un rôle dans la reproduction ? La deuxième question paraît plus simple car la reproduction consiste, comme on l’a vu, en la mise en commun de deux matériaux génétiques provenant d’individus différents. Le problème est que cette mise en commun ne se fait pas toute seule et qu’elle implique des comportements de mise en rapport des gamètes. Si des actions comme la parade nuptiale ou le coït peuvent être raisonnablement rapprochés de cet objectif, plusieurs questions se posent néanmoins. En effet, le terme « fonction » peut recevoir plusieurs sens en biologie[18] : parmi ceux disponibles la fonction peut désigner l’avantage actuel biologique d’un trait (en ce cas le trait considéré est adaptatif[19]) ; la fonction peut être comprise comme effet sélectionné dans le passé (en ce cas le trait considéré est une adaptation[20]). Lorsque l’on parle de la « fonction » de reproduction et de son aspect contraignant, on désigne soit l’héritage qu’elle fait peser sur nos vies actuelles soit le maintien ou la sélection de certains traits actuellement, car ils donnent un avantage à leur porteur/euse. Dans ces circonstances, lorsque l’on parle de la fonction « reproduction », on veut signifier que le passé de l’espèce explique la distribution des individus en mâle ou femelle. Cet héritage de notre passé évolutif pèse effectivement sur les individus et d’autant plus que sans être adaptatifs à proprement parler, certains sont nécessaires à la propagation des gènes : un trait quelconque ne peut se diffuser que s’il n’empêche pas totalement la reproduction. Les deux questions sont liées, bien sûr : la reproduction humaine est telle qu’elle est en partie du fait d’un passé évolutif qui circonscrit les stratégies de reproduction possibles.

Toutefois, des traits dont on pourrait dire qu’ils ont été évidemment sélectionnés pour des raisons ayant un rapport avec la fonction reproductive peuvent avoir acquis une relative autonomie à son égard[21]. Par ailleurs, une adaptation passée n’est pas toujours adaptative dans le présent et peut être utilisée à d’autres fins que ce pour quoi elle a été sélectionnée autrefois. En somme, il y a une différence entre les raisons qui président à l’origine d’un trait et les raisons qui président à son maintien. Par exemple, il est possible que le plaisir sexuel ait été sélectionné car il encourageait les individus à se fréquenter sexuellement et donc éventuellement à se reproduire[22]. Mais qu’il ait été sélectionné pour cela n’implique pas qu’il se maintienne pour la même raison. De surcroît, il y a un écart entre les raisons biologiques du maintien et les raisons d’agir des individus. Il est peu probable que, de son point de vue, l’éléphant de mer se lance dans de sanglants combats avec ses congénères pour assurer sa descendance même si c’est effectivement, d’un point de vue biologique, pourquoi l’agressivité est sélectionnée chez lui. Un éléphant de mer placide n’aurait en effet quasiment aucune chance de s’assurer une descendance et par conséquent son caractère bonhomme ne se transmettrait pas. Ces différents niveaux entrent en interaction et produisent des effets inattendus et il n’y a pas de raison particulière de réduire les raisons d’agir aux raisons du maintien de l’origine du trait, si bien que décrire l’origine d’un trait ce n’est pas expliquer son utilité actuelle.

En ce qui concerne les humains, l’écart est particulièrement aigu car les raisons d’agir sont extrêmement diverses. Par exemple, les êtres humains passent leur temps à ne pas avoir d’enfants et la maîtrise de la fécondité est une grande affaire des sociétés humaines. Quelles que soient les cultures, les femmes ont en général moins d’enfants que le nombre qu’elles pourraient théoriquement avoir dans la période de leur vie où elles sont fertiles et cela ne relève pas uniquement des temps d’attente pour trouver un partenaire. En réalité la fécondité est socialement contrôlée et manipulée : ainsi l’âge du mariage peut être retardé, l’allaitement – qui empêche l’ovulation – se poursuivre bien après la naissance, etc.[23] La dimension « culturelle » de l’existence humaine a des conséquences directes en termes de diffusion des traits. Le portrait social dressé par l’INSEE en 2013 indique qu’en 2011, 21% des hommes nés entre 1961 et 1965 n’avaient pas d’enfants[24]. Il y a donc un homme sur cinq appartenant à cette génération qui ne transmettra pas ses gènes directement. Soulignons que cela n’entraîne aucune conséquence normative évidente, mais du point de vue de la biologie évolutionnaire et de la sociologie, il est peu probable que cette proportion soit répartie aléatoirement dans l’ensemble de la population. La première disparité se situe au niveau du genre puisque seulement 13,5% des femmes de cette génération n’ont pas eu d’enfants.

