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Dossier – Libéralisme : Introduction. Comment peut-on être libéral ?

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Comment peut-on être libéral ?

Dossier coordonné par Stanislas Richard, Aspiration Research Fellow, University of Victoria, et Marc Goetzmann, Maître de Conférences, Université de Tours.

L’appel à contributions de ce dossier lançait une question, peut-être provocante : comment peut-on être libéral? Ce faisant, nous soulignions à la fois le rejet que le terme de libéralisme rencontre souvent dans le paysage universitaire et le débat public français, et invitions en même temps nos collègues à réfléchir sur les conceptions libérales de la justice sociale.

Au seuil de ce projet, nous avons défini le libéralisme de la façon la plus épurée et donc peut-être controversée : une pensée politique et économique, prônant les vertus du marché organisant une concurrence libre et non faussée, et reposant sur un droit sacralisant la propriété privée et la liberté individuelle par l’institution de l’État minimal. Le rejet bien connu, par Hayek, de la notion même de « justice sociale » au sein du libéralisme ainsi défini signifie-t-il pour autant que les libéraux n’ont pour principes moraux qu’un conséquentialisme aveugle qui se contenterait au mieux de dire que l’économie de marché, malgré ses règles aveugles et amorales, augmente le bien-être général ? Doit-on, pour contourner ce problème, prôner une autre forme de libéralisme, sans doute plus moral, et redorer ainsi son blason ?

Nathanaël Colin-Jaeger, dans son article intitulé « Justice sociale et défense des marchés concurrentiels : peut-on réconcilier Rawls et Hayek ? » remet justement en cause ce constat. Pour lui, le libéralisme « classique », qui défend des institutions robustes permettant le bon fonctionnement du marché, s’appuie tout autant sur l’idée de justice sociale qu’un libéralisme « égalitariste » de John Rawls. La question serait alors plutôt de comprendre comment un tel libéralisme peut concilier l’importance qu’il donne au marché avec les valeurs d’autonomie et d’émancipation qui, elles, sont favorisées par le libéralisme égalitariste. Nathanaël Colin-Jaeger se penche alors sur les libéraux “marché-centristes” les plus contemporains pour tenter de répondre à cette question.

Amsterdam Harbor Scene, c. 1654/1655, oil on canvas. Reinier Nooms, called Zeeman (artist) Dutch, 1623 or 1624 – 1664. The Lee and Juliet Folger Fund. (see : https://www.nga.gov/collection/art-object-page.154215.html)

Cette conclusion évoque le travail de Marc Goetzmann qui, dans « Quel équilibre pour une politique libérale du logement ? » se propose d’explorer la tension entre libre marché d’une part et autonomie de l’autre. Cette réflexion de théorie et philosophie du droit, appliquée au logement, suppose que si l’existence d’un marché immobilier et de droits individuels de propriété est justifiée selon les libéraux, la promotion de l’autonomie permet néanmoins d’imposer des contraintes aux comportements individuels des propriétaires en vue de protéger l’autonomie d’autres acteurs, comme les locataires. Toutefois, ces contraintes n’apparaissent justifiables que dans un cadre où la priorité demeure la construction, en nombre, de logements.

Ce travail est complété par l’exégèse de Hayek que propose Bastien Lapeyre dans « Friedrich Hayek et la justice sociale ». Ce dernier se concentre très précisément sur les interprétations françaises post-foucaldiennes de la pensée de Hayek, et prétend y déceler un malentendu : si Hayek défend les marchés contre toute incursion des discours prônant la « justice sociale », rien n’interdirait, pour le penseur autrichien, de mettre en place une politique sociale, avec pour objectif de limiter voire éradiquer la pauvreté. L’important est de retenir que le marché n’est qu’une part du social, qui s’étend bien au-delà des échanges marchands. Bastien Lapeyre questionne ainsi la volonté de commentateurs français de pointer une contradiction qui serait inhérente à la pensée de Hayek, qui rejetterait d’un côté l’interventionnisme étatique d’une part, et réintroduirait la justice sociale de l’autre.

Stanislas Richard, dans « Libéralisme et Exploitation : Deux Théories, un Même Paradoxe », remet quant à lui en cause la possibilité de penser l’exploitation dans un cadre libéral, du fait de la proximité conceptuelle entre celui-ci et la théorie marginale de la valeur qui domine les sciences économiques contemporaines. Cette dernière ne permettant pas de percevoir l’injustice au seul niveau des échanges marchands, l’idée de justice sociale doit donc bénéficier d’un domaine autonome pour entrer, a posteriori, en interaction avec eux.

Cette discussion autour de la tension entre libéralisme et justice sociale sont suivies par des approches qui pointent les dissonances sur ce sujet au sein même de la famille libérale. Raphaël Demias-Morisset, dans « La critique libérale du capitalisme de connivence, défense ou remise en question du ‘free-market’ ? », nous rappelle que le « libéralisme » est un exemple parfait de « concept contesté » (Collier et al., 2006). Il utilise alors le concept de capitalisme de connivence, l’ennemi intérieur du libéralisme, pour cartographier les débats – et les lignes de fractures – autour de la définition du « marché libre », entre partisans d’un libéralisme dit « classique », du néolibéralisme et libertariens. Cette approche sémantique permet d’observer une prise de distance critique, opérée par les libéraux classiques ainsi que par les libertariens eux-mêmes, vis-à-vis d’un marché « libre » et autorégulé.

Paloma De La Nuez Sánchez-Cascado fait ensuite un détour par la pensée de Judith Shklar, qui fait presque figure d’hapax dans la famille libérale. Dans « J. Shklar, le libéralisme comme théorie de l’injustice », elle familiarise le public francophone à une critique interne au libéralisme qui, se refusant à déterminer abstraitement ce qu’est la justice, souligne la nécessité de prendre de prendre en compte, au niveau politique, de la peur que la possibilité de la domination provoque chez les individus. Or, les inégalités socio-économiques engendrées par le libéralisme économique provoquent une telle peur de la domination. Si le libéralisme souhaite être une théorie viable, il doit donc intégrer la nécessité de lutter contre les injustices interindividuelles qui sont générées par les échanges économiques. Toutefois, pour Paloma De La Nuez Sánchez-Cascado, se focaliser avant tout sur le sentiment d’injustice, plutôt que sur la justice distributive, possiblement inatteignable, n’est rien d’autre qu’un retour aux racines historiques du libéralisme.

Enfin, le dossier se conclut par une discussion entre Paolo Silvestri et Geoffrey M. Hodgson sur les conceptions libérales de la solidarité, originalement publiée par le Journal of Economic Issues.

Références :

David Collier, Fernando Daniel Hidalgo & Andra Olivia Maciuceanu, (2006). Essentially contested concepts: Debates and applications, Journal of Political Ideologies, 11:3, 211-246.

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