De même, la fonction reproduction n’est pas équivalente à la fonction « activité sexuelle » pour au moins deux raisons. D’une part, les raisons qui président au coït sont nombreuses et complexes : elles peuvent relever de la domination, du plaisir, du besoin d’affection, de l’ennui, du rituel[25]. Le sexe (au sens de « coït ») est chargé d’une multitude de significations dont on voit souvent mal le rapport avec la reproduction. D’autre part, la reproduction n’est pas une fonction simple, contrairement à ce que l’on pourrait penser, et il existe de nombreuses stratégies de reproduction. Se reproduire, ce n’est pas simplement faire se rencontrer un spermatozoïde et un ovule. Un très grand nombre de facteurs – y compris le hasard – jouent dans la possibilité non seulement d’avoir un descendant mais encore un descendant qui donnera lui-même une descendance. Pour n’en citer que deux : le fait d’avoir la capacité à trouver un partenaire ou de garder en vie sa progéniture. De cela résulte que bon nombre des comportements qui nous paraissent la norme et l’évidence naturelle n’ont pas forcément été sélectionnés.[26]D’un point de vue évolutionnaire, la nature sexuée de l’espèce humaine n’a pas une signification univoque. Mais j’ai posé deux questions : comment vient-on à assumer un rôle dans la reproduction ? En d’autres termes, comment en vient-on à avoir un sexe ?

II – L’argument du continuum et ses limites

Pour des raisons similaires, que les nécessités de la reproduction aient pu produire des effets sur de nombreux traits n’implique pas que toute la vie de l’individu soit réductible[27] à la recherche de descendance, car il faudrait pour cela au minimum que tous les traits soient le résultat d’une sélection et qu’ils soient toujours adaptatifs. Comme virtuellement n’importe quel trait peut servir à augmenter ses chances de reproduction, et comme les stratégies évolutionnaires des mâles et des femelles ne sont pas toujours convergentes, n’importe quel trait pourrait être dit « lié au sexe » pourvu que l’on remonte assez loin la chaîne des causes. Il suffit qu’un gène porté par un chromosome sexuel soit causalement impliqué dans l’expression de ce trait. La variable sexe tend alors à devenir envahissante. À voir du sexe partout, on détruit sa portée explicative.

Ainsi, le sexe comme catégorie peut parfois se heurter au sexe comme phénomène développemental : si le sexe est le résultat d’un processus, on doit définir le sexe comme catégorie résultant d’un processus, mais pour que cela soit possible il faut que le concept « être d’un sexe » soit clair. Or, plus le concept englobe de caractéristiques plus le processus va produire des exceptions. Il y a donc une tension entre la volonté absolutiste des régimes de genre et leur volonté à se fonder sur la biologie (qu’elle soit fonctionnelle ou évolutionnaire). Par « absolutiste » j’entends ce procédé décrit par Pris Touraille consistant à faire du sexe d’une personne non plus une fonction dans la reproduction mais son identité complète.

Une version bien connue de cet argument se trouve dans l’article d’Anne Fausto-Sterling « Les cinq sexes »[28] et on le désigne habituellement par le terme d’« argument du continuum ». En repartant de cet argument et en intégrant ses critiques, j’aimerais en produire un nouveau qui permette de cerner les limites de la prétention à l’hégémonie du sexe. Je commencerai ainsi à présenter l’argument du continuum dans sa version originelle, puis une série de critiques à son endroit pour ensuite présenter ma version amendée de cet argument et conclure par rapport au statut du concept de « sexe ».

II. 1. L’argument du continuum : « Les cinq sexes »

L’argument déployé par Anne Fausto-Sterling est connu et il peut se résumer ainsi : le nombre de sexes est arbitrairement fixé à deux car les processus développementaux en rapport avec le sexe mènent à plus de deux morphotypes génitaux. En somme, il est vrai que la plupart des individus ont ou bien un pénis ou bien une vulve mais il existe des cas intermédiaires que l’on invisibilise idéologiquement et matériellement. Il faut distinguer l’intersexuation en elle-même, qui ne met pas en danger la vie de l’enfant, des causes de l’intersexuation. Ainsi, dans le cas de l’hyperplasie congénitale, le manque de sel concomitant peut menacer la vie du nouveau-né mais ce n’est pas en soi l’intersexuation qui met en danger la vie de l’enfant. Malgré cette distinction, Anne Fausto-Sterling rapporte, dans un autre ouvrage, les propos de médecins selon lesquels « le sexe ambigu chez le nouveau-né est une urgence médicale » ; « S’il est désormais admis que l’ambiguïté des organes génitaux est une urgence médicale, ce n’était pas le cas voici une décennie » ; « Assigner le genre est une urgence chirurgicale néonatale […] »[29].

En somme, pour la médecine la réalité de la sexuation a moins d’importance que la norme de genre si bien que Janik Bastien Charlebois désigne par personnes intersexuées « l’ensemble des personnes qui dérogent aux figures développementales normatives “mâle’’et “femelle’’ créées par la médecine, et qui sont susceptibles d’être “corrigées’’ par celle-ci durant la tendre enfance ou à l’adolescence »[30]. On le voit, le sexe est autant une production discursive (« figures développementales ») qu’une matérialisation réalisée par des « corrections ». L’argument du continuum est donc une manière de mettre en évidence l’incohérence qu’il y a à se réclamer de la réalité naturelle du sexe pour ensuite la corriger dès lors qu’elle ne convient pas à des normes de genre arbitraires. On voit qu’il y a là une tension entre la tentative de fonder la binarité du sexe sur la biologie et la confrontation à la réalité biologique elle-même.  Ce cas où la nature n’est pas aussi docile qu’on le voudrait n’est pas le seul : on rappellera que la fédération internationale d’athlétisme cherche, en vain, depuis les années 1960, un critère net pour distinguer les « vraies » femmes des autres[31]. Sans grande surprise, la fuite en avant dans la recherche du critère le plus fin ne parvient pas à régler la question, car elle n’est pas strictement biologique[32]. S’il s’agit de diviser l’humanité en deux alors oui les hommes sont en moyenne plus grands et plus forts que les femmes, mais on ne s’intéresse justement pas à la moyenne mais à des êtres exceptionnels : des athlètes soumis.e.s à des entraînements intensifs et sélectionné.e.s parmi des centaines de concurrents. Ce n’est pas une raison pour abolir les catégories de genre dans le sport de compétition, mais cela indique que les distinctions habituelles ne sont pas opérantes. Par ailleurs, parler de « sport de compétition » au singulier est égarant car les capacités respiratoires, la souplesse et les groupes musculaires sont diversement sollicitées en fonction des disciplines, si bien qu’il est peu probable qu’un critère unique (par exemple le seuil très contesté de 5nmol de testostérone par litre de sang pour certaines épreuves d’athlétisme) s’impose pour toutes les épreuves.

S’il existe des critères pour distinguer le sexe selon les épreuves, comment encore parler au singulier de la distinction de sexe ? On arriverait à ce paradoxe qu’une femme ne remplissant pas les conditions pour une discipline mais la remplissant pour une autre serait une femme pour un critère mais pas pour un autre. Bien entendu, cela arrive déjà puisque la plupart du temps, les femmes inquiétées pour leur « masculinité » se vivent dans la vie ordinaire comme des femmes ordinaires. Dans ces conditions, même sans contester la partition pour le sport de compétition, il est intenable de parler de distinction de sexe au singulier. Le problème dans « le sexe biologique » n’est pas « biologique » mais « le », le singulier.

II.2. Limites de l’argument du continuum : la proportion

Toutefois, bien entendu, on peut invoquer le faible nombre de cas d’intersexuation. En effet, même si ce qui est « normal » ne repose pas sur une pure évaluation statistique, le caractère limité du nombre de cas réduit la portée de l’argument. C’est pourquoi Anne Fausto-Sterling a cherché à évaluer le nombre de personnes intersexes. Selon ses calculs, il existerait environ 1,7% des individus qui seraient intersexués[33]. Cela signifie qu’il existe un continuum d’une part des formes génitales (0,1% de la population[34]) et d’une manière générale des diverses associations entre les niveaux du sexe[35]. Si l’on admet que chacun des niveaux du sexe se décline en deux formes « typiques », il existe des associations diverses (même si elles sont souvent convergentes) entre les niveaux : 1/ chromosomique ; 2/ hormonal ; 3/ gonadique ; 4/ génital ; 5/ des caractéristiques sexuelles secondaires. Mais même si l’on admet le chiffre de 1,7 %, il n’en reste pas moins que les cas d’intersexuation ne forment pas un « troisième sexe » numériquement aussi significatif que les personnes de sexe masculin ou féminin. Néanmoins, comme l’indique Cynthia Kraus :

Pour des raisons analogues à celles des chercheurs, à savoir que la « normalité » est peu informative, la discussion sur le fondement naturel de la bicatégorisation par sexe s’appuiera sur des inversions de sexe résultant de divergences entre les sous-catégories du sexe. En ce sens, la fréquence et la fonctionnalité ou non des organes de reproduction, constituent des variables tout à fait négligeables, et ce d’autant qu’elles ne sont pas retenues par les chercheurs comme des critères pertinents de classement par sexe. Si ces éléments sont utilisés pour définir le normal et le pathologique, ils ne comptent guère dans l’étude des mécanismes de détermination du sexe. Dans mon argumentation également, la fréquence n’importe pas, puisqu’il s’agit d’analyser des classes d’objets : qu’une classe en contienne un seul ou une infinité, que les objets soient considérés comme « normaux » ou « pathologiques » est secondaire par rapport à la logique de classement. En effet, ni la fréquence ni la capacité reproductive ne définissent l’appartenance à un sexe.[36]

Il y a bien deux logiques de classement : l’une concerne le « normal » et le « pathologique » qui consiste à évaluer la fonctionnalité des organes par rapport à une norme dont on a déjà indiqué le caractère ambigu ; l’autre concerne les types de mécanismes développementaux impliqués. Mais si le premier cas est, par construction, dichotomique, ce n’est pas le cas du deuxième. Ainsi, comment se développe une personne de caryotype XY insensible aux androgènes ? Des personnes XX avec une hyperplasie congénitale des surrénales[37] ? Des personnes XXY assignées garçons développant de la poitrine à l’adolescence ?[38] Que ces personnes soient atypiques du point de vue du processus de sexuation ne dit pas grand-chose de leur « normalité » dans la mesure où les critères de normalité sont, ici, largement discutables[39]. Il y a une tension entre dire des individus qu’ils sont d’un sexe et dire qu’ils sont d’un sexe du fait de deux processus développementaux distincts. Même si cela est vrai en général, nous ne sommes pas dans un cas général mais dans le cas particulier où les définitions usuelles du sexe sont mises à l’épreuve. Par conséquent, ce qu’exprime le contre-argument du nombre c’est que l’on peut négliger tous les développements atypiques. Mais c’est évidemment un point de vue dyadique, pour lequel l’intersexuation est un développement atypique un peu exotique. Ce que montrent les discours sur l’intersexuation émanant des concerné.e.s, c’est que l’intersexuation n’est pas négligée du tout par les médecins mais qu’au contraire elle est une affaire de la plus haute importance. La contradiction entre la norme affichée et la pratique médicale révèle un aspect non-épistémique de la clinique de l’intersexuation, et cet aspect c’est l’importance de faire advenir une humanité coupée en deux plus que de la constater. Cette recherche active d’un partage en deux catégories bien distinctes de l’humanité ne concerne pas que l’intersexuation, il s’agit en réalité d’une pratique massive qui fait exister des différences ou les dramatise : de la coupe des vêtements à la longueur des cheveux, des investissements différentiels de la pratique sportive et de l’alimentation aux traitements hormonaux[40], il existe une kyrielle de ce que Pris Touraille appelle des « traits genrés », des plus superficiels aux plus profonds :

Sans doute faudrait-il également distinguer plusieurs types de traits genrés. En effet, ce concept désignerait autant des pratiques qui transforment l’apparence des individus de manière superficielle et réversible que des pratiques qui la transforment de manière permanente ou quasi irréversible. Parmi les traits genrés superficiels, on classerait le traitement différentiel des phanères : ongles, cheveux et poils. […] D’autres pratiques ont un effet notable sur la structure même du corps, sur le métabolisme, la masse et le développement osseux, le muscle ou la masse graisseuse, etc. Ces pratiques sont inscrites de façon parfois irréversible. L’influence de l’alimentation sur la croissance et la robustesse osseuse est particulièrement bien décrite par l’anthropologie biologique.[41]

Cette ingénierie sociale est peut-être justifiée, peut-être utile, mais en tout cas elle produit des effets et notamment des effets de normalisation : l’épilation obligatoire fait cesser d’exister les femmes poilues, la pilule stabilise les cycles, les normes alimentaires, hygiéniques et sportives différentielles façonnent des squelettes différents selon le genre. Non que le genre soit le seul opérateur de différenciation dans nos sociétés, bien entendu : la classe et la race, pour ne citer qu’elles, sont également de puissants moteurs de différences sociales et donc biologiques. C’est-à-dire que les conditions sociales ont des effets biologiques sur les corps : la différence d’espérance de vie entre les différentes classes sociales ou les différences de prise en charge médicale en fonction du sexe ou de la race (sociale) ont des conséquences sur l’être biologique des personnes discriminées ou marginalisées.

II.3. Limites de l’argument du continuum : la fonction du sexe

Il existe un argument plus intéressant qui va contre l’argument du continuum : comme le dit Pris Touraille, « le concept de “sexe” appliqué aux conséquences du gonochorisme est donc effectivement très complexe, mais il est pertinent pour les biologistes, parce qu’il permet d’expliquer certains aspects de la diversité des formes observées par des mécanismes spécifiques d’expression des gènes »[42]. Ainsi, il existe bien une partition en deux de l’humanité car elle correspond à la nécessité fonctionnelle de la reproduction. Mais Pris Touraille ne s’arrête pas là : certes le sexe est un opérateur de division au sein du règne animal et a fortiori chez l’humain – il permet d’expliquer pourquoi il existe deux formes de développement typiques y compris pour des traits qui n’ont pas directement à voir avec la reproduction. Le dimorphisme sexuel est un bon exemple de cas où la fonction reproduction interfère avec d’autres traits. Mais il est important de noter que les sexes au sein d’une espèce ne sont jamais dimorphiques en tout point. Ce dimorphisme est variable en fonction du trait considéré pour les raisons que nous avons vues).

Et c’est bien là tout l’intérêt de l’argument du continuum, il me semble : les voies développementales sont d’autant plus diverses que la pression de sélection qui pèse sur elles est faible. Or quelle nécessité fonctionnelle pèse sur le fait de préférer le rose ?[43] Pour ainsi dire aucune. S’il y a une sélection, et cela doit être démontré préalablement à toute discussion, elle est en concurrence avec bien d’autres traits qui peuvent aisément pallier le « défaut » consistant à préférer, mettons, le jaune pour les femmes. Si bien que de fait un tel trait n’a aucune chance de se présenter sous une forme dichotomique rigide qui assignerait les hommes à certaines couleurs et les femmes à d’autres – du moins si l’on s’intéresse à la seule causalité génétique. Si je reviens à la fonction de reproduction, il y a un lien fort entre un concept développemental de sexuation et un concept classificatoire de sexe : un développement mène à des conformations morphologiques identifiées.

Or, l’objection à l’argument du continuum consiste à dire que la fonction de reproduction constitue une pression de sélection pour l’existence de deux catégories d’individus : les mâles et les femelles, c’est pourquoi on ne peut parler que de deux sexes et c’est pourquoi il y a « si peu » de personnes intersexes. Mais si des nécessités fonctionnelles canalisent les voies développementales pour la sexuation primaire, ce n’est pas du tout aussi évident dès lors qu’on s’éloigne des nécessités de la fonction reproduction. Or, plus vous voulez rattacher de traits à cette fonction, c’est-à-dire plus vous utilisez le sexe comme instrument heuristique pour comprendre le développement des individus, plus vous devez abandonner la réflexion en termes de catégories rigides. En somme, le sexe peut ou bien être un opérateur de division conceptuelle qui permet de comprendre comment des voies développementales se mettent à diverger, ou bien partager l’humanité en deux, mais il ne peut pas être les deux à la fois. Encore, ou bien le sexe décrit une fonction biologique, et dans ce cas il ne caractérise qu’une fonction de l’individu et il est absurde de l’y réduire , ou bien il caractérise un mécanisme de différenciation des individus, et alors plus il est hégémonique, moins vous pouvez en faire l’essence d’une classe d’individus. Or le genre, en tant que système d’oppression, essaie de faire deux choses incompatibles : absolutiser le sexe (vous n’avez pas un sexe, vous êtes d’un sexe) ; altériser l’autre sexe. Pour remplir sa fonction, il a besoin de la dichotomie proposée par le sexe en tant que moyen de reproduction et, pour être biologiquement fondé, il a besoin du mécanisme de sexuation. Mais si la première pose en théorie deux classes fixes, le second ne peut que produire des exceptions et cela d’autant plus qu’il détermine des traits qui sont secondaires par rapport à la reproduction. Le sexe psychique fait-il partie du sexe par exemple ? Et qu’en est-il du sexe libidinal ? Ces questions ne sont pas oiseuses car elles concernent des tentatives effectives de naturaliser le sexe. Il suffit par exemple de se rappeler que l’hétérosexualité est un critère médical encore employé pour jauger du succès d’une transition. Quant à l’orientation sexuelle, elle est censée être typique d’un sexe dans la théorie de l’organisation du cerveau[44]. La portée explicative du sexe n’a virtuellement pas de limite, mais c’est une erreur de penser au sexe comme un mécanisme unifié et toujours le même à travers les différents sites où il est amené à différencier les corps. Plutôt qu’une cause originelle et toute puissante, il faut plutôt considérer le sexe comme un « effet » de divers mécanismes dont certains n’ont rien à voir avec une causalité biologique : les entreprises de normalisation ou de discipline des corps sont des mécanismes sociaux dont certains ont des effets biologiques. L’argument du nombre faible d’exceptions est donc d’autant plus de mauvaise foi qu’il s’applique à des populations qui vivent dans des régimes de genre où l’on fait advenir la réalité matérielle des sexes.

Conclusion

Dans cet article, je n’ai pas voulu montrer qu’il existait des définitions diverses et plus ou moins corrélées du sexe. Il me semble que c’est un acquis de la biologie et de la philosophie de la biologie. Plutôt, j’ai voulu montrer qu’un certain discours justifiant l’ordre du genre ne pouvait pas se prévaloir de la biologie justement à cause de cette corrélation relative. C’est un mouvement argumentatif qui me semble d’importance car la biologie est une source puissante de légitimation de l’ordre établi, surtout en ce qui concerne le genre. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de « nier » le sexe ou de dire que la biologie n’utilise pas ce concept. Cependant,ce concept est double : il est utile d’un point de vue évolutionnaire pour expliciter des types de chemins développementaux différents, c’est donc un concept heuristique à la portée évidente. Toutefois, il cadre mal avec le besoin de notre ordre du genre de produire des catégories maximalement distinctes car l’ontogenèse n’est pas un processus simple et le sexe n’est jamais le seul moteur du développement car la vie d’un organisme n’est pas réductible à son rôle dans la reproduction. L’apparente unité du concept cache en réalité des axes de recherche différents correspondant à des mécanismes différents, si bien que des catégories de sexe maximalement distinctes ne peuvent finalement qu’être des forçages linguistiques s’appuyant sur des dispositifs matériels[45], qui façonnent les corps, les habillent ou les font se mouvoir différemment. C’est tout une ingénierie sociale qui s’appuie sur des différences parfois minimes, parfois inexistantes, pour les dramatiser. En tout état de cause, le sexe biologique n’est pas un référent stable et la fonction de reproduction ne pilote pas l’humanité. En définitive, il y a une incompatibilité entre deux caractéristiques fortes du sexe pour les régimes de genre : d’une part l’absoluité, d’autre part la dualité. On peut ou bien accorder que l’humanité se divise (presque) en deux, ou bien considérer que le sexe définit la totalité de l’individu, mais pas les deux. Quoi qu’il en soit, les tensions entre ces deux demandes ne relèvent pas de la biologie et ne sauraient donc être tranchées par elle.

 

[1] Il me faut remercier le blog zet-ethique pour les réflexions autour cette idée. Voir https://zet-ethique.fr/2021/02/13/des biais-de-lideologie-et-des-biais-ideologiques-partie-3-tous-les-modeles-sont-faux-mais-certains-sont-utiles/.

[2] George E. P. Box, « Science and Statistics », Journal of the American Statistical Association, décembre 1976, vol. 71, no 356, p. 791-799.

[3] Philippe Huneman et Sébastien Dutreuil, « La modélisation mathématique en biologie », in Thierry. Hoquet et Francesca Merlin (éd.), Précis de philosophie de la biologie, Paris, Vuibert, 2014, p. 51-70.

[4] Voir par exemple l’introduction à Thierry. Hoquet, Le sexe biologique : anthologie historique et critique. 2. Le Sexe ? pourquoi et comment ? origine, évolution, détermination, Paris, Hermann, 2013, vol. 2/3.

[5] C. Belledent – Recension de l’ouvrage de Thierry Hoquet, Des sexes innombrables, le genre à l’épreuve de la biologie, Seuil, collection science ouverte, Paris, mars 2016, 250 pages in Implications Philosophiques, consulté le 24/08/2021.

[6] Christine Delphy, « Penser le genre : problèmes et résistances » dans L’Ennemi principal : Penser le genre, Paris, Syllepse, 2001, vol. 2/2, p. 252.

[7] Pierre Tevanian parle ainsi de « cohérence toute relative » du racisme, entendant par-là « que des contradictions logiques peuvent assez facilement être relevées dans les discours racistes ». Pierre Tévanian, La mécanique raciste, La Découverte, Nouvelle édition augmentée et actualisée, Paris, 2017, p. 17.

[8] Christine Delphy, L’Ennemi principal. Economie politique du patriarcat., Paris, Syllepse, 2013, vol. 1/2.

[9] Pris Touraille note avec justesse comment « avoir un sexe », c’est-à-dire occuper une place dans la reproduction, caractérise la totalité de l’individu et devient « être d’un sexe » : P. Touraille, « Sexe et genre : sortir de l’imbroglio conceptuel », in Pierre-Henri-H. Gouyon (éd.), Aux origines de la sexualité, Paris, Fayard, 2009, p. 466-489.

[10] Voir note 27.

[11] Julia Serano, « Démanteler le privilège cissexuel » in Manifeste d’une femme trans et autres textes, tr. fr. N. Grunenwald, Édition Cambourakis, 2020 [2007], p. 111.

[12] Colette Chiland, « Le genre : du statut social au déni de la réalité biologique », Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 2015, vol. 199, no 6, p. 1017-1028, séance du 16 juin 2015.

[13] Sur cette distinction classique, voir Ernst Mayr, « Cause and Effect in Biology », Science, 1961, vol. 134, no 3489, p. 1501-1506.

[14] On connaît l’exemple de la baudroie abyssale dont la femelle est plusieurs dizaines de fois plus grosse que le mâle, lequel fusionne avec elle lors de l’accouplement pour devenir un simple appendice producteur de spermatozoïdes.

[15] Ici, un clade consiste en n’importe quel niveau de classification phylogénétique qui comprend un individu et l’ensemble de ses descendants. Cet individu « ancêtre commun » est en général théorique (il n’est pas nécessairement identifié). Le critère de classification est donc phylogénétique. Ainsi le genre homo est un clade, mais pas « les animaux qui volent ». Les dinosaures sont un clade si on y inclut les oiseaux, pas si les oiseaux en sont exclus car on veut parler des animaux ayant existé entre 240 et 65 millions d’années.

[16] Il y eut des tentatives en ce sens cependant. Un article de Bateman de 1948 donna naissance au paradigme Darwin-Bateman qui prédisait que l’anisogamie devait aboutir à des femelles plutôt timides et des mâles plutôt hardis. Entre temps, ce paradigme a été très largement critiqué. Voir  John A. Bateman, « Intra-sexual selection in Drosophila », Heredity, décembre 1948, vol. 2, no 3, p. 349-368 ; pour une histoire de la réception et de l’usage de cet article extrêmement cité, voir Thierry Hoquet, « Bateman (1948) : rise and fall of a paradigm? », Animal Behaviour, 1er juin 2020, vol. 164, p. 223-231.

[17] Je m’appuie ici essentiellement sur Thierry Hoquet, Le sexe biologique : anthologie historique et critique, Paris, Hermann, 2013, vol. 1/3.

[18] Arno G. Wouters, « Four notions of biological function », Studies in History and Philosophy of Science Part C: Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, décembre 2003, vol. 34, no 4, p. 634.

[19] Une caractéristique est adaptative lorsqu’elle est avantageuse (en termes de nombre moyen de descendants) dans l’environnement actuel.

[20] Une caractéristique est une adaptation lorsqu’elle a évolué par sélection naturelle, c’est-à-dire lorsqu’elle a procuré par le passé un avantage en termes de nombre de descendants. La question de savoir si un trait est une adaptation ou pas n’a rien d’évident en règle générale.

[21] Par exemple parce qu’il s’agit d’un exaptation, c’est-à-dire d’un trait qui a été sélectionné parce qu’il se trouvait utile à une nouvelle fonction. Par exemple, les plumes des oiseaux servaient probablement de régulateur thermique au départ.

[22] En effet, tout trait n’est pas nécessairement le résultat d’une adaptation.

[23] Pour une discussion autour de ce sujet, voir l’article « Fertilité naturelle, reproduction forcée » in Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes : des outils et des corps, Paris, L’Harmattan, 1998.

[24] Luc Masson, « Avez-vous eu des enfants ? Si oui, combien ? », in Portrait social de l’INSEE, 14 novembre 2013, disponible en ligne.

[25] Ces questions ont été étudiées par Pris Touraille par exemple dans P. Touraille, « Déplacer les frontières conceptuelles du genre », Journal des anthropologues. Association française des anthropologues, 1er mai 2011, no 124-125, p. 49-69 ; P. Touraille, « Du désir de procréer : des cultures plus naturalistes que la Nature ? », Nouvelles Questions Féministes, 2011, vol. 30, no 1, p. 52-62.

[26] Dans cet article, les auteurices montrent combien la préférence exclusive pour des comportements sexuels avec des individus de sexe différents ne sont pas nécessairement avantageux : Julia D. Monk et al., « An alternative hypothesis for the evolution of same-sex sexual behaviour in animals », Nature Ecology & Evolution, 18 novembre 2019 (DOI : 10.1038/s41559-019-1019-7), consulté le 22 novembre 2019.

[27] Thomas Crespo, « Cesser de voir du sexe partout : deux leçons du féminisme en biologie », in Katia Genel, Jean-Baptiste. Vuillerod et Lucie. Wezel (éd.), Retour vers la nature : questions féministes, Lormont, Le Bord de l’eau, 2020, p. 27-40.

[28] A. Fausto-Sterling, Les cinq sexes, Paris, Payot, tr. fr. A-E. Boterf, 2013.

[29] Anne Fausto-Sterling, , Sexing the Body. Gender Politics and the Construction of Sexuality, updated edition, New-York, Basic Books, 2020, note 1 du chapitre 3, p.366, ma traduction.

[30] Janik Bastien Charlebois, « Les sujets intersexes peuvent-ils (se) penser : Les empiétements de l’injustice épistémique sur le processus de subjectivation politique des personnes intersex(ué)es », Socio, 20 décembre 2017, no 9, p. 143-162, note 2.

[31] Anaïs Bohuon, « Sport et bicatégorisation par sexe ? test de féminité et ambiguïtés du discours médical », Nouvelles Questions Féministes, 2008, vol. 27, no 1, p. 80.

[32] Pour une critique des tests de niveau de testostérone et de l’inconsistance des raisonnements qui les soutiennent, on pourra aller voir Katrina. Karkazis et Rebecca Jordan-Young, Testosterone: an unauthorized biography, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 2019, chapitre 7 : « Athleticism ».

[33] Anne Fausto-Sterling et al., « How sexually dimorphic are we? Review and synthesis », American Journal of Human Biology: The Official Journal of the Human Biology Council, mars 2000, vol. 12, no 2, p. 151-166.

[34] Anne Fausto-Sterling et P. Touraille, « Autour des critiques du concept de sexe. Entretien avec Anne Fausto-Sterling », Genre, sexualité & société, 1er décembre 2014, no 12, (DOI : 10.4000/gss.3290), consulté le 12 décembre 2017.

[35] Ces chiffres sont cependant soumis à discussion. Par exemple Vincent Guillot estime qu’il faut élargir cette catégorie car « le tableau nosographique de l’intersexuation [est] très restrictif » ; il plaide ainsi pour l’inclusion des personnes manifestant un hypospadias, Vincent Guillot, « Intersexes : ne pas avoir le droit de dire ce que l’on ne nous a pas dit que nous étions », Nouvelles Questions Féministes, 2008, vol. 27, no 1, p. 37. Au-delà du détail de la discussion, il est en tout cas fondamental de rapporter cette querelle à la lutte politique qui la sous-tend.

[36] Cynthia Kraus, « La bicatégorisation par sexe à l’“épreuve de la science” : Le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains », in D. Gardey et I. Löwy (éd.), L’invention du naturel : les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2000, p. 202.

[37] Ce genre de cas, souvent mis en avant, au détriment d’autres, est typique de la distinction entre cause de l’intersexuation et intersexuation. L’HCS est souvent associée à un syndrome de perte de sel qu’il faut traiter dans les premières semaines de vie. Ici, la norme fonctionnelle évalue la viabilité de l’individu elle-même, on peut certainement se mettre d’accord sur « l’urgence néonatale ». Mais l’intersexuation causée par la sur-sécrétion de testostérone n’engage pas le pronostic vital et traiter le syndrome de la perte de sel n’implique à aucun moment de toucher aux organes génitaux de l’individu.

[38] Je tire ces exemples et ces informations du site du Collectif intersexes et allié.e.s : https://cia-oiifrance.org.

[39] C’est pourquoi, comme l’indique Vincent Guillot, remplacer la nomenclature de l’intersexuation par celle de Disorder of Sexual Development (DSD) laisse intouchée la mise en question de la normalité dans le cas du développement sexuel : « Depuis quelques années, […] la médecine a revu sa nomenclature et a élaboré le concept de DSD. Ce changement sémantique (intersexe versus DSD) a été effectué […] avec l’aide de l’Intersex Society of North America (ISNA), une association qui regroupe des personnes militant pour la reconnaissance de l’intersexualité comme une pathologie. Or ces dernières ne sont bien souvent pas intersexuées et réfutent l’idée que l’intersexualité puisse aussi être une question de genre », Vincent Guillot, « Intersexes », op. cit., en ligne : https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2008-1-page-37.htm.

[40] En France, environ 1/3 des femmes prend la pilule de manière régulière par exemple. Il n’y a rien de comparable chez les hommes.

[41] P. Touraille, « L’indistinction sexe et genre, ou l’erreur constructiviste », Critique, 2011/1, no 764-765, p. 94-95.

[42] P. Touraille, « Déplacer les frontières conceptuelles du genre », op. cit., p. 57.

[43] Cette question a été l’objet de plusieurs communications de Pris Touraille, notamment le 29 octobre 2008, « Rose et bleu. Des attributions dictées par une évolution sexuée de la vision ? Ou otages princeps de la discrimination de genre ? », communication au colloque interdisciplinaire du CNRS Couleurs sur corps, 27 au 29 octobre 2008, Jardins du Trocadéro, Paris.

[44] Dont on trouve une critique sévère dans Rebecca M. Jordan-Young, Hormones, sexe et cerveau, tr. fr. Odile Fillod, Paris, Belin, 2016, chap. 7.

[45] Par exemple Anne Fausto‐Sterling, « The Bare Bones of Sex: Part 1- Sex and Gender », Signs: Journal of Women in Culture and Society, janvier 2005, vol. 30, no 2, p. 1491-1527 ; ou encore : A. Fausto-Sterling, Sexing the body: gender politics and the construction of sexuality, New York, Basic Books, 2000.

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